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Publié par Abdoullatif

Michel Vâlsan - Textes du taçawwuf sur le maitre et le disciple - Conseil à l’aspirant.
TEXTES DU TAÇAWWUF 
SUR 
LE MAITRE ET LE DISCIPLE

Michel Vâlsan
Études Traditionnelles, 1962

Nous avons le projet de présenter sous cette rubrique plusieurs documents représentatifs du Taçawwuf définissant la fonction du Maître spirituel et les rapports de celui-ci avec le disciple. Nous commençons par un texte du Cheikh al-Akbar Muhyu-d-dîn Ibn Arabi, intitulé Waçiyah li-l-murîd = « Conseil à l'aspirant », lequel, malgré son caractère à part, figure comme dernier chapitre, le vingt-deuxième, de son ouvrage At-Tadtbirâtu-l-ilâhiyyah fi içlâhi-l-mamlakati-l-insâniyyah = « Les actes de gouvernement divin pour la bonne marche des affaires du royaume humain », dont le sujet est en réalité une sorte d'équivalent doctrinal islamique de L'Homme et son devenir selon le Vêdânta de René Guénon (1).

Notre traduction est faite sur le texte établi par H.S. Nyberg dans ses « Kleinere Schriften des Ibn Al-Arabi » (E.J. Brill, Leyde, 1919).

M. VALSAN.

(1) Il est également dans nos projets de publier dans les années prochaines la traduction intégrale de cet important ouvrage qui est propre à montrer la parfaite concordance des doctrines islamique et hindoue sur la constitution de l'être humain et sa signification spirituelle.

CONSEIL A L'ASPIRANT 
(Waçiyah li-l-murîd)
Muhyu-d-din Ibn Arabi

Sache, ô murld (1), où est le salut de ton âme. La chose qui t'est nécessaire avant toute autre c'est la recherche d'un maître (ustâdh) (2) qui te fasse voir les défauts de ton âme et te soustraie à l'obéissance envers elle, dusses-tu aller le chercher aux extrémités du monde. Ici je te donnerai — s'il plaît à Dieu — des conseils au sujet de ce que tu dois faire pendant la recherche du maître (cheikh) et jusqu'à ce que tu le trouves. Lorsque tu l'auras trouvé, sauve-toi vers lui et mets-toi sincèrement à son service, car « le présent voit mieux que l'absent » ; sois alors entre ses mains « comme le mort entre les mains du laveur ». Qu'il ne te vienne à l'esprit aucune idée de résistance, même si tu le vois avoir manqué à la loi sur quelque point, car l'homme n'est pas infaillible. Tu ne lui cacheras rien de ce qui t'arrive dans l'âme, qu'il s'agisse de choses louables ou blâmables, à propos de qui que ce sois.

Tu ne te mettras pas à l'endroit où il reste d'habitude, ni ne te revêtiras de ses habits, ni ne t'assoiras devant lui sans que tu te tiennes prêt à te lever, tel un serviteur devant son seigneur : quand il te donnera l'ordre de faire une chose, tu resteras sur place jusqu'à ce que tu aies pu comprendre ce qu'il t'ordonne sans t'empresser, de partir avant de savoir quel est son ordre ; n'introduis pas alors quelque diversion, ni ne lui demande quelle est la raison de son ordre.

Lorsque tu lui décris un de tes états, par exemple un songe ou autre chose, ne lui demande pas qu'il t'en fasse le commentaire. Lorsque tu lui as posé une question, ne lui demande pas la réponse, ni ne lui rapporte ce qu'un autre a dit au même sujet.

Quand tu connais un de ses ennemis, fuis-le en Allâh, ne t'assois pas avec lui et ne reste pas en relation avec lui ; mais quand tu vois quelqu'un qui l'aime et le louange, aime-le et rends-lui service.

