Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Abdoullatif

Michel Vâlsan, La fonction de René Guenon et le sort de l'Occident (II et fin)

Tout d’abord, si bien des Catholiques qui ont connu les écrits de Guénon ont acquis ainsi une véritable compréhension de ce qu’est l’esprit oriental et en général traditionnel, il ne semble vraiment pas qu’il y ait un changement quelconque du côté « représentatif » de l’Eglise même. De ce côté-là, et plus précisément dans certains milieux qui exercent une influence intellectuelle notable sur les dirigeants, on a vu se constituer très tôt, et assez solidement, une position doctrinale nettement « anti-orientale » qui n’a même pas les caractères naturels de l’habituelle incompréhension ésotériste, puisqu’elle se fait remarquer en même temps par les traits d’un modernisme accentué. Ce sont les milieux où la spéculation philosophique tient lieu d’intellectualité proprement dite, où la science profane et ses méthodes exercent une autorité incontestée, et pour lesquels l’Eglise se doit d’intégrer tous les aspects de la civilisation moderne : c’est ainsi, entre autres, qu’on s’y efforce de s’annexer le prestige de toute conception nouvelle, depuis les théories philosophiques comme l’intuitionnisme bergsonien, ou comme un certain « existentialisme » qu’on veut présenter comme une ressource doctrinale chrétienne, jusqu’aux méthodes les plus subversives et proprement infernales comme la psychanalyse. Ce travail d’assimilation de toutes les productions de l’individualisme moderne est même considéré comme dérivant de l’actualité permanente et de l’universalité de l’Eglise alors qu’il s’explique précisément par l’oubli de ce qui fait réellement ces caractères : car l’actualité permanente, qui est intemporalité et activité immuable de la vérité révélée n’a rien à voir avec une attitude qui s’accommode de l’évolutionnisme et du relativisme de la pensée moderne, qu’elle soit rationaliste ou intuitionniste, ou tout autre, et l’universalité, qui est illimitation et synthèse spirituelle, n’a rien de commun avec l’empirisme et le matérialisme de la science non-traditionnelle, ni avec une indifférence à tout ce qui sépare le sacré du profane. Par contre, à l’œuvre traditionnelle et antimoderne de René Guénon, on fit un accueil marqué tout d’abord de suspicion, ensuite d’hostilité ; on chercha même l’alliance, toute naturelle d’ailleurs dans ces conditions, des orientalistes dont la compétence devait avoir pour rôle de contester tout caractère non-humain aux doctrines spirituelles de l’Orient, et toute concordance réelle entre les doctrines traditionnelles en général. On reconnaîtra à la différence de réaction devant les théories modernes d’un côté, et l’enseignement traditionnel de Guénon de l’autre, la signification exacte de cette position intellectuelle qu’on veut donner comme « catholique ». La synthèse spirituelle formulée par Guénon fut ainsi traitée de « syncrétisme » et le sens universel de son intellectualité déclaré incompatible avec l’enseignement chrétien. Mais avec le développement implacable de la fonction du témoin de l’Orient, l’autorité de ses écrits comme des idées qu’il représentait, s’imposa, lentement mais fermement : il devint donc évident qu’il était plus prudent de l’ignorer. Et maintenant que, malgré tout, bon nombre de Catholiques comme d’Occidentaux en général, doivent la qualité actuelle de leur conscience traditionnelle à l’étude de ses livres, et que son prestige parait vraiment indéniables, si l’on se résout à prendre acte de cette présence intellectuelle, ce n’est pas à la vérité des idées qu’il a enseignées ni à l’esprit qu’il illustrait qu’on ferait un hommage, mais, tout au plus, et cela même fut au fond assez rare, au cas individuel d’un écrivain très « original », impressionnant aussi par la stabilité et la cohérence inhabituelles de son idéologie ; pourtant son « originalité » est avant tout l’effet étrange que fait la vérité au milieu de l’ignorance, et quant à la stabilité de ses idées, elle est la conséquence de leur inspiration non-humaine et supra-individuelle.

Si l’on considère maintenant de plus près la compréhension que l’on a, du même coté, pour les doctrines spirituelles de l’Orient, on se trouve en présence d’une « contre-doctrine » dont la fonction est de troubler toute étude intelligente, et de décourager tout espoir d’un rapprochement réel entre l’Eglise Catholique et les traditions orientales. Ainsi, si d’une façon générale, on attache une certaine importance au coté doctrinal des autres civilisations, cela est conçu dans un sens qui visera toujours à la négation de toute similitude ou identité essentielle avec les doctrines chrétiennes, et donc de toute unité entre les différentes formes traditionnelles : les concordances doctrinales et les analogies symboliques, quand on est obligé de les reconnaître, on les attribue tout simplement à une certaine unité naturelle de la pensée humaine ; aussi le caractère intellectuel incontestable des doctrines non-chrétiennes, plus spécialement celles de l’Hindouisme et de l’Islam, sont l’expression d’une « mystique naturelle » à laquelle on oppose une « mystique surnaturelle » du Christianisme, elle-même conçue d’ailleurs dans un sens individualiste et sentimental ; la réalisation métaphysique, qu’on n’arrive pas non plus à voir dans l’aspect le plus haut du Christianisme même, est traitée de « panthéisme », et, en même temps, les données purement intellectuelles qui peuvent ressembler quelque peu dans leur expression aux conceptions du mysticisme moderne, sont réduites aux catégories spéciales de celui-ci, par une sorte de procédé que Guénon a qualifié à juste titre d’« annexionnisme » et qui doit permettre de subordonner et rabaisser le prestige de tout ce qui est non-chrétien.

