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Publié par Abdoullatif

Michel Vâlsan - La fonction de René Guénon et le sort de l’Occident (I).

« Les insensés parmi les hommes diront : « Qu’est-ce qui les a détournés de leur qiblah antérieure ? — Dis : « C’est à Allâh l’Orient et l’Occident ! Il guide qui Il veut dans une voie droite ». C’est ainsi que Nous vous avons établis communauté médiatrice afin que vous soyez témoins auprès des hommes et que l’Envoyé soit témoin auprès de vous ».

Coran, II, 142-143.

La disparition de l’homme permet de considérer l’ensemble de l’œuvre dans des perspectives différentes de celles que l’on pouvait avoir de son vivant. Tant qu’il exerçait son activité et qu’on ne pouvait donc assigner un terme à sa fonction, ni une forme définitive à son travail qui, comme on le sait, ne se limitait pas à la rédaction de ses livres, mais s’exprimait encore par sa multiple collaboration régulière aux Etudes Traditionnelles (pour ne pas parler des revues auxquelles il avait collaboré antérieurement) ainsi que par son abondante correspondance d’ordre traditionnel, son œuvre se trouvait dans une certaine mesure solidaire de sa présence incommensurable, discrète et impersonnelle, hiératique et inaffectée, mais sensible et agissante. Maintenant, tout cet ensemble arrêté peut être regardé en quelque sorte en simultanéité : la coupure même qui marque la fin scelle sa portée d’une nouvelle signification générale. De fait, la perspective ainsi ouverte a déjà occasionné la manifestation de réactions qui ne s’étaient pas produites jusqu’ici. Une nouvelle notoriété vint même pour marquer la fin de l’homme. Quelques-uns ont cru voir en certains cas la rupture d’une sorte de « conspiration du silence » qui, dans certains milieux, paraissait empêcher l’actualisation de virtualités réelles de participation à l’esprit de son enseignement. Quoi qu’il en soit, nous sommes obligés de constater que, si l’on se décide ainsi à prendre acte de l’importance de l’œuvre de René Guénon, la façon dont on l’a fait n’a pas révélé le progrès de compréhension qu’on pouvait espérer. Il apparaît même, dans ces cas, que l’intérêt qu’on lui portait procédait plutôt d’un souci de prévenir avec opportunité un développement réel de cette compréhension et de limiter les conséquences qui pourraient en être tirées. C’est pourquoi ces réactions sont maintenant importantes surtout à un point de vue cyclique. Et si nous ne voulons pas relever ici des erreurs nouvelles ou déjà connues, ainsi que des inexactitudes matérielles patentes, qu’elles soient dues à l’incapacité de leurs auteurs ou tout simplement à leur mauvaise foi au moment où, pourtant, l’œuvre de René Guénon est présente dans toute son ampleur et fixée de la façon la plus explicite, il nous paraît nécessaire de préciser la signification qu’elles acquièrent en ce moment. On peut, en effet, y trouver l’indication plus précise que certaines limites ont été atteintes et qu’une sorte de « jugement » s’y trouve impliqué.

Telle est précisément l’impression qui se dégage de la lecture des articles et des études parus cette année dans les publications catholiques et maçonniques. Nous savons pourtant que, fort heureusement, dans ces deux milieux ne manquent pas les cas de meilleure, et même d’excellente compréhension, mais une certaine réserve, disciplinaire dirons-nous, empêche que ces exceptions changent, du côté catholique surtout, le ton général. Pourtant cette sorte de censure ne pourrait que décourager encore les derniers espoirs d’un élargissement de l’horizon spirituel de ces mêmes milieux ; et les limites qui se font jour ainsi n’échappent pas à ceux qui savent quelles sont les conditions d’une revivification de l’intellectualité occidentale en général et d’une issue de la profonde crise du monde moderne. Mais, heureusement, il y a encore d’autres milieux intellectuels où l’œuvre de René Guénon, d’une façon imprévue, pénètre maintenant, et ceci ouvre même des perspectives nouvelles sur l’étendue de l’influence qu’elle peut exercer à l’avenir.

L’occasion récapitulative dans laquelle nous faisons ces constatations, nous permet d’évoquer ici les perspectives générales formulées par René Guénon depuis le début de la série cohérente et graduée d’expressions doctrinales dont il venait marquer la position de l’Occident, ses possibilités d’avenir et les successives manifestations de facteurs et de circonstances qui ouvraient des possibilités positives ou les annulaient. Tout en supposant connu de nos lecteurs l’ensemble des idées qui dominent la question occidentale, nous en rappellerons ici, en quelques traits, les points cardinaux nécessaires à l’orientation de notre examen.

La suprême condition de l’être humain est la connaissance métaphysique qui est celle des vérités éternelles et universelles. La valeur d’une civilisation réside dans le degré d’intégration en elle de cette connaissance et dans les conséquences qu’elle en tire pour l’application dans les différents domaines de sa constitution ; une telle intégration et irradiation intérieure n’est possible que dans les civilisations dites traditionnelles qui sont celles qui procèdent de principes non-humains et supra-individuels, et reposent sur des formes d’organisation qui sont elles-mêmes l’expression prévenante des vérités, auxquelles elles doivent faire participer. Le rôle de toute forme traditionnelle est en effet d’offrir à l’humanité qu’elle ordonne, l’enseignement et les moyens permettant de réaliser cette connaissance ou de participer à elle de près ou de loin, en conformité avec les diverses possibilités des individus et des natures spécifiques. La mesure dans laquelle une forme traditionnelle, qu’elle soit de mode purement intellectuel ou de mode religieux, détient ces éléments doctrinaux et les méthodes correspondantes, est dès lors le critère suffisant et décisif de sa vérité actuelle, de même que la mesure dans laquelle ses membres auront réalisé leurs possibilités propres dans cet ordre sera le seul titre que la génération spirituelle de cette forme traditionnelle pourrait présenter dans un « jugement » qui affecterait celle-ci et l’ensemble de son humanité.

