Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Abdoullatif

Jacob Bœhme initié.

Jacob Bœhme initié

Jean Reyor

Le Voile d’Isis, oct. 1934.

Notre confrère Argos a signalé, en note de son intéressant article sur un ancien ruban compagnonnique, que Jacob Bœhme avait, étant jeune homme, reçu l’initiation compagnonnique. Nous ignorons si la Guilde des cordonniers dont fut membre Jacob Bœhme était simplement une association corporative ou si elle possédait en outre un caractère initiatique comme le Compagnonnage français. Nous avons quelque raison pour incliner pour la première hypothèse, eu égard à l’époque et au lieu, mais il se trouve que, quoi qu’on pense des corporations allemandes de la fin du XVIème siècle, Argos n’en a pas moins eu parfaitement raison de parler d’initiation à propos de celui qu’on nomme tantôt le « Philosophe Teutonique », tantôt le grand « Théosophe chrétien ». M. René Guénon, en effet, nous a fait remarquer qu’il y a, en tout cas, dans la vie de Bœhme, une rencontre qui en fait autre chose qu’un mystique, quelles que soient les apparences.

Tous les biographes de Bœhme mentionnent l’épisode de sa vie auquel il est fait allusion, mais sans en tirer les conséquences qu’il comporte. Abraham de Frankenberg, l’auteur de la première biographie connue, raconte que durant son voyage de compagnon, Bœhme eut une « illumination » : selon son propre aveu, il fut entouré d’une lumière divine et resta pendant sept jours dans la contemplation de Dieu. Cette « illumination » n’était d’ailleurs pas un phénomène absolument spontané, comme cela se produit dans le cas des mystiques, et Abraham de Frankenberg nous l’explique à sa manière qui n’est pas entièrement correcte, car, en la circonstance, c’est d’influence spirituelle qu’il s’agit, mais qui souligne bien cependant l’intervention d’un élément extérieur à l’individu : « il se pourrait aussi, que du dehors et par une inqualification magique, astrale des esprits étoilés, il eût été communiqué et infusé pour ce feu saint de l’amour, comme une étincelle cachée ou une matière inflammable. » Suit le récit souvent reproduit (1) des circonstances dans lesquelles eut lieu la rencontre à laquelle nous avons fait allusion plus haut ; il serait sans intérêt de le rapporter intégralement ici ; il suffit de savoir que, durant ses années d’apprentissage, Bœhme reçut la visite d’un inconnu qui l’appela par son nom : « Jacob, Jacob, viens ici. Le jeune homme fut d’abord surpris et effrayé d’entendre cet étranger qui lui était tout à fait inconnu, l’appeler ainsi par son nom de baptême ; mais s’étant remis, il alla à lui. L’étranger, d’un air sérieux mais amical, porta les yeux sur les siens, les fixa avec un regard étincelant de feu, le prit par la main droite et lui dit : Jacob, tu es peu de chose, mais tu seras grand, et tu deviendras un autre homme, tellement que tu seras pour le monde un objet d’étonnement. C’est pourquoi, soit pieux, crains Dieu et révère sa parole ; surtout lis soigneusement les Écritures saintes dans lesquelles su trouveras des consolations et des instructions, car tu auras beaucoup à souffrir, tu auras à supporter la pauvreté, la misère et des persécutions ; mais sois courageux et persévérant, car Dieu t’aime et t’es propice. Sur cela l’étranger lui serra la main, le fixa encore avec les yeux perçants, et s’en alla, sans qu’il y ait d’indices qu’ils se soient jamais revus. Jacob Bœhme ne fut pas étonné de cette prédiction et de cette exhortation. La physionomie de cet inconnu lui planait toujours devant les yeux. Depuis ce temps-là, Jacob Bœhme devint plus austère et plus attentif dans toutes ses actions, en sorte que… le jour de Sabbath s’en suivit bientôt. »

(1) Cf. Paul Chacornac, La vie de Jacob Bœhme, dans le numéro spécial du Voile d’Isis d’avril 1930.