De plus, en ce qui concerne la tradition catholique elle-même, on ne voit vraiment pas qu’on ait compris que l’ordre religieux existant est purement exotérique et comme tel insuffisant pour avoir une tradition complète et normale. Quand il s’agit du domaine initiatique et métaphysique, on ne conçoit rien d’autre que le « mysticisme », et quand on ne peut plus nier toujours, contre toute évidence, qu’il y a eu un ésotérisme chrétien, on le considère soit comme s’appliquant à des réalités qui n’ont rien de profond, soit comme un simple prolongement des possibilités normales de l’ordre religieux commun, c’est-à-dire de l’exotérisme (2). Mais c’est lorsqu’il s’agit de l’interprétation des doctrines et des méthodes hésychastes que l’incompréhension et l’hostilité atteint les formes les plus inattendues, qui confinent à l’impiété même ; cela certainement, entre autres, parce qu’il s’agit de quelque chose qui appartient à l’Orthodoxie et dont le Catholicisme moderne a perdu depuis longtemps l’équivalent. Pourtant quand il s’agit de développement intellectuel on aurait pu croire que la compréhension doit être plus facile pour des choses qui ne mettent aucunement en cause des dogmes religieux. Que peut-on espérer, dans ces conditions, quant à la transposition intellectuelle et métaphysique des dogmes et de l’enseignement théologique en vue d’atteindre à l’universalité du point de vue doctrinal, et d’aboutir à un accord de principes avec l’Orient ?

(2) À ce propos, une des incompréhensions les plus significatives, mais qui à vrai dire, n’est pas particulière à cette « contre-doctrine », puisqu'on la retrouva même chez certains qui admettent par ailleurs la notion d'une initiation comme condition préalable à une voie de réalisation, est celle concernant la nature et les moyens de l'initiation chrétienne. L'on considère ainsi que celle-ci est conférée par les sacrements ordinaires de l'Eglise, en raison d'un privilège spécial qu'aurait le Christianisme d'être une « initiation offerte à tout le monde » ! Ceci est affirmé à la faveur d'une certaine difficulté que l'on a rencontrée à démontrer l'existence d'autres rites purement ésotériques pour l'initiation chrétienne. Nous ne pourrions traiter ici de cette question, mais puisque beaucoup de ceux qui projettent cette opinion accordent, par ailleurs, que l’hésychasme est une voie initiatique, qu'ils sachent que celui-ci a, de nos jours même, comme moyen de rattachement un rite spécial et réservé, analogue à ce que l'on sait du rite de rattachement dans les initiations islamiques : mais pour savoir ce qu'il en est exactement, ce n’est pas aux théologiens ou aux prêtres, ni même à tout moine, qu'on pourrait le demander ; en cette matière il faut d'ailleurs savoir que la réponse dépendra éminemment de la droite intention du chercheur, et de sa bonne volonté.