L’Occident moderne, avec sa civilisation individualiste et matérialiste, est par lui-même la négation de toute vérité intellectuelle proprement dite, comme de tout ordre traditionnel normal, et comme tel il présente l’état le plus patent d’ignorance spirituelle que l’humanité ait jamais atteint jusqu’ici tant dans son ensemble que dans l’une quelconque de ses parties. Cette situation s’explique par l’abandon des principes non-humains et universels sur lesquels repose l’ordre humain et cosmique, et se caractérise d’une façon spéciale par la rupture des rapports normaux avec l’Orient traditionnel et son imprescriptible sagesse.

Le processus selon lequel s’accomplit la déchéance de l’Occident à l’époque moderne, doit finir normalement, en conformité, tant avec la nature des choses qu’avec les données traditionnelles unanimes, par l’atteinte d’une certaine limite, marquée vraisemblablement par une catastrophe de civilisation. A partir de ce moment un changement de direction apparaît comme inévitable, et les données traditionnelles tant d’Orient que d’Occident, indiquent qu’il se produira alors un rétablissement de toutes les possibilités traditionnelles que comporte encore l’actuelle humanité, ce qui coïncidera avec une remanifestation de la spiritualité primordiale, et, en même temps, les possibilités anti-traditionnelles et les éléments humains qui les incarnent seront rejetés hors de cet ordre et définitivement dégradés. Mais si la forme générale de ces événements à venir apparaît comme certaine, le sort qui serait réservé au monde occidental dans ce « jugement » et la part qu’il pourrait avoir dans la restauration finale, dépendra de l’état mental que l’humanité occidentale aura au moment où ce changement se produira, et il est compréhensible que c’est seulement dans la mesure où l’Occident aura repris conscience des vérités fondamentales communes à toute civilisation traditionnelle qu’il pourra être compris dans cette restauration.

La situation actuelle de l’humanité considérée dans son ensemble, impose la conviction que le réveil des possibilités intellectuelles de l’Occident ne peut se réaliser que sous l’influence de l’enseignement de l’Orient traditionnel qui conserve toujours intact le dépôt des vérités sacrées. Cet enseignement fut formulé en notre temps à l’intention de la conscience occidentale par l’œuvre providentielle de René Guénon qui fut l’instrument choisi d’un rappel suprême et d’un appui extrême de la spiritualité orientale. Il apparaît ainsi que c’est en rapport avec cette présence de vérité que devra se définir la position exacte de l’Occident en général et du Catholicisme en particulier, en tant que base traditionnelle possible pour une civilisation entière. C’est dans la mesure où ce témoignage de l’Orient aura été compris et retenu pour le propre bénéfice de l’Occident, que celui-ci aura répondu à cette « convocation » qui contient en même temps une promesse et un avertissement.

Il convient de préciser en l’occurrence que le privilège spécial qu’a cette œuvre de jouer le rôle de critère de vérité, de régularité et de plénitude traditionnelle devant la civilisation occidentale dérive du caractère sacré et non-individuel qu’a revêtu la fonction de René Guénon. L’homme qui devait accomplir cette fonction fut certainement préparé de loin et non pas improvisé. Les matrices de la Sagesse avaient prédisposé et formé son entité selon une économie précise, et sa carrière s’accomplit dans le temps par une corrélation constante entre ses possibilités et les conditions cycliques extérieures. C’est ainsi que, sur un être d’une hauteur et d’une puissance intellectuelle tout à fait exceptionnelles, puisant ses certitudes fondamentales directement à la source principielle, doué d’une sensibilité spirituelle prodigieuse qui devait servir pour un rôle de reconnaissance et d’identification universelle de la multitude des symboles et des significations, caractérisé par une forme de pensée et une maîtrise d’expression qui apparaissent comme la traduction directe, sur leur plan, de la sainteté et de l’harmonie des vérités universelles réalisées en soi-même, sur un tel être donc, unique, comme l’est dans un autre sens le monde même auquel il devait s’adresser ainsi que le moment cyclique qui lui correspondait, les fonctions doctrinales et spirituelles de l’Orient traditionnel se concentrèrent en quelque sorte pour une expression suprême. L’Hindouisme, le Taoïsme et l’Islam, ces trois formes principales du monde traditionnel actuel, représentant respectivement le Moyen-Orient, l’Extrême Orient et le Proche-Orient, qui sont, dans leur ordre et sous un certain rapport, comme les reflets des trois aspects de ce mystérieux Roi du Monde dont justement René Guénon devait, le premier, donner la définition révélatrice, projetèrent les feux convergents d’une lumière unique et indivisible que jamais œuvre de docteur n’eut à manifester aussi intégralement et amplement sur un plan dominant l’ensemble des formes et des idées traditionnelles. En dehors de sa véridicité intrinsèque, la beauté, la majesté et la perfection de ce monument de l’Intellect Universel qu’est son œuvre attestent le don le plus généreux dans son ordre et constituent le miracle intellectuel le plus éblouissant produit devant la conscience moderne. Le témoignage de l’Orient a ainsi revêtu la forme la plus prestigieuse et en même temps la plus adéquate, ce qui était d’ailleurs la condition de son efficacité majeure. C’est dans la considération de cette présence transcendante et en même temps proche que doit se reconnaître l’esprit de l’homme d’Occident, et prendre conscience de ses possibilités de vérité par rapport à un ordre humain total. Les idées fondamentales de ce témoignage sont les suivantes : tout d’abord, dans l’ordre purement intellectuel et spirituel ; la suprématie de la connaissance métaphysique sur tous les autres ordres de connaissance, de la contemplation sur l’action, de la Délivrance sur le Salut, de la distinction entre voie initiatique et intellectuelle, d’une part, et voie exotérique, d’autre part, celle-ci avec son corollaire « mystique » dans la dernière phase traditionnelle de l’Occident. Sur le plan d’ensemble du monde traditionnel : l’identité essentielle de toutes les doctrines sacrées, l’universalité intelligible du symbolisme initiatique et religieux, et l’unité fondamentale de toutes les formes traditionnelles.