Si ton maître répudie une femme, tu n'épouseras pas celle-ci (3). Tu prendras garde de ne pas entrer dans la chambre de retraite (khalwah) du cheikh. Tu ne passeras pas la nuit dans sa chambre ou là où il couche lui-même ; tu te coucheras à proximité, mais sans que tu puisses le voir, et cependant assez proche pour que tu puisses l'entendre s'il t'appelle.

Ne cherche pas à l'intéresser à une chose que tu fais, car tu contraries ton principe fondamental ; ce principe sur lequel est établie ta condition est que tu ne dois rien vouloir, si ce n'est ce que le cheikh a voulu (4). Lorsqu'une chose (différente) te vient à l'esprit, rejette-la hors de toi et reviens à ce qu'il t'a prescrit en t'y tenant fermement. Il y a parmi les maîtres certains qui, lorsque tu les consultes sur une chose à toi, te répondent : « fais-la ! », bien qu'ils ne l'agréent pas ; l'état peut leur imposer de réagir ainsi, alors que cela sera à ton détriment. Si un tel cheikh te disait alors : « ne la fais pas », ce serait à ton profit mais à son détriment ; or la priorité revient naturellement (dans une telle circonstance) à ce qui convient à sa propre âme. Tu n'éviteras de tels dommages qu'en t'abstenant d'appeler son intérêt sur des affaires qu'il te passe à l'esprit d'entreprendre ; tu dois même écarter de telles pensées sans les mettre à exécution, car ton temps sera déjà rempli avec ce que t'impose ton cheikh. Les pensées imprévues et arbitraires (alkhawâtir) ne surviennent qu'au mauvais disciple, adonné à la paresse, désœuvré extérieurement et intérieurement.

Ne t'oppose pas au maître au sujet d'un de ses actes. Ne lui demande pas : « pourquoi fais-tu cela ? ».

Tu seras aussi élève et serviteur de celui que le cheikh aura établi comme ton chef.

Ne t'assois jamais à un endroit, où que ce soit, sans que tu sois assuré que le cheikh te voit ; et observe toujours les règles de convenance (al-adab). Sur la route, ne marche jamais devant lui, sauf la nuit. Ne prolonge pas ton regard sur lui, car cela entraîne une diminution de pudeur et chasse la vénération hors du cœur. Ne t'assois pas trop souvent avec lui : que ton séjour soit ordinairement dans la chambre de ta retraite (khalwah), ou derrière la porte de la chambre du cheikh de sorte qu'il puisse te trouver quand il le désire.

Ne t'occupe des affaires d'un autre, fut-il ton père, qu'après avoir demandé conseil à ton cheikh. N'entre pas chez lui sans lui baiser la main et rester ensuite silencieux et les yeux baissés.

Rends-toi agréable à lui en te conformant aux ordres qu'il te donne et aux défenses qu'il te fait.

Sois gardien fidèle de sa bonne réputation.

Lorsque tu lui apportes une nourriture, mets-la devant lui avec tout ce dont il a besoin, et va attendre derrière la porte ; s'il t'appelle, réponds-lui, sinon, laisse-le jusqu'à ce qu'il ait fini le repas ; lorsqu'il l'aura fini, enlève la table ou la nappe, quand il te l'ordonnera. S'il reste quelque chose de sa nourriture, et s'il t'ordonne de la manger, mange-la et ne partage avec personne ta part. Garde-toi de faire en toi-même des réflexions comme celle-ci : « Le cheikh mange tout seul », ou de t'étonner du repas qu'il prend, même s'il mangeait beaucoup, car cela pourrait le déterminer à s'arrêter, ou, au contraire, s'il continue, cela pourrait lui tomber mal, à cause de la tradition connue qui réprouve celui qui s'isolerait pour manger seul.