Mais on pourra nous faire ici quelques objections de méthode qui, d’ailleurs, viseraient la thèse de Guénon lui-même. On nous dira ainsi que ce n’est pas aux autorités religieuses, exotériques par définition, ni aux théologiens ou autres intellectuels ordinaires, qu’il incombe de réaliser cette compréhension doctrinale et l’accord sur les principes dont il est question, et que, du reste, aux meilleurs temps du moyen âge, quand cet accord existait, ce n’est pas l’autorité religieuse, ni les théologiens ordinaires, qui y participaient directement et qui devaient le professer ouvertement. Ces remarques sont justes, mais elles ne correspondent pas à la situation que nous avons en vue, et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la position doctrinale moderniste et anti-orientale dont nous parlons, joue tout de même, dans une certaine mesure, sur le plan contingent des études théoriques où apparaît en premier lieu l’œuvre de Guénon elle-même, et de ce fait cette position influe sur la mentalité catholique en général ; beaucoup de ceux qui seraient disposés autrement à aborder un enseignement traditionnel d’inspiration orientale, s’en trouvent troublés et détournés. D’autre part, lorsque l’on voit avec quelle hâte et facilité on accueille, ainsi que nous le disions, toutes sortes de conceptions modernes que rien ne justifie, ni au point de vue intellectuel, ni à un point de vue « catholique » même restreint, et que pour cela, évidemment non plus on ne peut invoquer un argument d’analogie avec ce qui se passait à l’époque des meilleures conditions traditionnelles, on est tout de même assez justifié d’enregistrer certaines réactions à titre de tendance significative d’ordre général, d’autant plus que les manifestations catholiques de sens contraire sont à peu près inexistantes. Enfin, il n’est pas difficile d’admettre que les conditions dans lesquelles sont posées actuellement certaines questions, n’ont rien de commun avec une situation normale, et qu’il n’est pas possible de ne pas en tenir compte dans une certaine mesure ; de nos jours, on discute de tout et de tous les côtés, l’indifférence à peu près générale quant au fond des questions, et la liberté d’opinion courante que nous voyons, d’ailleurs, s’exercer dans le modernisme catholique lui-même, font que des questions qui, normalement, ne pouvaient être abordées que dans des conditions strictement déterminées, et par ceux-là seulement qui avaient les qualités requises pour le faire, sont en fait à la portée et dans la discussion des milieux et des catégories les plus diverses : c’est ainsi que des notions qui étaient attachées autrefois, dans le Christianisme pré-moderne, à un enseignement secret de caractère strictement initiatique, comme celles, par exemple, qui ont trait à la réalisation suprême et à l’unité fondamentale des formes traditionnelles sont tout de même en circulation sous des formes souvent incorrectes (puisqu’elles n’ont pas été toujours énoncées par des personnes réellement compétentes), à côté de toutes les aberrations intellectuelles du monde actuel, et c’est d’ailleurs cette confusion et cette indifférence réelle de la mentalité générale qui permettent et justifient la publication, de nos jours, des doctrines vraies elles-mêmes, car autrement il n’y aurait peut-être aucune possibilité d’atteindre ceux qui ont de réelles possibilités spirituelles, mais qui manquent de l’orientation nécessaire. Du reste, nous reconnaîtrons volontiers, qu’il ne faut pas accorder une importance exagérée aux réactions de ceux qui ne sauraient représenter, en tout état de cause, que le point de vue le plus extérieur et les possibilités intellectuelles les plus communes, et que c’est à l’attitude des éléments d’élite qu’il faut attribuer une importance réelle. Mais ceux-ci, ont-ils vraiment une réalité suffisante pour qu’on se désintéresse complètement de ce qui se passe sur le plan général ? Nous pensons que de ce côté-là il ne doit y avoir pour le moment que des virtualités et des espoirs, car une constitution effective d’une élite intellectuelle se traduirait nécessairement dans une certaine mesure à l’extérieur par des tendances différentes de celles de la mentalité générale, et nous n’en voyons guère jusqu’à présent. Il suffit de regarder le domaine des études traditionnelles du Christianisme pour voir combien les manifestations d’une compréhension réelle des vérités métaphysiques et initiatiques sont rares et bien discrètes. D’ailleurs, il y aurait même à faire quelques constatations d’un ordre plus spécial qui ne sont pas encourageantes non plus. Certaines possibilités initiatiques latentes du Catholicisme dont on pouvait espérer le réveil, n’ont pas eu de suite : il s’agit de ce que Guénon, qui en avait connaissance depuis longtemps, désignait plus tard dans ses Aperçus sur l’Initiation par l’expression de « survivance possible de quelques groupements d’hermétisme chrétien du moyen âge » (op. cit., p. 40, note 1). Or tant que les choses resteront ainsi, aussi bien dans l’ordre doctrinal que dans l’ordre effectif, et qu’un espoir de redressement subsisterait, il sera légitime d’accorder une importance aux conditions générales intellectuelles dont dépend dans quelque mesure la réalisation de ce redressement. Par contre, si cet espoir n’existait plus, ou s’il se trouvait réduit à peu de chose, et si les perspectives les moins favorables de la « seconde hypothèse » que nous avons examinée précédemment semblent devoir être considérées comme probables pour l’ensemble occidental, il y aurait, d’autant plus, intérêt à souligner le caractère représentatif général de ces manifestations spéciales de l’esprit moderne et anti-traditionnel, pour qu’une certaine clarté en résulte. Une telle clarté produira vraisemblablement beaucoup de désillusion d’un côté, mais elle permettra aussi de simplifier les efforts et l’orientation possible. D’autre part, on ne demanderait pas tant aux représentants de l’Eglise de se prononcer sur des questions qui sont en dehors de leur attribut normal ; ce serait déjà beaucoup, dans les conditions actuelles, s’ils exerçaient ces attributs à l’égard de la mentalité moderniste dont les méfaits sont d’ordre général et vont ainsi contre les intérêts même d’ordre purement religieux de l’Eglise. Si, à part cela, parmi les membres de la hiérarchie catholique, il s’en trouvait dont les capacités et les convictions dépassent l’ordre religieux, et nous ne voyons pas pourquoi il n’en serait pas quelquefois ainsi, nous croyons qu’ils sauraient bien affirmer leur présence et leur point de vue quant à l’orientation spirituelle nécessaire, car une réserve excessive de leur part se tournerait contre le droit et même le devoir qu’ils ont de vivre dans une communauté spirituelle où la direction appartienne, non pas à la mentalité moderne la plus désolante, ni aux superstitions les plus grossières, mais à l’Esprit de Vérité et à la sainteté intellectuelle.

Mais René Guénon a averti que, malgré tout, certains événements pourraient amener bientôt l’Eglise catholique (et nous ajoutons également les autres églises), à considérer d’une façon très spéciale cette question de position traditionnelle de la Chrétienté et aussi les rapports avec les forces spirituelles de l’Orient dans lesquelles elle pourra même voir, à un certain moment, un dernier appui pour son existence mise en danger. C’est là le point particulier que nous avions réservé précédemment et qu’on comprendra mieux maintenant après l’examen sommaire que nous venons de faire. C’est en 1927, dans La Crise du Monde Moderne, qu’il fut formulé. Parlant de l’intérêt que l’Eglise aurait à devancer le mouvement qui normalement devrait aboutir à la reconstitution d’une élite intellectuelle, « plutôt que de le laisser s’accomplir sans elle et d’être contrainte de le suivre tardivement pour maintenir une influence qui menacerait de lui échapper », René Guénon ajoutait : « Il n’est pas nécessaire de se placer à un point de vue très élevé et difficilement accessible pour comprendre que, en somme c’est elle (l’Eglise) qui aurait les plus grands avantages à retirer d’une attitude qui, d’ailleurs, bien loin d’exiger de sa part la moindre compromission d’ordre doctrinal, aurait au contraire pour résultat de se débarrasser de toute infiltration de l’esprit moderne, et par laquelle, au surplus, rien ne serait modifié extérieurement. Il serait quelque peu paradoxal de voir le Catholicisme intégral se réaliser sans le concours de l’Eglise catholique, qui se trouverait peut-être alors dans la singulière obligation d’accepter d’être défendue contre des assauts plus terribles que ceux qu’elle a jamais subis, par des hommes que ses dirigeants, ou du moins ceux qu’ils laissent parler en leur nom, auraient d’abord cherché à déconsidérer en jetant sur eux la suspicion la plus mal fondée ; et, pour notre part, nous regretterions qu’il en fût ainsi; mais si l’on ne veut pas que les choses en viennent à ce point, il est grand temps, pour ceux à qui leur situation confère les plus graves responsabilités, d’agir en pleine connaissance de cause et de ne plus permettre que des tentatives qui peuvent avoir des conséquences de la plus haute importance risquent de se trouver arrêtées par l’incompréhension ou la malveillance de quelques individualités plus ou moins subalternes, ce qui s’est vu déjà, et ce qui montre encore une fois de plus à quel point le désordre règne partout aujourd’hui. Nous prévoyons bien qu’on ne nous saura nul gré de ces avertissements, que nous donnons en toute indépendance et d’une façon entièrement désintéressée... Ce que nous disons présentement n’est que le résumé des conclusions auxquelles nous avons été conduit par certaines « expériences » toutes récentes, entreprises, cela va sans dire sur un terrain purement intellectuel ; nous n’avons pas, pour le moment tout au moins, à entrer à ce propos dans des détails qui, du reste, seraient peu intéressants en eux-mêmes ; mais nous pouvons affirmer qu’il n’est pas, dans ce qui précède, un seul mot que nous ayons écrit sans y avoir mûrement réfléchi » (op. cit., pp. 131-132).