Cette unanimité traditionnelle n’exclut pas l’existence de degrés différents de participation à l’esprit commun : celui-ci est mieux représenté, et aussi mieux conservé, par les traditions dans lesquelles prédomine le point de vue purement intellectuel et métaphysique : de là, prééminence normale de l’Orient dans l’ordre spirituel. Sous ce rapport il y a donc normalement, à certains égards, une hiérarchie et des rapports subséquents entre les différentes traditions, comme entre les civilisations qui leur correspondent. Le monde occidental, depuis des temps qui remontent encore plus loin que le début de l’époque dite historique, et quelles qu’aient été les formes traditionnelles qui l’organisaient, avait d’une façon générale toujours entretenu avec l’Orient des rapports normaux, proprement traditionnels, reposant sur un accord fondamental de principes de civilisation. Tel a été le cas de la civilisation chrétienne du moyen âge. Ces rapports ont été rompus par l’Occident à l’époque moderne dont René Guénon situe le début beaucoup plus tôt qu’on ne le fait d’ordinaire, à savoir au XIVe siècle, lorsque, entre autres faits caractéristiques de ce changement de direction, l’Ordre du Temple, qui était l’instrument principal de ce contact au moyen âge chrétien, fut détruit : et il est intéressant de noter qu’un des griefs qu’on a fait à cet ordre était précisément d’avoir entretenu des relations secrètes avec l’Islam, relations de la nature desquelles on se faisait d’ailleurs une idée inexacte, car elles étaient essentiellement initiatiques et intellectuelles. Cet état de choses est allé toujours en s’aggravant à mesure que la civilisation occidentale perdait ses caractères traditionnels jusqu’à devenir, ce qu’elle est à l’époque présente, une civilisation complètement anormale dans tous les domaines, agnostique et matérialiste quant aux principes, négatrice et destructrice quant aux institutions traditionnelles, anarchique et chaotique quant à sa constitution propre, envahissante et dissolvante quant à son rôle envers l’ensemble de l’humanité : le monde occidental, après avoir détruit sa propre civilisation traditionnelle, s’est tourné « tantôt brutalement tantôt insidieusement » contre tout l’ordre traditionnel existant, et spécialement contre les civilisations orientales. C’est ainsi que l’enseignement purement intellectuel exposé par René Guénon se complète par une critique de tous les aspects de l’actuel Occident. Nous n’aurons pas à rappeler ici en quoi consiste cette critique à la fois profonde et étendue, puisqu’elle intéresse moins notre propos, et d’ailleurs cette partie de l’œuvre de René Guénon a rencontré généralement un accueil plus facile, bien des occidentaux étant revenus d’eux-mêmes des illusions habituelles sur la valeur de la civilisation moderne.

