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Publié par Abdoullatif

Boite à Coran avec carré magique Lo-chou - XIXe siècle, Maroc (Musée Quai Branly).

Boite à Coran avec carré magique Lo-chou - XIXe siècle, Maroc (Musée Quai Branly).

Vers la fin du troisième millénaire avant l’ère chrétienne, la Chine était divisée en neuf provinces (1), suivant la disposition géométrique figurée ci-contre (fig. 16) : une au centre, huit aux quatre points cardinaux et aux quatre points intermédiaires.

Cette division est attribuée à Yu le Grand (Ta-Yu (2)), qui, dit-on, parcourut le monde pour « mesurer la Terre » ; et, cette mesure s’effectuant suivant la forme carrée, on voit ici l’usage de l’équerre attribuée à l’Empereur comme « Seigneur de la Terre (3) ». La division en neuf lui fut inspirée par le diagramme appelé Lo-chou ou « Écrit du Lac » qui, suivant la « légende », lui avait été apporté par une tortue (4) et dans lequel les neuf premiers nombres sont disposés de façon à former ce qu’on appelle un « carré magique (5) » ; par là, cette division faisait de l’Empire une image de l’Univers. Dans ce « carré magique (6) », le centre est occupé par le nombre 5, qui est lui-même le « milieu » des neuf premiers nombres (7), et qui est effectivement, comme on l’a vu plus haut, le nombre « central » de la Terre, de même que 6 est le nombre « central » du Ciel (8) ; la province centrale, correspondant à ce nombre, et où résidait l’Empereur, était appelée « Royaume du Milieu » (Tchoung-kouo (9)), et c’est de là que cette dénomination aurait été, par la suite, étendue à la Chine tout entière. Il peut d’ailleurs, à vrai dire, y avoir quelque doute sur ce dernier point, car, de même que le « Royaume du Milieu » occupait dans l’Empire une position centrale, l’Empire lui-même, dans son ensemble, pouvait être conçu dès l’origine comme occupant dans le monde une semblable position ; et cela paraît bien résulter du fait même qu’il était constitué de façon à former, comme nous l’avons dit tout à l’heure, une image de l’Univers. En effet, la signification fondamentale de ce fait, c’est que tout est contenu en réalité dans le centre, de sorte qu’on doit y retrouver, d’une certaine façon et en « archétype », si l’on peut s’exprimer ainsi, tout ce qui se trouve dans l’ensemble de l’Univers ; il pouvait donc y avoir ainsi, à une échelle de plus en plus réduite, toute une série d’images semblables (10) disposées concentriquement, et aboutissant finalement au point central même où résidait l’Empereur (11), qui, ainsi que nous l’avons dit précédemment, occupait la place de l’« homme véritable » et en remplissait la fonction comme « médiateur » entre le Ciel et la Terre (12).

(1) Le territoire de la Chine semble avoir été compris alors entre le Fleuve Jaune et le Fleuve Bleu.

(2) Il est au moins curieux de constater la ressemblance singulière qui existe entre le nom et l’épithète de Yu le Grand et ceux du Hu Gadarn de la tradition celtique ; faut-il en conclure qu’il y a là comme des « localisations » ultérieures et particularisées d’un même « prototype » qui remonterait beaucoup plus loin, et peut-être jusqu’à la Tradition primordiale elle-même ? Ce rapprochement n’est d’ailleurs pas plus extraordinaire que ce que nous avons rapporté ailleurs au sujet de l’« île des quatre Maîtres » visitée par l’Empereur Yao, dont précisément Yu le Grand fut tout d’abord le ministre (Le Roi du Monde, ch. IX).

(3) Cette équerre est à branches égales, comme nous l’avons dit, parce que la forme de l’Empire et celle de ses divisions étaient considérées comme des carrés parfaits.

(4) L’autre diagramme traditionnel, appelé Ho-tou ou « Tableau du Fleuve », et dans lequel les nombres sont disposés en « croisée », est rapporté à Fo-hi et au dragon comme le Lo-chou l’est à Yu le Grand et à la tortue.

(5) Nous sommes obligé de conserver cette dénomination parce que nous n’en avons pas de meilleure à notre disposition, mais elle a l’inconvénient de n’indiquer qu’un usage très spécial (en connexion avec la fabrication des talismans) des carrés numériques de ce genre, dont la propriété essentielle est que les nombres contenus dans toutes les lignes verticales et horizontales, ainsi que dans les deux diagonales, donnent toujours la même somme ; dans le cas considéré ici, cette somme est égale à 15.