Il apparaît maintenant que ces avertissements n’ont servi à rien, car les choses ont continué dans le même esprit, et d’ailleurs, c’est surtout après cette date que se consolida et s’étendit cette position « anti-orientale » et bien moderniste dont nous parlions. Le développement des affaires occidentales a aggravé encore la position de l’Eglise ; l’inquiétude des dangers prochains grandit. En principe, il lui était offert le secours d’une solidarité spirituelle avec tout ce qui est traditionnel dans le monde, avec l’Orient véritable, car la menace présente pèse sur tout ce qui reste attaché aux vérités saintes et à un ordre normal, bien qu’elle pèse plus particulièrement sur ce qui subsiste encore de la forme traditionnelle de l’Occident.

L’Eglise aurait pu avoir entre elle et l’Orient le trait d’union de cette élite intellectuelle propre dont elle aurait dû favoriser la formation si ses dirigeants avaient bien compris quel était le vrai intérêt de l’Eglise. Elle n’a, entre elle et l’Orient, que ce barrage d’incompréhension et d’hostilité tantôt ouverte tantôt dissimulée, que constitue cette position anti-orientale qui l’isole avec ses propres dangers, et qui est l’œuvre d’une sorte de « contre-élite ». Elle aurait disposé, pour se faire comprendre, du langage approprié d’un intermédiaire intellectuel consacré, dans lequel les véritables élites traditionnelles et les forces spirituelles seraient reconnues sans contradiction et se seraient conciliées sans abdication, car l’enseignement exprimé par René Guénon est en même temps une lumière intellectuelle et une force coordinatrice. Elle n’a maintenant que des interprètes ignorants et incertains, dans la parole desquels les véritables Orientaux n’auront aucune confiance et qui ne sauraient exprimer aucune vérité reconnaissable ; de toutes façons, ceux-là n’atteindront jamais les véritables représentants de l’Orient traditionnel qui resteront hors de leurs démarches ; de tels interprètes s’entendraient plus facilement avec ceux qui leur ressemblent dans le monde oriental actuel, c’est-à-dire avec les Orientaux occidentalisés et modernistes qui sont, contre leur propre civilisation, des alliés de l’Occident moderne ; mais ces derniers n’auront aucune qualité pour intervenir dans l’ordre profond des choses qui nous intéresse ici, car ils seront eux-mêmes exclus de tout rôle représentatif, même pas dans l’ordre le plus extérieur, quand s’effectuera le rétablissement des civilisations orientales elles-mêmes sur leurs propres bases traditionnelles. Et lorsqu’on s’apercevra ainsi de l’inanité de la politique suivie jusque-là, il sera peut-être trop tard pour « en venir à ce par quoi on aurait dû normalement commencer, c’est-à-dire à envisager l’accord sur les principes ». Cet accord-là pourrait se faire du coté de l’Occident par une élite qui aura été obligée de se constituer en dehors du cadre de l’Eglise.