Efforce-toi qu'il ne te voie pas dans les choses qui ne l'enchantent pas de ta part, et ne sois pas envieux à son égard. Méfie-toi de la ruse des maîtres, car quelquefois ils font des ruses au demandeur. Surveille tes souffles quand tu es avec eux. S'il t'arrive que tu aies manqué à une convenance envers ton cheikh, et que tu saches qu'il a eu connaissance de cela, mais qu'il l'a toléré sans te punir, sache qu'il t'a tendu un piège, car il savait que tu ne ferais de toi-même rien ; c'est pour cette raison qu'il s'est tu. Par contre, lorsqu'il te punit sans retard et sur le coup, et qu'il te traite avec sévérité, reçois plutôt ainsi la nouvelle du bon accueil, de l'entrée en grâce et de la satisfaction. Que sa bonne disposition ne te rassure pas trop à son sujet ; plutôt, lorsque tu le crois bien disposé, dans ton cœur doivent augmenter la crainte et la considération, ainsi que la vénération et le respect.

Vers : Lorsque lui, il montre bonne disposition et condescendance,

Toi, tu dois avoir encore plus de crainte et de considération !

Si le cheikh part en voyage et te laisse sur place, sois assidu auprès de l'endroit où il restait d'habitude en le saluant chaque jour aux heures où tu te rendais chez lui, tout comme s'il y était toujours, et observe scrupuleusement le respect à son sujet pendant son absence de la même façon que lorsqu'il était présent.

Lorsque tu vois qu'il veut sortir pour aller ailleurs, ne lui demande pas : « Où allez-vous ? », ni ne te fais des idées sur ce qu'il peut faire ainsi. S'il te consulte, laisse-lui la délibération, car s'il te convie à une question, ce n'est pas parce qu'il a besoin de ton avis, mais pour manifester son affection pour toi et pour t'éduquer.

Si tu le vois se tenir assidûment à un endroit quelconque, ne lui dis pas que tu t'en aperçois, ni ne te dis à toi-même que cela est une « prise d'habitude », et lorsqu'il quitte un endroit où il se rendait régulièrement, ne lui en fais pas la remarque.

Ne fais pas des interprétations au sujet de ce qu'il t'a ordonné ou de ce dont il t'a parlé, mais reste à l'acception littérale de ce que tu as entendu, et acquitte-toi de l'affaire lorsqu'il te l'a demandé ; même si tu es convaincu que c'est une faute, tu dois exécuter l'ordre sans t'autoriser à l'interpréter (ta’wîl). Car si tu interprètes cet ordre et arrives à « toucher juste », c'est quand même une faute, alors que si tu ne fais pas d'interprétations et t'acquittes de ce qu'il t'a ordonné, quand même l'ordre en question serait une faute, tu auras « touché juste ». La bonne direction dans la voie consiste, selon nous, en ceci : que le murîd est avec le cheikh, et que le cheikh est avec Allâh ; elle ne consiste pas dans la réussite à interpréter l'ordre selon une science sûre, mais dans la conformité exacte à l'ordre reçu en dehors de toute spéculation. La raison secrète de cette loi est clairement manifeste pour nous dans le plan divin.

Lorsque tu proposes au cheikh des acceptions particulières, au sujet de ce qu'il t'a ordonné, ou que tu lui dis : « Je me suis imaginé que vous vouliez telle chose », sache que tu vas dans un mauvais sens, car tu t'appuies alors sur ton âme individuelle. Les malheurs tombant sur la plupart des disciples ne s'expliquent que par leur usage de l'interprétation, car les spéculations dans cet ordre de choses sont sujettes aux tendances de l'âme, alors que la raison cherche ce qui est rigoureux au point de vue formel (zhâhirî) non pas ce qui est certain quant au fait (yaqînî). Ne fais donc pas de spéculation au sujet de l'ordre du cheikh, car un ordre dans sa totalité est obligatoire : on s'y rend quand on y est convoqué.