(6) Si, au lieu des nombres, on place le symbole yin-yang (fig. 9) au centre et les huit koua ou trigrammes dans les autres régions, on a, sous une forme carrée ou « terrestre », l’équivalent du tableau de forme circulaire ou « céleste » où les koua sont rangés habituellement, soit suivant la disposition du « Ciel antérieur » (Sien-tien), attribuée à Fo-hi, soit suivant celle du « Ciel postérieur » (Keou-tien), attribuée à Wen-wang.

(7) Le produit de 5 par 9 donne 45, qui est la somme de l’ensemble des neuf nombres contenus dans le carré et dont il est le « milieu ».

(8) Nous rappelons à ce propos que 5 + 6 = 11 exprime l’« union centrale du Ciel et de la Terre ». – Dans le carré, les couples de nombres opposés ont tous pour somme 10 = 5 × 2. Il y a lieu de remarquer encore que les nombres impairs ou yang sont placés au milieu des côtés (points cardinaux), formant une croix (aspect dynamique), et que les nombres pairs ou yin sont placés aux angles (points intermédiaires), délimitant le carré lui-même (aspect statique).

(9) Cf. le royaume de Mide ou du « Milieu » dans l’ancienne Irlande ; mais celui-ci était entouré seulement de quatre autres royaumes correspondant aux quatre points cardinaux (Le Roi du Monde, ch. IX).

(10) Ce mot doit être pris ici au sens précis qu’a en géométrie le terme de « figures semblables ».

(11) Ce point était, non pas précisément centrum in trigono centri, suivant une formule connue dans les initiations occidentales, mais, d’une façon équivalente, centrum in quadrato centri.

(12) On peut trouver d’autres exemples traditionnels d’une semblable « concentration » par degrés successifs, et nous en avons donné ailleurs un qui appartient à la Kabbale hébraïque : « Le Tabernacle de la Sainteté de Jehovah, la résidence de la Shekinah, est le Saint des Saints qui est le cœur du Temple, qui est lui-même le centre de Sion (Jérusalem), comme la sainte Sion est le centre de la Terre d’Israël, comme la Terre d’Israël est le centre du monde » (cf. Le Roi du Monde, ch. VI).

Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner de cette situation « centrale » attribuée à l’Empire chinois par rapport au monde entier ; en fait, il en fut toujours de même pour toute contrée où était établi le centre spirituel d’une tradition. Ce centre, en effet, était une émanation ou un reflet du centre spirituel suprême, c’est-à-dire du centre de la Tradition primordiale dont toutes les formes traditionnelles régulières sont dérivées par adaptation à des circonstances particulières de temps et de lieux, et, par conséquent, il était constitué à l’image de ce centre suprême auquel il s’identifiait en quelque sorte virtuellement (13). C’est pourquoi la contrée elle-même qui possédait un tel centre spirituel, quelle qu’elle fût, était par là même une « Terre Sainte », et, comme telle, était désignée symboliquement par des appellations telles que celles de « Centre du Monde » ou de « Cœur du Monde », ce qu’elle était en effet pour ceux qui appartenaient à la tradition dont elle était le siège, et à qui la communication avec le centre spirituel suprême était possible à travers le centre secondaire correspondant à cette tradition (14). Le lieu où ce centre était établi était destiné à être, suivant le langage de la Kabbale hébraïque, le lieu de manifestation de la Shekinah ou « présence divine » (15), c’est-à-dire, en termes extrême-orientaux, le point où se reflète directement l’« Activité du Ciel », et qui est proprement, comme nous l’avons vu, l’« Invariable Milieu », déterminé par la rencontre de l’« Axe du Monde » avec le domaine des possibilités humaines (16) ; et ce qu’il est particulièrement important de noter à cet égard, c’est que la Shekinah était toujours représentée comme « Lumière », de même que l’« Axe du Monde » était, ainsi que nous l’avons déjà indiqué, assimilé symboliquement à un « rayon lumineux ».

Nous avons dit tout à l’heure que, comme l’Empire chinois représentait dans son ensemble, par la façon dont il était constitué et divisé, une image de l’Univers, une image semblable devait se trouver dans le lieu central qui était la résidence de l’Empereur, et il en était effectivement ainsi : c’était le Ming-tang, que certains sinologues, ne voyant que son caractère le plus extérieur, ont appelé la « Maison du Calendrier », mais dont la désignation, en réalité, signifie littéralement « Temple de la Lumière », ce qui se rattache immédiatement à la remarque que nous venons de faire en dernier lieu (17). Le caractère ming est composé des deux caractères qui représentent le Soleil et la Lune ; il exprime ainsi la lumière dans sa manifestation totale, sous ses deux modalités directe et réfléchie tout à la fois, car, bien que la lumière en elle-même soit essentiellement yang, elle doit, pour se manifester, revêtir, comme toutes choses, deux aspects complémentaires qui sont yang et yin l’un par rapport à l’autre, et qui correspondent respectivement au Soleil et à la Lune (18), puisque, dans le domaine de la manifestation, le yang n’est jamais sans le yin ni le yin sans le yang (19).