En effet, René Guénon a envisagé dès le début, ainsi que nous le rappelions plus haut, l’éventualité que cette constitution se fit en dehors de tout support offert par une organisation existante, et en dehors de tout milieu défini. Avant d’examiner ce point, il nous faut considérer, à titre méthodique, bien que secondairement, une autre possibilité qui est celle offerte par les organisations initiatiques occidentales, existant en dehors de la forme catholique. Dans cet ordre, il ne subsiste à vrai dire que fort peu de chose, malgré la pullulation actuelle de toutes sortes d’organisations à prétentions initiatiques. A ce propos citons encore les précisions autorisées de René Guénon qui se rapporte ainsi à l’ensemble des vestiges initiatiques de l’Occident : « Des investigations que nous avons dû faire à ce sujet, en un temps déjà lointain, nous ont conduit à une conclusion formelle et indubitable que nous devons exprimer ici nettement, sans nous préoccuper des fureurs qu’elle peut risquer de susciter de divers côtés ; si l’on met à part le cas de la survivance possible de quelques groupements d’hermétisme chrétien du moyen âge, d’ailleurs extrêmement restreints en tout état de cause, c’est un fait que de toutes les organisations à prétentions initiatiques qui sont répandues actuellement dans le monde occidental, il n’en est que deux qui, si déchues qu’elles soient l’une et l’autre par suite de l’ignorance de leurs membres peuvent revendiquer une origine traditionnelle authentique et une transmission initiatique réelle ; ces deux organisations, qui d’ailleurs à vrai dire, n’en furent primitivement qu’une seule, bien qu’à branches multiples, sont le Compagnonnage et la Maçonnerie. Tout le reste n’est que fantaisie ou charlatanisme, même quand il ne sert pas à dissimuler quelque chose de pire... » (Aperçus sur l’Initiation, p. 40, note 1). Mais, du côté de ces deux organisations les possibilités d’établir un point d’appui pour un véritable intellectuel apparaissent bien limitées. En dehors même du fait que la Maçonnerie, plus particulièrement, est infestée par la mentalité moderne la plus lamentable et par toutes sortes de préoccupations politiques et sociales qui l’ont amenée à jouer trop souvent, surtout par ses branches latines, un rôle d’instrument nettement anti-traditionnel dans les événements des époques dites « modernes » et « contemporaine », ces deux organisations constituent normalement des initiations de métier (exclusivement masculines du reste) et comme telles elles ont un caractère essentiellement cosmologique ; par conséquent, elles ne sauraient offrir une base appropriée pour un travail intellectuel qui devrait être avant tout d’ordre métaphysique pour correspondre au but d’un redressement par les principes les plus universels. C’est là d’ailleurs la raison pour laquelle Guénon ne pouvait envisager en Occident comme organisation susceptible d’offrir le point de départ voulu, une autre que l’Eglise catholique, car la doctrine théologique dans sa forme scolastique a en propre, au moins partiellement, un point de vue métaphysique qui, tout en n’étant pas le plus élevé possible en est toutefois un. On pourrait dire, néanmoins, que, de même que la cosmologie peut finalement avoir un point de contact avec le domaine métaphysique, il ne serait pas impossible que, dans un milieu maçonnique constitué sur des bases strictement intellectuelles l’on fit l’adjonction d’un point de vue métaphysique ; mais si une telle adjonction était possible, cela constituerait, à vrai dire, une superposition par rapport à ce qui fait proprement le point de vue maçonnique et non pas un développement normal des possibilités de celui-ci. A part cela, une autre difficulté réside dans le fait que depuis sa modernisation qui coïncide avec sa « sortie » sur le plan visible de l’histoire, c’est-à-dire depuis le XVIIIe siècle, la Maçonnerie a perdu son caractère « opératif » attaché à l’exercice effectif du métier, pour n’avoir qu’un point de vue « spéculatif » : aussi tout ce qui concerne la doctrine et les moyens de réalisation initiatique est à retrouver ou à reconstituer, et c’est là une difficulté de premier ordre ; mais du moins la préoccupation de cette reconstitution est sous-entendue dans l’idée d’un réveil intellectuel, de sorte que le point d’appui maçonnique avec les restrictions signalées et sans suffire pour le tout, pourrait être un des facteurs du redressement traditionnel. En fait, ces dernières années, il y a eu de ce coté un commencement dans ce sens, par la constitution d’un milieu restreint basé sur l’enseignement de René Guénon. On pourrait envisager donc là un certain développement, si l’on arrivait aussi à isoler le travail commencé de toute immixtion et influence du milieu général, car dans l’ensemble la situation de la Maçonnerie est pire que jamais, le manque de conscience traditionnelle et initiatique, ou plutôt l’esprit profane, dépassant de loin ce que l’on voit du coté de l’Eglise catholique elle-même (3).

(3) Une difficulté d'un ordre particulier subsiste dans une certaine mesure dans le fait que les Maçons, pour avoir une condition intégralement traditionnelle devraient participer à un ordre exotérique qui pour l'Occident, serait normalement celui du Catholicisme or si du côté maçonnique la question de l'appartenance et de la pratique religieuse pourrait être une affaire individuelle il n’en est pas de même quant à leur admission aux sacrements catholiques, de sorte que, tant que les rapports entre Rome et la Maçonnerie seront ce qu’ils sont les Maçons d'Occident n’auraient d’autre ressource que celle d'un rattachement à l’Orthodoxie ou à l’Islam, mais du moins, il n’y a pas là une difficulté insurmontable.

Mais enfin, pour une élite au plein sens de cette notion, René Guénon avait envisagé comme possible, à défaut de la base catholique la constitution en dehors de tout milieu défini, car il disait que le point d’appui, dans une organisation existante, n’était pas d’une nécessité absolue. Mais dans ce cas, l’élite ayant à compter seulement « sur l’effort de ceux qui seraient qualifiés par leur capacité intellectuelle, et aussi bien entendu, sur l’appui de l’Orient, son travail en serait rendu plus difficile et son action ne pourrait s’exercer qu’à plus longue échéance puisqu’elle aurait a créer elle-même tous les instruments » (La Crise du Monde moderne, pp. 130-131). Sur la façon dont pouvait se faire une telle constitution, Guénon n’a jamais donné beaucoup de précisions. Pour comprendre son attitude et sa méthode dans cet ordre de choses, il faut rappeler ce qu’il disait déjà dans Orient et Occident, donc avant même qu’il n’ait envisagé d’une façon spéciale la possibilité catholique : « Si trop de points restent imprécis, c’est qu’il ne nous est pas possible de faire autrement, et que les circonstances seules permettront par la suite de les élucider peu à peu. Dans tout ce qui n’est pas purement et strictement doctrinal, les contingences interviennent forcément, et c’est d’elles que peuvent être tirés les moyens secondaires de toute réalisation qui suppose une adaptation préalable... Si nous avons dans des questions comme celle-là, le souci de n’en dire trop, ni trop peu, c’est que, d’une part, nous tenons à nous faire comprendre aussi clairement que possible, et que cependant, d’autre part, nous devons toujours réserver des possibilités, actuellement imprévues, que les circonstances peuvent faire apparaître ultérieurement... » (op. cit., p. 181). En fait, depuis que le principal de l’œuvre doctrinal de Guénon est paru, plusieurs orientations se sont précisées successivement, mais aussi parallèlement, parmi ceux qui ont compris son enseignement et ont cherché à le mettre en application.