Ne fais pas ta prière à un endroit où tu dois te tenir en tournant le dos à ton cheikh s'il est présent : cumule les deux convenances (5). Ne lui expose pas quelque affaire si ce n'est par son ordre. Ne reste pas avec lui quand il prend son repas, ni quand il dort, ni dans un autre cas de la vie habituelle, et l'observance de ces abstentions sera pour ton bien, sauf quand il te le demandera lui-même. Quant à la circonstance dans laquelle il t'en fait l'invitation, il ne faut pas, par exemple, que tu te sois montré avec une cuillère, comme si tu lui disais : « Ô, sîdî, m'invites-tu à manger avec toi ? », ou encore (dans l'autre circonstance) : « Est-ce que tu m'ordonnes de coucher dans la même chambre que toi, ou plutôt que je m'en ailles ? », car dans ces cas, il est à craindre qu'il te dise : « fais ainsi », ou « mange avec moi », ou « couche à côté de moi », et cela est la plus grande disgrâce chez nous, du fait qu'on arrive à des familiarités et à la perte du respect et de la crainte révérentielle. Tant qu'il ne tiendra pas compte de ces règles le disciple n'aura pas de prospérité, et cela sans aucun doute. Celui qui dit le contraire de ce que nous disons ici ne connaît pas son âme.

Tel doit être ton comportement, ô disciple, avec le cheikh quand tu l'auras trouvé !

Maintenant je vais te donner — s'il plaît à Allâh — des conseils pour la période pendant laquelle tu es à la recherche du cheikh.

La première chose dans cet ordre est le repentir (at-tawbah) qui implique de donner la satisfaction due à ton adversaire, de réparer les injustices commises, si cela est encore possible, de pleurer de regret pour les moments perdus dans la transgression de la Loi, et de rester dans la conscience que tu es sûr de tes péchés, mais que tu n'es pas sûr du tout de l'acceptation de ta pénitence.

Ne t'assois qu'en état de pureté rituelle parfaite ; lorsque tu perds cet état par une élimination, va refaire ton ablution, et lorsque tu as fait l'ablution va effectuer une prière de deux rakates (6).

Autres points prescrits : l'observance des cinq prières quotidiennes, et l'accomplissement des prières surérogatoires (celles-ci) dans ta chambre (7).

(1) Le terme murîd, littéralement « voulant », désigne en même temps l'« aspirant » à une direction spirituelle et le « disciple » qui suit une voie sous une telle direction.

(2) Ce terme, d'origine persanne, est pratiquement équivalent de celui de cheikh, qui sera employé comme synonyme dans ce texte même.

(3) La règle la plus complète sur ce point est que le disciple ne peut non plus épouser la veuve de son cheikh.

(4) A ce propos, il est intéressant de signaler qu'ailleurs le Cheikh al-Akbar dit même que le titre de murîd, avec son sens de « voulant », ne convient pas en réalité au disciple, car celui-ci ne doit pas avoir de volonté propre.

(5) L'une de ces convenances est celle d'être orienté régulièrement vers la qiblah prescrite par la loi, l'autre de ne pas tourner le dos au Cheikh qui, de son côté, joue le rôle de qiblah dans un sens disciplinaire.

(6) La « rakate » est l'unité constitutive de base du rite de la prière (çalât) comportant récitations, gestes et positions.

(7) Il est recommandé de faire les prières obligatoires en commun, de préférence dans les mosquées, et les prières surérogatoires en privé, celles-ci, sauf certaines exceptions précises, individuellement.

SUR L'ACCOMPLISSEMENT DE LA PRIÈRE (aç-Çalâh)

Lorsque tu dois faire ton ablution, efforce-toi de la faire de telle façon que tu reste « hors le terrain de la divergence des opinions juridiques » (al-khurûju-mina-l-khilâf) (8) et accomplis la meilleure et la plus parfaite ablution que pourrait faire quelqu'un en vue de la prière. Au début de tout mouvement prononce le nom d'Allâh avec le propos de quitter ce bas-monde. Rince-toi la bouche avec le désir de te préparer au dhikr et à la psalmodie du Coran.

Aspire l'eau par le nez avec l'idée de te préparer pour l'inspiration des senteurs divines, et rejette-la avec la résolution de la soumission et de la renonciation à l'orgueil.