Nous voulons préciser maintenant que, en raison de la fonction cyclique de René Guénon, les diverses situations envisagées par lui quant à l’état de l’Occident au moment où sa civilisation aura atteint le point d’arrêt, peuvent être légitimement rattachées à la réaction que l’intellectualité occidentale aura devant son œuvre. C’est en effet par le côté intellectuel que le redressement de la mentalité générale pouvait se réaliser, et l’œuvre de René Guénon s’adresse exclusivement à ceux qui sont capables tout d’abord de comprendre les vérités principielles, ensuite d’en tirer les conséquences qui s’imposent. L’intellectualité occidentale contemporaine assume ainsi en mode logique une dignité et une responsabilité représentatives. A ce propos il nous faut rappeler que, dès son premier livre, paru en 1921, l’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues (Conclusion), René Guénon avait formulé trois hypothèses principales quant au sort de l’Occident. La première « la plus défavorable est celle où rien ne viendrait remplacer cette civilisation, et où celle-ci disparaissant, l’Occident, livré d’ailleurs à lui-même, se trouverait plongé dans la pire barbarie ». Après en avoir souligné la possibilité, il concluait qu’ « il n’est pas utile d’y insister plus longuement pour qu’on se rende compte de tout ce qu’a d’inquiétant cette première hypothèse ». La seconde serait celle où « les représentants d’autres civilisations, c’est-à-dire les peuples orientaux, pour sauver le monde occidental de cette déchéance irrémédiable, se l’assimileraient de gré ou de force, à supposer que la chose fût possible et que d’ailleurs l’Orient y consentit, dans sa totalité ou dans quelques-unes de ses parties composantes. Nous espérons — disait-il — que nul ne sera assez aveuglé par les préjugés occidentaux pour ne pas reconnaître combien cette hypothèse serait préférable à la précédente : il y aurait assurément, dans de telles circonstances, une période transitoire occupée par des révolutions ethniques fort pénibles, dont il est difficile de se faire une idée, mais le résultat final serait de nature à compenser les dommages causés fatalement par une semblable catastrophe ; seulement, l’Occident devrait renoncer à ses caractéristiques propres et se trouverait absorbé purement et simplement ». « C’est pourquoi, disait ensuite René Guénon, il convient d’envisager un troisième cas comme bien plus favorable au point de vue occidental, quoique équivalent, à vrai dire, au point de vue de l’ensemble de l’humanité terrestre, puisque s’il venait à se réaliser, l’effet en serait de faire disparaître l’anomalie occidentale, non par suppression comme dans la première hypothèse, mais, comme dans la seconde, par retour à l’intellectualité vraie et normale ; mais ce retour, au lieu d’être imposé et contraint, ou tout au plus accepté et subi du dehors, serait effectué alors volontairement et comme spontanément ». Dans la suite de son exposé, René Guénon revenait sur ces trois hypothèses « pour marquer plus précisément les conditions qui détermineraient la réalisation de l’une ou de l’autre d’entre elles ». « Tout dépend évidemment à cet égard, précisait-il, de l’état mental dans lequel se trouverait le monde occidental au moment où il atteindrait le point d’arrêt de sa civilisation actuelle. Si cet état mental était alors tel qu’il est aujourd’hui, c’est la première hypothèse qui devrait nécessairement se réaliser, puisqu’il n’y aurait rien qui puisse remplacer ce à quoi l’on renoncerait, et que, d’autre part, l’assimilation par d’autres civilisations serait impossible, la différence des mentalités allant jusqu’à l’opposition. Cette assimilation, qui répond à notre seconde hypothèse, supposerait, comme minimum de conditions, l’existence en Occident d’un noyau intellectuel, même formé seulement d’une élite peu nombreuse, mais assez fortement constitué pour fournir l’intermédiaire indispensable pour ramener la mentalité générale, en lui imprimant une direction qui n’aurait d’ailleurs nullement besoin d’être consciente pour la masse, vers les sources de l’intellectualité véritables. Dès que l’on considère comme possible la supposition d’un arrêt de civilisation, la constitution préalable de cette élite apparaît donc comme seule capable de sauver l’Occident, au moment voulu, du chaos et de la dissolution ; et, du reste, pour intéresser au sort de l’Occident les détenteurs des traditions orientales, il serait essentiel de leur montrer que, si leurs appréciations les plus sévères ne sont pas injustes envers l’intellectualité occidentale prise dans son ensemble, il peut y avoir du moins d’honorables exceptions, indiquant que la déchéance de cette intellectualité n’est pas absolument irrémédiable. Nous avons dit que la réalisation de la seconde hypothèse ne serait pas exempte, transitoirement tout au moins, de certains côtés fâcheux, dès lors que le rôle de l’élite s’y réduirait à servir de point d’appui à une action dont l’Occident n’aurait pas l’initiative, mais ce rôle serait tout autre si les événements lui laissaient le temps d’exercer une telle action directement et par elle-même, ce qui correspondrait à la possibilité de la troisième hypothèse. On peut en effet concevoir que l’élite intellectuelle, une fois constituée, agisse en quelque sorte à la façon d’un « ferment » dans le monde occidental, pour préparer la transformation qui, en devenant effective, lui permettrait de traiter, sinon d’égal à égal, du moins comme une puissance autonome, avec les représentants autorisés des civilisations orientales ».

Quant à la façon dont on peut entendre l’influence exercée par l’élite, Guénon donnait plus tard dans Orient et Occident quelques précisions qu’il est bon de rappeler ici afin d’empêcher qu’on s’arrête à des représentations trop grossières. L’élite tout en travaillant pour elle-même, « travaillera aussi nécessairement pour l’Occident en général, car il est impossible qu’une élaboration comme celle dont il s’agit s’effectue dans un milieu quelconque sans y produire tôt ou tard des modifications considérables. De plus, les courants mentaux sont soumis à des lois parfaitement définies, et la connaissance de ces lois permet une action bien autrement efficace que l’usage de moyens tout empiriques ; mais ici pour en venir à l’application et la réaliser dans toute son ampleur, il faut pouvoir s’appuyer sur une organisation fortement constituée, ce qui ne veut pas dire que des résultats partiels, déjà appréciables, ne puissent être obtenus avant qu’on en soit arrivé à ce point. Si défectueux et incomplets que soient les moyens dont on dispose, il faut pourtant commencer par les mettre en œuvre tels quels, sans quoi l’on ne parviendra jamais à en acquérir de plus parfaits ; et nous ajouterons que la moindre chose accomplie en conformité harmonique avec l’ordre des principes porte virtuellement en soi des possibilités dont l’expression est capable de déterminer les plus prodigieuses conséquences, et cela dans tous les domaines, à mesure que ses répercussions s’y étendent selon leur répartition hiérarchique et par voie de progression indéfinie » (op. cit., p. 184-185).