Ces diverses orientations ont été encouragées et aidées par Guénon dans la mesure où les intéressés se sont adressés à lui, et, en même temps, il en prenait occasion pour donner un enseignement spécialement initiatique, bien que d’ordre général encore, dans une importante série d’articles au Voile d’Isis devenu plus tard Etudes Traditionnelles. Il faut souligner cet autre côté de son enseignement, car lui aussi sort du cadre des études simplement théoriques, et entre précisément dans un domaine technique : nous dirons même, que s’il y a maintenant un livre qui est absolument unique et irremplaçable dans son œuvre, et dans le domaine initiatique en général, c’est celui intitulé Aperçus sur l’Initiation qui est justement la synthèse de la première série de ces articles de caractère technique ; la deuxième série fera l’objet d’un volume posthume. Nous ferons remarquer aussi qu’un tel travail n’a d’équivalent dans aucun autre écrit traditionnel, et ceci dans quelque tradition que ce soit.

Sans pouvoir entrer dans des détails, nous dirons que parmi ces orientations, l’une s’attachait à l’espoir d’une revivification de l’ésotérisme catholique, une autre à la reconstitution maçonnique dont nous avons parlé. D’autres éléments ont pris le parti de chercher une initiation orientale, ce qui aboutissait à la constitution de « prolongements des élites orientales » en Occident, non pas à la formation d’une élite occidentale proprement dite.

Mais la notion de constitution d’une élite occidentale en dehors de tout point d’appui, et de tout milieu défini implique la possibilité qu’une élite se constitue avec des éléments n’ayant aucun rattachement à quelque organisation que ce soit. Sous ce rapport, il apparaît que la question de la constitution d’une élite occidentale est restée sans réponse jusqu’ici. Mais, on peut se demander, que peut signifier exactement une telle constitution ? Cette question se pose même sous la forme d’une certaine difficulté : étant donné, d’une part, que, selon les précisions de Guénon, par « constitution de l’élite » il faut comprendre, non pas une simple formation doctrinale, mais une réalisation effective dans l’ordre de la connaissance initiatique et métaphysique, et étant entendu, d’autre part, que toute réalisation de ce genre implique une initiation et la pratique de certains moyens qui doivent avoir une origine traditionnelle, comment peut-on concevoir qu’une élite se constitue effectivement, sous tous les rapports, sans qu’elle prenne son point d’appui dans une organisation existante ? Pour répondre à cette question nous dirons, tout d’abord, que pour nous, indubitablement, tout le travail effectif devait commencer par une initiation et par des moyens appropriés. Mais y a-t-il vraiment quelque autre possibilité initiatique en dehors des deux précédemment mentionnées ? Nous répondrons : oui. Il reste encore la possibilité qu’une initiation proprement occidentale, mais n’existant plus en Occident, se réactualise dans un milieu intellectuel propice, avec des moyens appropriés. Quelle serait cette initiation, et où se trouverait-elle ? Ce ne pourrait être que l’ancienne initiation régulière et effective de l’Occident traditionnel retirée depuis longtemps, là où se retire toute initiation qui n’a plus la possibilité de se maintenir dans son milieu normal, lorsque les conditions cycliques lui sont défavorables. Ajoutons encore, pour mieux rendre compte de l’état spécial de l’Occident, qu’une telle retraite, quand elle concerne la forme initiatique fondamentale d’une tradition, coïncide avec la retraite du centre spirituel de cette tradition, et se fait vers le point d’origine de tout centre d’une tradition particulière, c’est-à-dire, vers le centre spirituel suprême, où elle reste alors à l’état latent et d’où elle peut se remanifester quelquefois quand les conditions cycliques le lui permettent. Ces remanifestations sont facilitées, dans une certaine mesure, par la présence, dans le milieu traditionnel abandonné d’organisations initiatiques d’importance secondaire qui ont surtout le rôle de maintenir une continuité de la transmission initiatique, et relier, de loin, leurs membres, sans même qu’ils en aient conscience, à l’influence du centre retiré. C’est pour cela, d’ailleurs, que la première méthode à envisager pour la constitution de l’élite occidentale, était celle qui prenait un point d’appui dans une organisation existante. Mais quand, pour diverses raisons, une réactualisation n’est plus possible dans le cadre des organisations existantes, alors que des conditions essentielles se trouvent remplies dans un milieu non défini, une remanifestation peut se produire, à l’égard de ce dernier ou de certaines individualités « qualifiées », et alors l’initiation nécessaire et les moyens correspondants peuvent réapparaître. Toutefois, dans ce cas, l’initiation et les moyens du travail de réalisation présenteraient des modalités relativement nouvelles, liées plus spécialement aux qualifications du milieu de réactualisation ; c’est d’ailleurs, à travers ces qualifications, et à leur mesure, que seraient élaborés les instruments de travail qui apparaîtraient ainsi successivement, comme une sorte de création due à l’élite elle-même, selon les opportunités du développement effectif de celle-ci. Cette possibilité, si difficilement réalisable, nous semble devoir être incluse dans ce que Guénon avait en vue par l’idée d’une constitution de l’élite occidentale en dehors du point d’appui dans une organisation existante et de tout milieu défini. Nous avons d’ailleurs certaines raisons de penser que Guénon savait par lui-même quelque chose sur des possibilités de ce genre, car, à ses débuts, certaines tentatives se sont produites, à partir d’interventions de l’ancien centre retiré de la tradition occidentale. Pour autant que les événements que nous avons en vue ici ont touché Guénon lui-même, nous ajouterons que cela ne contredit nullement la « génération orientale » personnelle de Guénon, car une coordination d’influences est possible avec l’action de centres traditionnels non-chrétiens, dans des buts d’un ordre plus général. A ce propos nous rappellerons que, « après la destruction de l’Ordre du Temple, les initiés à l’ésotérisme chrétien se réorganisèrent, d’accord avec les initiés à l’ésotérisme islamique, pour maintenir, dans la mesure du possible, le lien qui avait été apparemment rompu par cette destruction » et que cette collaboration entre des initiés aux deux ésotérismes mentionnés « dut aussi se continuer par la suite, puisqu’il s’agissait précisément de maintenir le lien entre les initiations d’Orient et d’Occident » (Aperçus sur l’Initiation, pp. 249-252). Le réveil de l’initiation occidentale pouvait donc en principe être tenté par une telle conjonction d’influences et interventions, les difficultés ultérieures seules ayant pu déterminer dans un sens plus « oriental » l’appui qui pouvait encore être offert à l’Occident. Nous ne voulons pas insister ici davantage sur ce point, mais nous dirons que cela doit être mis en relation avec les orientations de l’Occident.