(13) Voir Le Roi du Monde, et aussi Aperçus sur l’Initiation, ch. X.

(14) Nous avons donné tout à l’heure un exemple d’une telle identification avec le « Centre du Monde » en ce qui concerne la Terre d’Israël ; on peut citer aussi, entre autres, celui de l’ancienne Égypte : suivant Plutarque, « les Égyptiens donnent à leur contrée le nom de Chêmia (Kêmi ou « terre noire », d’où est venue la désignation de l’alchimie), et la comparent à un cœur » (Isis et Osiris, 33 ; traduction Mario Meunier, p. 116) ; cette comparaison, quelles que soient les raisons géographiques ou autres qui aient pu en être données exotériquement, ne se justifie en réalité que par une assimilation au véritable « Cœur du Monde ».

(15) Voir Le Roi du Monde, ch. III, et Le Symbolisme de la Croix, ch. VII. – C’est là ce qu’était le Temple de Jérusalem pour la tradition hébraïque, et c’est pourquoi le Tabernacle ou le Saint des Saints était appelé mishkan ou « habitacle divin » ; le Grand-Prêtre seul pouvait y pénétrer pour remplir, comme l’Empereur en Chine, la fonction de « médiateur ».

(16) La détermination d’un lieu susceptible de correspondre effectivement à cet « Invariable Milieu » relevait essentiellement de la science traditionnelle que nous avons déjà désignée en d’autres occasions sous le nom de « géographie sacrée ».

(17) Il y a lieu de rapprocher le sens de cette désignation du Ming-tang de la signification identique qui est incluse dans le mot « Loge », ainsi que nous l’avons indiqué ailleurs (Aperçus sur l’Initiation, ch. XLVI), d’où l’expression maçonnique de « lieu très éclairé et très régulier » (cf. Le Roi du Monde, ch. III). D’ailleurs, le Ming-tang et la Loge sont l’un et l’autre des images du Cosmos (Loka, au sens étymologique de ce terme sanscrit), considéré comme le domaine ou le « champ » de manifestation de la Lumière (cf. Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. III). – Il faut encore ajouter ici que le Ming-tang est figuré dans les locaux d’initiation de la Tien-ti-houei (cf. B. Favre, Les Sociétés secrètes en Chine, pp. 138-139 et 170) ; une des devises principales de celle-ci est : « Détruire l’obscurité (tsing), restaurer la lumière (ming) », de même que les Maîtres Maçons doivent travailler à « répandre la lumière et rassembler ce qui est épars » ; l’application qui en a été faite dans les temps modernes aux dynasties Ming et Tsing, par « homophonie », ne représente qu’un but contingent et temporaire assigné à certaines des « émanations » extérieures de cette organisation, travaillant dans le domaine des activités sociales et même politiques.

(18) Ce sont, dans la tradition hindoue, les deux yeux de Vaishwânara, qui sont respectivement en relation avec les deux courants subtils de la droite et de la gauche, c’est-à-dire avec les deux aspects yang et yin de la force cosmique dont nous avons parlé plus haut (cf. L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. XIII et XXI) ; la tradition extrême-orientale les désigne aussi comme l’« œil du jour » et l’« œil de la nuit », et il est à peine besoin de faire remarquer que le jour est yang et la nuit yin.

(19) Nous nous sommes déjà amplement expliqué ailleurs sur la signification proprement initiatique de la « Lumière » (Aperçus sur l’Initiation, notamment ch. IV, XLVI et XLVII) ; à propos de la Lumière et de sa manifestation « centrale », nous rappellerons aussi ici ce qui a été indiqué plus haut au sujet du symbolisme de l’Étoile flamboyante, représentant l’homme régénéré résidant dans le « Milieu » et placé entre l’équerre et le compas qui, comme la base et le toit du Ming-tang, correspondent respectivement à la Terre et au Ciel.