Nous sommes obligés de limiter à l’essentiel nos citations, et il faudra se reporter au texte intégral des chapitres que nous rappelons ici, ainsi qu’à La Crise du Monde moderne et au Règne de la Quantité, pour avoir les autres aspects que comporte encore la réalisation de l’une ou de l’autre de ces trois hypothèses. Ce qu’il y a à en retenir pour notre propos, c’est que c’est autour de l’idée d’une élite intellectuelle que toute la question du sort futur de l’Occident se trouve ramenée. C’est à une telle entité spirituelle et humaine qu’incombe de réaliser le retour de l’Occident à la Tradition dans une mesure ou dans une autre ainsi que d’établir l’accord sur les principes avec l’Orient traditionnel. C’est cela même, dirons-nous, qui relie les perspectives spirituelles, et en général traditionnelles, de l’Occident à l’enseignement de René Guénon car en fait c’est en son œuvre que se trouve le point de départ d’un réveil intellectuel et l’inspiration de tout le travail à accomplir par la suite. L’exposition de certaines conceptions doit permettre tout d’abord, aux éléments possibles de l’élite de prendre conscience d’eux-mêmes et de ce qui leur était nécessaire. La formation mentale proprement dite doit commencer par l’acquisition d’une connaissance théorique des principes métaphysiques : c’est l’étude des doctrines orientales qui devait permettre cela, et René Guénon venait, avec toute la série de ses exposés, principalement des doctrines hindoues, susciter et éclairer cette étude dont pouvait résulter l’assimilation par l’élite en formation des modes essentiels de la pensée orientale. Nous rappellerons aussi que l’élite occidentale, pour être telle, devait rester attachée aux formes traditionnelles occidentales : c’est ainsi qu’elle ne pouvait faire que ce qu’il appelait « une assimilation au second degré » de l’enseignement oriental (1). C’est ainsi que se manifestait le premier mode de l’appui que l’Orient offrait à l’Occident ; c’est la période que René Guénon désignait comme étant celle de l’« aide indirecte » ou des « inspirations » : « Ces inspirations, disait-il, ne peuvent être transmises que par des influences individuelles servant d’intermédiaires, non par une action directe d’organisations qui, à moins de bouleversements imprévus, n’engageront jamais leur responsabilité dans les affaires du monde occidental » (Orient et Occident, p. 179). Et il ajoutait ceci qui le concernait lui-même avant tout autre: « Ceux qui se sont assimilé directement l’intellectualité orientale ne peuvent prétendre qu’à jouer ce rôle d’intermédiaires dont nous parlions tout à l’heure ; ils sont du fait de cette assimilation, trop près de l’Orient pour faire plus ; ils peuvent suggérer des idées, exposer des conceptions, indiquer ce qu’il conviendrait de faire, mais non pas prendre par eux-mêmes l’initiative d’une organisation qui, venant d’eux, ne serait pas vraiment occidentale » (ibid.). Nous soulignerons à l’occasion cet aspect caractéristique de la fonction de René Guénon, car certains pourraient être tentés de ne voir en lui qu’un simple auteur de livres théoriques : tout d’abord, le fait que ses écrits correspondent précisément, à un degré quelconque, à des « inspirations » émanant des forces spirituelles de l’Orient et s’exprimant à travers ses possibilités et son influence personnelle, montre que ceux-ci ont, non seulement dans leur substance doctrinale, mais encore dans leur intention première, un point de départ qui n’est pas situé dans la simple compréhension intellectuelle et dans le désir individuel de faire participer les autres à cette compréhension, ni dans les seules sollicitations du milieu et la pression des circonstances ; ensuite, son rôle n’était pas seulement de faire des exposés doctrinaux, mais aussi, comme il le disait lui-même, « de suggérer des idées » et « d’indiquer ce qu’il conviendrait de faire », et nous savons très bien que, de fait, il a exercé en ce sens une activité très étendue qui n’est révélée qu’indirectement et partiellement par ses livres quand il y notait les éléments qui pouvaient intéresser ses lecteurs en général. Pour en revenir à ce qui concerne les rapports de l’élite avec l’Orient, la deuxième période de l’appui qu’elle devait en recevoir est appelée par René Guénon celle de « l’appui direct » : elle suppose l’élite déjà constituée en une organisation « capable d’entrer en relation avec les organisations orientales qui travaillent dans l’ordre intellectuel pur, et de recevoir de celles-ci, pour son action, l’aide que peuvent procurer des forces accumulées depuis un temps immémorial » (op. cit., p. 201). « Quand un premier travail d’assimilation aura été ainsi accompli, rien ne s’opposerait à ce que l’élite elle-même (puisque c’est d’elle que devait venir l’initiative) fit appel, d’une façon plus immédiate, aux représentants des traditions orientales ; et ceux-ci, se trouvant intéressés au sort de l’Occident par la présence de cette élite, ne manqueraient pas de répondre à cet appel, car la seule condition qu’ils exigent, c’est la compréhension... C’est dans la seconde période que l’appui des Orientaux pourrait se manifester effectivement » (op. cit., p. 203). Dans cette période qui est celle de l’« action effective », l’élite doit réaliser des adaptations à la condition occidentale ; il n’est pas question d’envisager ainsi la substitution d’une tradition à une autre, et pour ce qui est de la tradition religieuse de l’Occident, il s’agit seulement de l’« adjonction de l’élément intérieur qui lui fait actuellement défaut, mais qui peut fort bien s’y superposer sans que rien soit changé extérieurement » (op. cit., p. 195). « Ce n’est que si l’Occident se montrait définitivement impuissant à revenir à une civilisation normale qu’une tradition étrangère pourrait lui être imposée ; mais alors il n’y aurait pas fusion, puisque rien de spécifiquement occidental ne subsisterait plus; et il n’y aurait pas substitution non plus, car, pour en arriver à une telle extrémité, il faudrait que l’Occident eût perdu jusqu’aux derniers vestiges de l’esprit traditionnel, à l’exception d’une petite élite sans laquelle, ne pouvant même recevoir cette tradition étrangère, il s’enfoncerait inévitablement dans la pire barbarie » (op. cit., p. 199).