Ce que Frankenberg appelle le « jour de Sabbath », c’est l’illumination durant laquelle Bœhme fut « mis dans le repos glorieux de Dieu ». Nous ne prétendons pas déterminer la personnalité du mystérieux inconnu, mais nous pensons que les circonstances relatées ci-dessus peuvent donner une idée du mode d’action de ceux qu’on a appelés suivant les époques, les « Rose-Croix » et les « Supérieurs inconnus », action qui s’exerçait parfois en l’absence d’organisation initiatique régulière, en faveur d’individualités particulièrement qualifiées et se trouvant en quelque sortes isolées dans un milieu où tout élément traditionnel avait à peu près disparu, par exemple, le milieu luthérien où naquit et vécu Bœhme.

Quelques années s’écoulèrent, durant lesquelles on ignore tout de la vie spirituelle de Bœhme, puis, à l’âge de vingt-cinq ans, en 1600, une circonstance apparemment fortuite est pour lui l’occasion d’un nouveau développement de possibilités que lui avait conféré la transmission de l’influence spirituelle : « … il fut de nouveau saisi… de la lumière divine, avec son esprit astral animique, par l’aspect d’un vase d’étain dans le fond le plus profond, ou dans le centre de la nature secrète… » Une troisième fois, dix ans plus tard, puis une quatrième fois encore, sept ans après, il est « inspiré de l’Esprit saint, doué et fortifié par une lumière nouvelle et par un don nouveau ».

On voit, par le peu que nous venons de dire, que Bœhme n’a rien d’un philosophe, au sens habituel de ce mot, et c’est seulement par la suite d’une incompréhension profonde de sa pensée qu’on l’a généralement considéré comme tel. Ceux qui le rangent parmi les mystiques sont assurément moins éloignés de la vérité, et le fait que Bœhme n’a jamais pu parvenir à s’exprimer très intelligiblement est sans doute de nature à expliquer cette erreur. Mais s’il ne s’agissait que de mystique, que viendraient faire, dans l’œuvre de Bœhme, les multiples données qu’on y rencontre, concernant l’alchimie, l’astrologie et diverses autres sciences traditionnelles ? Bœhme fut un initié, sans doute imparfait, mais cependant infiniment supérieur aux philosophes qui se sont mêlés de l’expliquer ou de le critiquer et qui étaient comme tels tout à fait incapables de le comprendre. C’est ce qui explique les divergences existant entre les commentateurs soucieux de faire entrer dans les cadres de la pensée philosophique une doctrine qui la dépasse immensément et dont ils veulent à toute force faire un « système » plus ou moins semblable à ceux qui pervertissent la mentalité occidentale depuis trois siècles.

Et cependant, les ouvrages de Bœhme renferment d’innombrables passages qui montrent nettement qu’il s’agit ici de connaissances « positives », accompagnées d’une « réalisation » correspondante, c’est-à-dire tout autre choses que de creuses spéculations. Dans la préface de De Signatura Rerum, l’auteur, énumérant les connaissances qu’il importe à l’homme de posséder, mentionne : « Comment il pourra connaître la Cure corporelle et spirituelle ; comment il doit s’y prendre pour effectuer ce salut » et, à la fin de cette même préface : « Ce livre n’est pas écrit pour forcer tous les hommes à cultiver les pratiques de la régénération, mais pour aider seulement ceux que Dieu pousse dans cette voie-là… Mais si quelqu’un s’égarait en voulant pratiquer avant d’avoir atteint la vraie compréhension, qu’il en rejette la faute sur lui-même ». Cette dernière phrase fait ressortir qu’il s’agit ici de tout autre chose que des « pratiques de piété » qui n’exposent évidemment à aucun danger et ne requièrent aucune « compréhension », étant destinés  dans toutes les traditions à ceux qui « croient » bien plus qu’à ceux qui « savent ».

La « vraie compréhension » dont parle Bœhme n’est pas, dans son esprit, une compréhension par le « mental », par cette « raison discursive » qui ne peut connaître autre chose que le monde sensible : d’ailleurs, les connaissances acquises de cette façon ne viennent que peu à peu. Au contraire, la connaissance vraie obtenue par la « raison intuitive » ou intelligence proprement dite, permet de saisir l’Un-multiple simultanément et ne procède, comme l’entendement, par démarches successives. « Au fond, écrit M. Koyré (2) résumant la doctrine exposée dans le Mysterium Magnum, la raison naturelle ne comprend pas grand-chose ; mais l’homme possède une faculté plus haute, l’intelligence (3), qui peut lui permettre, non pas de supprimer ni d’éliminer le mystère, mais de le pénétrer ».