Lave ton visage avec la conscience de la pudeur, puis tes bras jusqu'aux coudes, avec la volonté de t'en remettre à Dieu dans tout ce que tu feras.

Enduis aussi ton chef d'humilité, d'appauvrissement et de l'aveu de tes fautes.

Lave tes pieds avec le dessein de pouvoir voyager jusqu'au Kathîb, qui est le paradis de la Vision Contemplative.

A la fin, louange Allâh par ce qui est digne de Lui, et demande des grâces sur Son Envoyé qui t'a expliqué les règles de la Direction par excellence (9).

Après cela, mets-toi à l'endroit où tu dois faire la prière avec l'idée que tu es devant ton Seigneur, et sans que cela comporte aucune conception limitative ou figurative. Dirige vers Lui ton cœur de même que tu diriges ta face vers la Kaaba, et réalise qu'il n'y a dans l'existence que Lui et toi. Sois sincère et proclame Sa Grandeur (= « Allâhu Akbar ! ») avec une idée de magnification accompagnée de la conscience de ta propre servitude.

Lorsque tu réciteras, tu seras selon le verset récité : s'il s'agit d'une louange à Allâh, tu te comporteras comme récitateur de paroles qu'Il te dicte de Son Livre pour t'enseigner la louange qu'il faut Lui rendre ; s'il s'agit d'un verset qui contient un ordre ou une défense, etc. tu observeras quelles sont les limites énoncées, et tu t'efforceras de te rendre compte dans quelle mesure ton Seigneur te vise par les règles prescrites. Alors tu en prendras acte dans ton cœur afin de les accomplir ou de les respecter.

Ensuite, vois ton toupet dans Sa Main quand tu es en « inclination » (rukû'), en « redressement » (raf') et en « prosternation » (sujûd), ainsi que dans tous les mouvements : toute prétention tombera de toi quand tu te verras tel ; et qu'il en soit ainsi jusqu'à la salutation finale. Lorsque tu accompliras cette salutation, reste ferme sur le propos qu'il n'y a que toi et ton Seigneur (Gloire à Lui !). Par la parole de salutation, tu salueras alors celui qu'on t'a ordonné de saluer, car ton salut est (en réalité) sur toi-même (conformément au verset) : « Lorsque vous entrez dans des maisons, faites le salut sur vos âmes par des vœux venant d'Allâh, bénis et agréables... » (Coran 24, 61).

Lorsque tu entres dans ta maison, vivifie-la en accomplissant une prière de deux rakates, et agis de même en toute demeure où tu te rendras.

(8) Il y a des divergences entre les écoles de droit religieux quant à la définition exacte de certains éléments obligatoires dans le rite de l'ablution, comme dans d'autres rites ou points de droit : la façon de ne pas prendre partie est de faire le maximum demandé par l'une quelconque des écoles divergentes sur chacun des points débattus.

(9) Les idées énoncées à propos de chaque élément du rite de l'ablution sont en fait traduites par des formules instituées que l'on peut prononcer pendant l'accomplissement des gestes.

SUR L'ACQUISITION DES MOYENS DE VIVRE ET LA RÉMISSION A ALLAH
(al-kasb wa-t-tawakkul).

Tu travailleras pour gagner ta vie si tu manques de certitude (yaqîn) (10). Tu ne feras pas montre de rémission à Dieu (tawakkul) alors que tu ignores cette vertu ; ne t'imagine pas que ton impuissance résulte de la force de ta certitude et de la qualité de ton abandon, alors que cela n'est dû qu'a l'imperfection de ton aspiration (himmah), à l'infériorité de ta base et à ton peu de connaissance.

Travaille alors et fais tous tes efforts à cet égard. Si ton âme te demande de t'arrêter et de te remettre à la volonté divine, ne la combats pas en cela, accorde-lui sa prétention et pars avec elle vers des endroits où tu n'es pas connu, vers les grandes villes, là où l'étranger n'est pas remarqué au milieu des gens du pays. N'y reste pas à un seul endroit, mais change d'un lieu à un autre. Ne te lie avec personne, et ne te fais connaître à quelqu'un.