(1) Ceux d'entre les Occidentaux qui auront adhéré directement à des formes traditionnelles de l'Orient, n'entrent donc pas dans cette notion « d'élite occidentale » même s’ils vivent en Occident ; ceux-ci, de par leur rattachement traditionnel, devant s’assimiler directement à l'Orient sous le rapport intellectuel, font proprement une « assimilation au premier degré » de cet enseignement. Nous aurons à revenir plus loin sur le rôle que peuvent jouer ceux-ci dans le développement des relations entre l'élite occidentale et les élites orientales.

En résumant les rapports possibles ainsi dans la meilleure hypothèse entre Orient et Occident, René Guénon précisait encore : « Il s’agit donc, non d’imposer à l’Occident une tradition orientale, dont les formes ne correspondent pas à sa mentalité, mais de restaurer une tradition occidentale avec l’aide de l’Orient, aide indirecte d’abord, directe ensuite : ou, si l’on veut, inspiration dans la première période, appui effectif dans la seconde... Lorsque l’Occident sera de nouveau en possession d’une civilisation régulière et traditionnelle, le rôle de l’élite devra se poursuivre : elle sera alors ce par quoi la civilisation occidentale communiquera d’une façon permanente avec les autres civilisations, car une telle communication ne peut s’établir et se maintenir que par ce qu’il y a de plus élevé en chacune d’elles... En d’autres termes, il faudrait que l’Occident parvint finalement à avoir des représentants dans ce qui est désigné symboliquement comme le « centre du monde » ou par toute autre expression équivalente (ce qui ne doit pas être entendu littéralement comme indiquant un lieu déterminé, quel qu’il puisse être) ; mais, ici, il s’agit de choses trop lointaines, trop inaccessibles présentement et sans doute pour bien longtemps encore, pour qu’il puisse être vraiment utile d’y insister » (op. cit., p. 202).

Certainement cette hypothèse, la plus favorable pour l’Occident, celle d’une restauration intégrale de la civilisation occidentale sur des bases et dans des formes traditionnelles propres, était la moins probable, et René Guénon ne s’est jamais fait trop d’illusions à cet égard, et s’il envisageait une telle hypothèse, c’était en quelque sorte par principe, pour ne limiter aucune possibilité et ne décourager aucun espoir, tout effort dans ce sens ayant de toute façon, des résultats dans un autre ordre, et tout d’abord pour l’élite elle-même. Mais à la réédition en 1948 d’Orient et Occident, faisant état, dans un Addendum, de l’aggravation du désordre général et après avoir redit que « le seul remède consiste dans une restauration », il constatait que « malheureusement, de ce point de vue, les chances d’une réaction venant de l’Occident lui-même semblent diminuer chaque jour davantage, car ce qui subsiste comme tradition en Occident est de plus en plus affecté par la mentalité moderne, et, par conséquent, d’autant moins capable de servir de base solide à une telle restauration, si bien que sans écarter aucune des possibilités qui peuvent encore exister, il paraît plus vraisemblable que jamais que l’Orient ait à intervenir plus ou moins directement, de la façon que nous avons expliquée, si cette restauration doit se réaliser quelque jour... Si l’Occident possède encore on lui-même les moyens de revenir à sa tradition et de la restaurer pleinement c’est à lui qu’il appartient de le prouver. En attendant, nous sommes bien obligé de déclarer que jusqu’ici nous n’avons aperçu le moindre indice qui nous autoriserait à supposer que l’Occident, livré à lui-même, soit réellement capable d’accomplir cette tâche, avec quelque force que s’impose à lui l’idée de sa nécessité ».

Par ces conclusions énonçant la probabilité que l’Orient intervienne « plus ou moins directement » dans la restauration occidentale, Guénon évoquait évidemment la deuxième hypothèse formulée par lui, celle où « les peuples orientaux pour sauver le monde occidental de cette déchéance irrémédiable, se l’assimileraient de gré ou de force, à supposer que la chose fût possible, et que d’ailleurs l’Orient y consente dans sa totalité ou dans quelques-unes de ses parties composantes », et ceci, rappelons-le, impliquait « la renonciation de l’Occident à ses caractères propres ». Le minimum de conditions de cette hypothèse était toutefois l’existence en Occident d’un noyau intellectuel, même formé seulement d’une « élite peu nombreuse, mais assez fortement constituée pour former l’intermédiaire indispensable pour ramener la mentalité générale ». Mais dans ce cas « le rôle de l’élite s’y réduirait à servir de point d’appui à une action dont l’Occident n’aurait pas l’initiative ». A ce propos, nous pourrions faire remarquer que plusieurs éventualités peuvent être envisagées à l’intérieur de la deuxième hypothèse en fonction des facteurs qui doivent y intervenir : d’un côté, l’importance ou l’effectivité de l’élite occidentale, de l’autre, les peuples orientaux et les organisations qui pourraient trouver un intérêt à une restauration occidentale. Ces éventualités sont exprimées, dans un certain sens, par les modalités de cette assimilation qui serait faite soit « de gré », ce qui implique un consentement occidental, du moins dans ses éléments ethniques les plus importants, soit « de force », ce qui suppose une résistance plus ou moins généralisée. D’ailleurs, et surtout dans ce dernier cas, il y a encore à envisager la possibilité que l’assimilation affecte l’ensemble occidental ou seulement une partie, les peuples orientaux en cause pouvant l’entreprendre seulement dans la mesure où ils estimeront que cela correspond à leur propre intérêt, pour le reste se contentant peut-être de prendre certaines mesures de sécurité de l’ordre établi, ce qui veut dire aussi que, dans ce cas, des parties de l’Occident pourraient tomber dans une situation correspondant à la première hypothèse, celle qui énonçait un état de pure et simple barbarie. Si nous envisageons ces différentes éventualités secondaires, c’est pour faire comprendre que l’énonciation d’une probabilité de la seconde hypothèse n’implique pas forcément la réalisation des meilleurs aspects de celle-ci, et que même elle n’exclut pas des possibilités de la première, le tout dépendant d’abord de la capacité qu’aurait cette élite de servir de point d’appui à l’action orientale.