Il nous faut dire maintenant qu’il y a eu aussi quelquefois des solutions d’un caractère moins régulier, ce qui s’explique par le fait qu’elles ne procédaient pas des indications doctrinales et autres, données par l’enseignement de Guénon. Tel est le cas de ceux qui, parfois en dehors même de toute connaissance de cet enseignement, se sont rattachés à des organisations ayant leur point de départ dans l’Orient mais que René Guénon déclarait dépourvues des conditions de régularité traditionnelle, et qui se montraient, du reste, entachées de modernisme. Nous n’entrerons pas dans le procès de ces organisations, mais nous ferons seulement quelques remarques d’ensemble qui dépassent d’ailleurs ce cas spécial, puisqu’elles correspondent à des constatations que l’on a pu faire même dans certains cas où il n’y avait aucune difficulté sous le rapport de la régularité essentielle du rattachement. Deux sortes de déviations de perspective traditionnelle s’accusent généralement chez ceux qui n’ont pas connu ou ne se sont pas assimilé suffisamment l’enseignement de René Guénon, et n’ont pas compris par conséquent dans quelles conditions une réalisation véritable pouvait être entreprise par des Occidentaux, qu’il s’agisse d’ailleurs de ceux qui se sont rattachés, d’une façon illusoire ou régulière, à des organisations orientales, ou encore de ceux qui sont restés sans aucun rattachement : nous les appellerons la déviation « absolutiste » et la déviation « universaliste ».

La première se définit par la volonté d’atteindre à une réalisation, et même à la Connaissance Suprême, en dehors des conditions normales d’une méthode et de telle forme traditionnelle, par une simple participation à la technique strictement intellectuelle de la voie respective. La deuxième se définit par la négligence de la règle d’homogénéité spirituelle entre la modalité initiatique d’ensemble à laquelle on veut participer, et la forme traditionnelle pratiquée, ou encore par l’illusion d’une méthode unique applicable indifféremment à des formes traditionnelles diverses, et même en dehors de l’existence d’un rattachement initiatique. Les diverses formes de ces déviations, qui quelquefois se combinent entre elles d’étrange façon, procèdent toutes d’une ignorance de la relation qui doit exister entre la nature des influences spirituelles agissant dans l’initiation, les moyens de réalisation correspondants, et les qualifications des êtres humains. Cette ignorance est presque toujours alliée avec l’orgueil et la suffisance caractéristiques de l’individualisme moderne, et aussi avec la prétention d’adapter l’enseignement et la technique traditionnelle aux exigences des nouveaux temps ! Pour les intellectuels affligés de ces défauts spirituels, l’enseignement et la discipline initiatiques d’une forme traditionnelle sont des choses inactuelles, soit parce qu’ils les trouvent gênantes pour la vie ordinaire, soit parce que, tout simplement, ils les ignorent. Ceux-ci traiteront donc volontiers de « ritualisme » la pratique des moyens sacrés d’ensemble, soit en considérant qu’elle n’est pas nécessaire dans leur cas personnel (et alors on est étonné de voir combien se croient dans le même cas) soit en préférant en cet ordre des combinaisons artificielles de leur propre cru, qui relèvent du « syncrétisme » ou du « mélange des formes traditionnelles ». En reprenant dans un sens plus général certains jugements de Guénon, nous dirons donc que ces choses, qu’on constate de différents cotés, sont plus graves quand elles se produisent dans des organisations initiatiques régulières que lorsqu’elles sont le fait de gens qui, en somme, n’agissent que pour leur propre compte et n’ont rien d’authentique à transmettre. Enfin un trait caractéristique et significatif de ces écoles est leur hostilité, soit déclarée soit dissimulée, à la fonction et à l’enseignement de Guénon. Il est à craindre maintenant qu’avec sa disparition, ces diverses irrégularités ne s’accentuent encore, car sa présence exerçait un certain effet de censure même chez ceux qui n’étaient pas en accord avec l’ensemble de son enseignement.