On peut dire que, selon Bœhme, « toute connaissance du divin - du moins toute connaissance originelle et véritable - est une révélation, un don et une inspiration du Saint-Esprit. Bien plus, elle est nécessairement une renaissance, une naissance spirituelle » (4). Ainsi, dira Bœhme lui-même (5), « je n’ai point acquis ma connaissance par l’étude » (selon les méthodes profanes), mais d’une façon beaucoup plus immédiate et directe, qui n’est d’ailleurs pas à la portée de tout le monde, car « une créature ne voit que dans sa mère » (6) ou dans sa source, ca qui veut dire que « toute connaissance suppose similité d’essence et se fait par participation. Ainsi donc, l’homme naturel, qui ne possède qu’une raison naturelle, ne peut comprendre que les choses de la nature de ce monde et est absolument incapable de s’élever au dessus d’elles ; comment le ferait-il, vu que son esprit ou sa raison sont originaires de ce monde, de l’esprit de ce monde ou de l’astrum ? » Ceci fait parfaitement ressortir la nécessité de recevoir, par l’initiation, une influence supérieure, un « germe » spirituel, une virtualité qui, selon l’expression de Bœhme, « est semée dans le feu de l’esprit saint  et est d’abord petite comme un grain de sénevé » (7) ? C’est ce germe, cette virtualité qu’il s’agit ensuite de développer, d’ « actualiser » par un travail intérieur approprié dont la « technique » constitue, dans la tradition hermétique, le côté proprement alchimique, et, c’est bien d’hermétisme et d’alchimie qu’il est question dans l’œuvre de Bœhme (8).

(2) A. Koyré, La philosophe de Jacob Bœhme. Cet ouvrage, bien que présentant, à un certain degré les défauts que nous avons relevé plus haut chez les commentateurs de Bœhme, est cependant de ceux qui témoignent d’un incontestable effort de compréhension. Il a surtout le mérite d’être écrit sans parti pris et de fournir une documentation précieuse à tous ceux qui ne peuvent lire Bœhme dans l’original allemand.

(3) Cf. sur cette question la doctrine exposée dans les livres d’Hermès Trismégiste et particulièrement les passages cités dans nos Remarques sur les principes de la Tradition hermétique, dans le Voile d’Isis de juillet 1934, p.281, v.supra.

(4) A. Koyré, ouv. Cité.

(5) Aurore naissante, XXV, 45.

(6) De Tribus Principiis, cité par Koyré, p.177.

(7) Aurore naissante, préface, p.103.

(8) Nous ne citerons que pour mémoire l’idée de Molitor pour qui les doctrines de Bœhme sont d’inspiration kabbalistique. Pour la réfutation de cette hypothèse, voir P. Vulliaud : La Kabbale Juive qui consacre tout le chapitre XX à cette question.

(9) Cité d’après la traduction de Sédir. L’édition anglaise de William Law dit exactement : « Comme est, en elle-même, la naissance éternelle, ainsi est également le processus de restauration après la chute, et ainsi, semblablement, est l’opération des hommes sages avec leur pierre philosophale ; il n’y a pas le plus petit titre de différence entre eux… » (chapitre VII, p.72).

Il n’est peut-être pas indifférent d’insister quelque peu sur ce point. En effet, un érudit aussi consciencieux que M. Koyré, tout en reconnaissant que Bœhme « a beaucoup d’estime pour les sages païens et leurs disciples, les astrologues et les alchimistes », n’hésite cependant pas à écrire que « Bœhme n’a jamais été fort en alchimie ». Le contexte montre, il est vrai, qu’aux yeux de M. Koyré, l’alchimie consiste simplement en des opérations matérielles : il suppose, à propos d’un passage de De Tribus Principiis, qu’il s’agit de la « production d’un verre… ou de l’éther » ce qui prouve qu’il n’a rien compris à la véritable nature de l’alchimie. De même, quand il reproche à Bœhme d’avoir fait des trois « éléments alchimiques » de Paracelse (Soufre, Mercure, Sel) trois « principes dynamiques » de l’être et conclut que Bœhme n’a rien compris aux « doctrines chimiques », on ne peut que lui répondre : c’est sans doute parce que Bœhme connaissait trop bien la vraie doctrine alchimique et, de fait, peu d’auteurs ont fait ressortir aussi clairement son caractère spirituel : « Il n’y a pas de différence, écrit-il dans De Signatura Rerum, entre la naissance éternelle, la réintégration et la découverte de la Pierre philosophale » (9). Il est à remarquer que Bœhme a fait usage fréquemment d’un procédé habituel aux alchimistes : donner plusieurs noms à la même chose et un même nom à plusieurs choses différentes.