Jusqu’ici nous nous sommes tenus dans les termes les plus généraux en parlant des possibilités de redressement traditionnel de l’Occident. Il nous faut considérer maintenant ces possibilités selon les points d’appui que les éléments occidentaux qui auraient à accomplir ce travail de restauration à l’aide de la connaissance des doctrines orientales, pourraient trouver dans le monde occidental même.

Il faut dire tout d’abord que s’il y avait eu en Occident au moins un point où se serait conservé intégralement l’esprit traditionnel, on aurait pu voir là un motif d’espérer que l’Occident accomplisse un retour à l’état traditionnel « par une sorte de réveil spontané de possibilités latentes » ; c’est le fait qu’une telle persistance lui semblait, en dépit de certaines prétentions, « extrêmement douteuse », qui autorisait René Guénon d’envisager un mode nouveau de constitution d’une élite intellectuelle, et en fait rien n’est venu jusqu’à présent infirmer sa supposition initiale. Pour se constituer, l’élite en formation avait tout intérêt à prendre un point d’appui dans une organisation ayant une existence effective. En fait d’organisations à caractère traditionnel, tout ce que l’Occident garde encore sont, dans l’ordre religieux l’Eglise catholique, et dans l’ordre initiatique quelques organisations dans un état avancé de déchéance. Pourtant sous le rapport doctrinal, seule la première pouvait être envisagée comme une base possible de redressement d’ensemble pour le monde occidental, et Guénon disait donc dans La Crise du Monde moderne : « Il semble bien qu’il n’y ait plus en Occident qu’une seule organisation qui possède un caractère traditionnel et qui conserve une doctrine susceptible de fournir au travail dont il s’agit une base appropriée : c’est l’Eglise catholique. Il suffirait de restituer à la doctrine de celle-ci, sans rien changer à la forme religieuse sous laquelle elle se présente au dehors, le sens profond qu’elle a réellement en elle-même, mais dont ses représentants actuels paraissent n’avoir plus conscience, non plus que de son unité essentielle avec les autres formes traditionnelles ; les deux choses, d’ailleurs, sont inséparables l’une de l’autre. Ce serait la réalisation du Catholicisme au vrai sens du mot, qui, étymologiquement, exprime l’idée d’ « universalité », ce qu’oublient un peu trop ceux qui voudraient n’en faire que la dénomination exclusive d’une forme spéciale purement occidentale, sans aucun lien effectif avec les autres traditions » (op. cit., pp. 128-129).

Quant à cette question doctrinale qui est évidemment primordiale, puisque l’accord cherché sur les principes avec l’Orient la pose avant toute autre, il disait déjà dans Orient et Occident : « L’accord, portant essentiellement sur les principes, ne peut être vraiment conscient que pour les doctrines qui renferment au moins une part de métaphysique ou d’intellectualité pure ; il ne l’est pas pour celles qui sont limitées strictement à une forme particulière, par exemple à la forme religieuse. Cependant, cet accord n’en existe pas moins réellement en pareil cas, en ce sens que les vérités théologiques peuvent être regardées comme une traduction, à un point de vue spécial, de certaines vérités métaphysiques ; mais pour faire apparaître cet accord, il faut alors effectuer la transposition qui restitue à ces vérités leur sens profond, et le métaphysicien seul peut le faire, parce qu’il se place au delà de toutes les formes particulières et de tous les points de vue spéciaux. Métaphysique et religion ne sont et ne seront jamais sur le même plan ; il résulte de là, d’ailleurs qu’une doctrine purement métaphysique et une doctrine religieuse ne peuvent ni se faire concurrence ni entrer en conflit, puisque leurs domaines sont nettement différents. Mais, d’autre part, il en résulte aussi que l’existence d’une doctrine uniquement religieuse est insuffisante pour permettre d’établir une entente profonde comme celle que nous avons en vue quand nous parlons du rapprochement intellectuel de l’Orient et de l’Occident ; c’est pourquoi nous avons insisté sur la nécessité d’accomplir en premier lieu un travail d’ordre métaphysique, et ce n’est qu’ensuite que la tradition religieuse de l’Occident, revivifiée et restaurée dans sa plénitude, pourrait devenir utilisable à cette fin, grâce à l’adjonction de l’élément intérieur qui lui fait actuellement défaut, mais qui peut fort bien venir s’y superposer sans que rien soit changé extérieurement » (op. cit., pp. 194-195).