Cela nous amène à dire un mot sur la signification générale que peut avoir la cessation de sa fonction personnelle. On se rappellera ici que, en parlant de l’espoir d’une entente entre Orient et Occident, et du rôle des « intermédiaires », il disait au sujet de ces derniers que « leur présence prouve que tout espoir d’entente n’est pas irrémédiablement perdu » (La Crise du Monde moderne, p. 181). Sa brusque disparition serait-elle à interpréter comme la perte ou la diminution de cet espoir d’entente ? Il n’est pas douteux que sous ce rapport, il y a dans cet événement inattendu un certain sens négatif, et les différentes difficultés ou limitations de possibilités qu’avait rencontrées sa fonction, et dont nous avons fait mention, ne feraient d’ailleurs qu’appuyer cette signification. Mais nous devons déterminer les limites entre lesquelles une telle interprétation est possible. Tout d’abord, sa fonction devait avoir à quelque moment, avec l’âge, une limite naturelle. D’autre part, même si rien ne prévenait d’une fin pour le moment, son activité s’est de toute façon étendue, sur une durée appréciable : une trentaine d’années sépare sa mort de la publication de son premier livre ; sa production intellectuelle fut exceptionnellement riche : 17 livres, plus la matière des articles à republier en volumes totalisant au moins 8 ouvrages ; l’influence de cette œuvre devra se développer encore plus à l’avenir. Etant donné l’importance que nous avons nous-mêmes attribuée à la fonction de Guénon, son œuvre ne pourrait pas rester sans quelque conséquence positive en ce qui concerne les rapports avec l’Orient. D’autre part, la fin de son activité n’est pas une raison suffisante pour conclure à la cessation même de l’appui de l’Orient, car Guénon même n’a jamais lié cet appui à sa seule présence, et textuellement, il a parlé toujours au pluriel d’ « intermédiaires », ce qui peut bien ne pas être une simple formule de style impersonnel, d’autant plus qu’il ne pouvait préjuger de ce qui se passerait après lui. Ce qui est certain, c’est que la ressource intellectuelle que l’Orient a utilisée par lui a cessé, car elle était liée à des qualités personnelles providentiellement disposées. Ce qui est certain aussi c’est que, la partie doctrinale générale de son message apparaissant comme largement réalisée pour rendre possible le réveil intellectuel voulu en Occident, ce n’est pas dans le même ordre que l’on pourrait envisager comme probable une continuation de l’appui que l’Orient offrait. C’est plutôt quant à des formes doctrinales plus circonstanciées et aux applications contingentes de toutes sortes, que le besoin d’une continuation de cet appui se fait sentir. Cela peut être lié d’ailleurs d’une façon spéciale à de nouvelles nécessités cycliques de l’orientation traditionnelle et, sous ce rapport, on pourrait penser précisément à un développement plus particulier en relation avec les circonstances et les modalités propres à la « seconde hypothèse », ce qui d’ailleurs nous semble exiger tant un coté doctrinal qu’un côté d’orientation pratique, plus déterminés dans leur forme. On reprochera à nos réflexions un caractère trop hypothétique et abstrait, et nous le reconnaîtrons volontiers, mais il ne nous est pas possible d’éviter cela, d’autant plus que nous ne cherchons ici qu’à circonscrire d’une façon très générale la signification que peut avoir la cessation, à ce moment de la fonction personnelle de Guénon.

Mais l’œuvre intellectuelle laissée par Guénon maintiendra sa présence, de même que tout ce qui a été conçu sous son inspiration poursuivra l’orientation initiale donnée par lui. Son œuvre commence même à être connue et comprise dans certains milieux d’Orient, là où les intellectuels qui ont fait l’expérience de l’actuelle civilisation occidentale et des doctrines profanes, et en ont éprouvé toutes les conséquences, en eux-mêmes et autour d’eux, n’ont pas d’autre moyen de reprendre contact avec l’esprit traditionnel qu’à travers un enseignement qui constitue à la fois une critique efficace de l’esprit moderne et une formulation intelligible des vérités immuables de la tradition. D’autre part, ceux qui, en Occident, constituent, par leur rattachement oriental, ce que Guénon appelait « un prolongement des élites orientales qui pourrait devenir un trait d’union entre celles-ci et l’élite occidentale le jour où cette dernière serait arrivée à se constituer », sont d’une façon naturelle une raison de ne pas abandonner l’espoir d’une entente de l’Occident avec les forces salutaires de l’Orient traditionnel. Mais dans les conditions d’existence d’une époque pleine de toutes sortes d’illusions et de dangers, cet espoir reste fondé sur la fidélité parfaite de tous les côtés à l’enseignement de celui qui fut et sera la « Boussole infaillible » et la « Cuirasse impénétrable ». Tous ceux qui participent de la sagesse traditionnelle et de l’esprit de véritable réconciliation divine du monde, rencontreront certainement la même incompréhension que leur grand prédécesseur, et seront aussi l’objet de la même hostilité, ou d’une plus grande encore, que celle qu’a éprouvée le Témoin de la Vérité Unique et Universelle, mais c’est à eux que, dans l’ordre des implications humaines, on recourra finalement pour trouver une intercession qui, par delà les erreurs et les iniquités d’un monde qui s’engouffre dans son propre chaos, doit ouvrir les portes de la Lumière et de la Paix.

M. VÂLSAN.

[Michel Vâlsan, La fonction de René Guenon et le sort de l'Occident, Revue Etudes Traditionnelles, Numéro spécial consacré à René Guénon, Juil., Août, Sept., Oct, Nov. 1951 ; n° 293-294-295, p. 213-255].

Commenter cet article