Le plan du Ming-tang était conforme à celui que nous avons donné plus haut pour la division de l’Empire (fig. 16), c’est-à-dire qu’il comprenait neuf salles disposées exactement comme les neuf provinces ; seulement, le Ming-tang et ses salles, au lieu d’être des carrés parfaits, furent des rectangles plus ou moins allongés, le rapport des côtés de ces rectangles variant suivant les différentes dynasties, comme la mesure de la hauteur du mât du char dont nous avons parlé précédemment, en raison de la différence des périodes cycliques avec lesquelles ces dynasties étaient mises en correspondance ; nous n’entrerons pas ici dans les détails à ce sujet, car le principe seul nous importe présentement (20). Le Ming-tang avait douze ouvertures sur l’extérieur, trois sur chacun de ses quatre côtés, de sorte que, tandis que les salles du milieu des côtés n’avaient qu’une seule ouverture, les salles d’angle en avaient deux chacune ; et ces douze ouvertures correspondaient aux douze mois de l’année : celles de la façade orientale aux trois mois de printemps, celles de la façade méridionale aux trois mois d’été, celles de la façade occidentale aux trois mois d’automne, et celles de la façade septentrionale aux trois mois d’hiver. Ces douze ouvertures formaient donc un Zodiaque (21) ; elles correspondaient ainsi exactement aux douze portes de la « Jérusalem céleste » telle qu’elle est décrite dans l’Apocalypse (22) et qui est aussi à la fois le « Centre du Monde » et une image de l’Univers sous le double rapport spatial et temporel (23).

L’Empereur accomplissait dans le Ming-tang, au cours du cycle annuel, une circumambulation dans le sens « solaire » (voir fig. 14), se plaçant successivement à douze stations correspondant aux douze ouvertures, et où il promulguait les ordonnances (yue-ling) convenant aux douze mois ; il s’identifiait ainsi successivement aux « douze soleils », qui sont les douze âdityas de la tradition hindoue, et aussi les « douze fruits de l’Arbre de Vie » dans le symbolisme apocalyptique (24). Cette circumambulation s’effectuait toujours avec retour au centre, marquant le milieu de l’année (25), de même que, lorsqu’il visitait l’Empire, il parcourait les provinces dans un ordre correspondant et revenait ensuite à sa résidence centrale, et de même aussi que, suivant le symbolisme extrême-oriental, le Soleil, après le parcours d’une période cyclique (qu’il s’agisse d’un jour, d’un mois ou d’une année), revient se reposer sur son arbre, qui, comme l’« Arbre de Vie » placé au centre du « Paradis terrestre » et de la « Jérusalem céleste », est une figuration de l’« Axe du Monde ». On doit voir assez clairement que, en tout cela, l’Empereur apparaissait proprement comme le « régulateur » de l’ordre cosmique même, ce qui suppose d’ailleurs l’union, en lui ou par son moyen, des influences célestes et des influences terrestres, qui, ainsi que nous l’avons déjà indiqué plus haut, correspondent aussi respectivement, d’une certaine façon, aux déterminations temporelles et spatiales que la constitution du Ming-tang mettait en rapport direct les unes avec les autres.

(20) Pour ces détails, on pourra voir M. Granet, La Pensée chinoise, pp. 250-275. – La délimitation rituelle d’une aire telle que celle du Ming-tang constituait proprement la détermination d’un templum au sens primitif et étymologique de ce mot (cf. Aperçus sur l’Initiation, ch. XVII).

(21) Cette disposition en carré représente, à proprement parler, une projection terrestre du Zodiaque céleste disposé circulairement.

(22) Cf. Le Roi du Monde, ch. XI, et Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XX. – Le plan de la « Jérusalem céleste » est également carré.

(23) Le temps est d’ailleurs « changé en espace » à la fin du cycle, de sorte que toutes ses phases doivent être alors envisagées en simultanéité (voir Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XXIII).

(24) Cf. Le Roi du Monde, ch. IV et XI, et Le Symbolisme de la Croix, ch. IX.

(25) Ce milieu de l’année se situait à l’équinoxe d’automne quand l’année commençait à l’équinoxe de printemps, comme il en fut généralement dans la tradition extrême-orientale (bien qu’il y ait eu à cet égard, à certaines époques, des changements qui ont dû correspondre aux changements d’orientation dont nous avons parlé plus haut), ce qui est d’ailleurs normal en raison de la localisation géographique de cette tradition, puisque l’Orient correspond au printemps ; nous rappelons à ce propos que l’axe Est-Ouest est un axe équinoxial, tandis que l’axe Nord-Sud est un axe solsticial.

[René Guénon, La Grande Triade, 1946, chap.XVI : Le Ming-tang].

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