Ici une remarque s’impose. Guénon envisageait dans ses écrits surtout les possibilités traditionnelles du monde que couvrait autrefois la forme catholique du Christianisme ou, en tout état de cause, celui où elle existe actuellement, c’est-à-dire les possibilités d’un Occident au sens restreint. Il avait moins en vue le monde orthodoxe et, d’une façon générale, tout ce qui restait en dehors du milieu de l’Eglise latine ; et nous savons personnellement qu’il avait de ce côté des impressions sensiblement différentes de celles qu’il gardait pour le Catholicisme. C’est ainsi du reste que dans son article « Christianisme et Initiation » (Etudes Traditionnelles, sept. à déc. 1949), faisant état de la substitution dans l’Occident moderne du « mysticisme » à l’initiation, il disait dans une note : « Nous ne voulons pas dire que certaines formes d’initiation chrétienne ne se soient pas continuées plus tard, puisque nous avons même des raisons de penser qu’il en subsiste encore quelque chose actuellement, mais cela dans des milieux tellement restreints que, en fait, on peut les considérer comme pratiquement inaccessibles, ou bien, comme nous allons le dire, dans des branches du Christianisme autres que l’Eglise latine ». Ensuite il disait effectivement dans le corps de l’article à propos de la substitution en question : « Ce que nous disons ici ne s’applique d’ailleurs qu’à l’Eglise latine, et ce qui est très remarquable aussi, c’est que, dans les Eglises d’Orient, il n’y a jamais eu de mysticisme au sens où on l’entend dans le Christianisme occidental depuis le XVIe siècle; ce fait peut donner à penser qu’une certaine initiation du genre de celles auxquelles nous faisions allusion a dû se maintenir dans ces Eglises, et, effectivement, c’est ce qu’on y trouve avec l’hésychasme, dont le caractère réellement initiatique ne semble pas douteux, même si, là comme dans bien d’autres cas, il a été plus ou moins amoindri au cours des temps modernes, par une conséquence des conditions générales de cette époque, à laquelle ne peuvent guère échapper que les initiations qui sont extrêmement peu répandues, qu’elles l’aient toujours été ou qu’elles aient décidé volontairement de se « fermer » plus que jamais pour éviter toute dégénérescence ».

De fait, toute la question du monde orthodoxe est bien différente de celle du monde catholique. Exception faite pour la Russie, qui avait subi de son côté depuis le XVIIe siècle les fâcheuses conséquences de ses contacts avec l’Occident proprement dit, le modernisme n’a affecté que depuis un siècle la mentalité et les institutions orthodoxes ; ce fait a été d’ailleurs la conséquence immédiate de la dissolution de l’ancien empire turc à l’abri duquel se trouvaient en somme avec la seule exception russe, toutes les Eglises d’Orient. La formation dans ces régions des états nationaux à la mode démocratique occidentale fut bientôt suivie de la constitution des Eglises autocéphales nationales qui dissocièrent l’unité orthodoxe et livrèrent ses différentes fractions affaiblies à l’influence moderne. On peut remarquer que la situation de cette chrétienté orientale ressemble beaucoup à celle de l’Islam dans les mêmes régions. Leur cadre historique et de civilisation étant resté sensiblement le même depuis le moyen âge jusqu’au XIXe siècle : c’est de l’Occident proprement dit que devait venir l’esprit antitraditionnel pour ébranler et finalement submerger un monde de civilisation traditionnelle mixte, islamique et chrétienne, qui avait constitué aussi jusque-là un barrage protecteur de l’ensemble de l’Orient. Pour toutes ces raisons, d’ailleurs, malgré l’extension du désordre moderne dans tout le monde orthodoxe et chrétien oriental en général, les conditions de climat spirituel et de mentalité sont tout de même restées quelque peu particulières, et cela permet de penser que, de ce côté, les modalités d’une restauration future seront différentes dans une certaine mesure, quelle que soit d’ailleurs la portée qualitative qu’on pourrait attribuer à cette différence.

Pour en revenir au côté proprement occidental, dans l’hypothèse que la base envisagée serait irréalisable dans l’Eglise catholique, Guénon disait que « l’élite, pour se constituer, n’aurait plus à compter que sur l’effort de ceux qui seraient qualifiés, par leur capacité intellectuelle en dehors de tout milieu défini, et aussi, bien entendu, sur l’appui de l’Orient ; son travail en serait rendu plus difficile et son action ne pourrait s’exercer qu’à plus longue échéance, puisqu’elle aurait à en créer elle-même tous les instruments au lieu de les trouver tout préparés comme dans l’autre cas ; mais nous ne pensons nullement que ces difficultés, si grandes qu’elles puissent être, soient de nature à empêcher ce qui doit être accompli d’une façon ou d’une autre » (La Crise du Mondé moderne, p. 130). Et il estimait opportun de déclarer à cette date, en 1927, ceci : « Il y a dès maintenant, dans le monde occidental, des indices certains d’un mouvement qui demeure encore imprécis, mais qui peut et doit même normalement aboutir à la reconstitution d’une élite intellectuelle, à moins qu’un cataclysme ne survienne trop rapidement pour lui permettre de se développer jusqu’au bout. Il est à peine besoin de dire que l’Eglise aurait tout intérêt, quant à son rôle futur, à devancer en quelque sorte un tel mouvement plutôt que de le laisser s’accomplir sans elle et d’être contrainte de le suivre tardivement pour maintenir une influence qui menacerait de lui échapper... » (op.cit., p. 131).

Avant de signaler un point particulier qui concerne certaines nécessités dans lesquelles pourrait se trouver bientôt l’Eglise Catholique, et que René Guénon a formulé d’une façon toute spéciale, on peut se demander quel a été jusqu’ici l’effet de son enseignement et de la connaissance des doctrines orientales sur l’intellectualité catholique. Nous ne pourrons pas faire ici un examen proprement dit de cette question, car nous voulons seulement fixer certaines constatations qui ont leur intérêt en ce moment.

FIN DE LA PARTIE I

[Michel Vâlsan, La fonction de René Guenon et le sort de l'Occident, Revue Etudes Traditionnelles, Numéro spécial consacré à René Guénon, Juil., Août, Sept., Oct, Nov. 1951 ; n° 293-294-295, p. 213-255].

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