Il y a en outre dans l’œuvre de Bœhme, une particularisation plus fondamentale qui permet de rapprocher sa doctrine de celle professée par des organisations médiévales, d’inspiration hermétique : nous voulons parler de l’importance attribuée par Bœhme à la Vierge Sophia, à la Sagesse, et qui fait penser au rôle de la Madonna ou « donna Divinità » dans la doctrine des Fidèles d’amour, ainsi qu’à la Sapience Eternelle, épouse de Dieu et initiatrice, dans l’Amphitheatrum Sapientiæ Æternaæ de Kunrath. (10).

Une autre indication concordante se rencontre dans la préface de la Theosophia Practica de Gightel, continuateur de Bœhme et fondateur de la Société des Enfants des Anges dont il restait encore des membres vers le milieu du XVIIIe siècle (11). C’est dans cet ouvrage que furent publiées les gravures représentant les courants de la colonne vertébrale et les sept centres subtils de l’homme (chakras de la tradition hindoue) en rapport avec les sept planètes astrologiques. Personnifiant curieusement l’Amour qui semble envisagé comme le vrai chef suprême de l’organisation, le préfacier de l’édition de 1736 écrit au sujet des gravures qui constituent l’intérêt capital du livre et en font un véritable traité d’alchimie (12) : « … Elles auraient dû être tenues encore secrètes, si l’Amour ne s’en était inquiété, et pour plaire aux amateurs ne nous eût à la fin donné la permission et incité à les confier à l’impression… Reçois donc ce présent que te fait donc l’Amour, avec un cœur fidèle, comme s’il venait de Dieu même… »

La Vita Nuova revient tout naturellement à la mémoire et on ne peut s’empêcher de penser que, sous des formes bien différentes et à des niveaux probablement très différents aussi, l’œuvre de Dante et celle de Bœhme et de ses continuateurs sont sans doute des manifestations d’une seule et même doctrine qui a alimenté pendant plusieurs siècles la vie spirituelle de l’Occident : l’hermétisme chrétien.

(10) Au sujet de Kunrath, cf. Un hermétiste chrétien : Henri Kunrath, par E.G. Diricq, dans le Voile d’Isis d’avril 1933.

(11) Nous ignorons s’il y a eu transmission réelle entre Bœhme et Gichtel, mais ce ne serait pas surprenant, car Bœhme eut d’assez nombreux disciples qui le connurent personnellement : le Dr Balthaser Walther, le Dr Friedrich Krause, Pierre Poiret, Nicolas Tacheer, etc. et il se peut que l’un d’eux ait été en rapport avec Gichtel. On sait que celui-ci publia en 1682 une édition des œuvres complètes de Bœhme ; l’édition de 1730, plus correcte et plus complète, fut faite par les soins d’un négociant, Joh. Wilhelm Ueberfeld, qui appartenait aussi à la Société des Enfants des Anges. On cite une autre organisation fondée par des continuateurs de Bœhme : celle des Philadelphes, organisée par Thomas Bronley et Johanna Leade.

(12) Citons une phrase de Gichtel faisant nettement usage du symbolisme alchimique : « … l’âme doit former un seul être avec la connaissance, et passer très souvent par le Feu afin qu’elle devienne FIXE. »

[Jean Reyor (Marcel Clavelle), Jacob Bœhme initié, Le Voile d’Isis, oct. 1934. Article paru aussi dans le recueil posthumes d’articles de Jean Reyor : A la suite de René Guénon, Études et recherches traditionnelles, Éditions Traditionnelles, 1991.]

Commenter cet article