Lorsque tu « vois » un homme et décèles qu'il t'apporte quelque chose, ou lorsque tu « entends » son mouvement sans le voir, et que ton âme te dit : « ceci est une « ouverture de grâce » (fat'h) de la part d'Allâh », et que l'homme t'apporte la chose par cette « ouverture » (11), ne l'accepte pas, mais rends-la lui, car il ne te l'a apportée que comme un effet d'une attente avide en raison de l'attachement de ton âme à des biens (rizq) au point que celui-ci eut une perception à cet égard. Alors où est Allâh et où est ton âme ? Ne reçois donc pas cela, même si tu es sur le point de périr. Mais lorsqu'une chose te vient sans attente et qu'elle se trouve devant toi, regarde immédiatement ce que tu ressens dans ton âme lors de la première pensée qui te vient quand a lieu cette « ouverture » : si tu y trouves un resserrement, refuse la chose offerte et laisse ce qui te provoque un doute pour ce qui ne te fait pas douter ; si tu n'y trouves pas de resserrement mais une détente, et si cette détente est accompagnée d'avidité, repousse également la chose et ne l'accepte pas. Si la détente n'est pas accompagnée d'avidité, accepte l'offre et prends-en ce dont tu as besoin pour le moment et rends le reste ; ensuite ne demeure plus à cet endroit, quitte-le si la ville est grande, pour un autre endroit. N'aborde pas les lieux où surviennent habituellement des « ouvertures », comme, par exemple, dans des ribats ou des mosquées, etc... qu'il en soit ainsi jusqu'à ce que tu aies atteint une suffisante force de certitude. Si tu ne procèdes pas ainsi, tu trahiras ton âme. Ne fais pas intervenir ici la parole du soufi, qui, en regardant de son degré de réalisation, dit : « Je ne vois rien d'autre que mon Seigneur » (et par conséquent, de quelque façon que vient une chose, elle vient toujours d'Allâh), car celui-ci n'est pas arrivé à pouvoir parler ainsi sans avoir eu à supporter ce que je t'ai indiqué, et c'est pour cela qu'il peut dire cette parole ; quant à s'autoriser à la dire, alors qu'on est débutant, cela ne peut être qu'affaire d'imposteur.

(10) On pourrait dire qu'il s'agit de la « certitude » constante que tout ce qui arrive est nécessaire et que tout ce qui est nécessaire arrive.

(11) Cette terminologie spéciale s'explique par le fait que les événements en question sont considérés dans leurs modalités subtiles, et qu'ils ont même un caractère de phénomène prodigieux.

SUR LA COMPAGNIE 
(aç-Çuhbah)

La compagnie est la chose la plus mauvaise pour le murld, car la Voie est bâtie sur la rupture des fréquentations et sur la renonciation aux complaisances. Nous déconseillons la compagnie, car elle entraîne des liaisons et des familiarités, ainsi que des changements de situation ; par exemple, du fait de la séparation des amis, résulte le regret. C'est pour cela d'ailleurs que les maîtres disent : « Celui qui éprouve de l'intimité quand il est en khalwah (retraite) et de la gêne dans la société, son intimité est en réalité avec la khalwah, non pas avec Allâh ! »

Par conséquent, ce qui incombe avant tout au murld c'est de se tenir à l'écart de toute compagnie. Son unique aspiration doit être la recherche du maître. Lorsqu'il trouvera celui-ci qu'il ne regarde pas vers un autre. Il ne doit pas se tenir dans la compagnie de ses frères d'entre les disciples du cheikh, ni s'asseoir avec eux, sauf quand le cheikh le lui ordonne. Il doit être avec les créatures — celles de son genre ou les autres — comme un être sauvage qui les fuit : il cherchera ainsi l'intimité avec Allâh, faisant beaucoup de dhikr et avec passion.

Le murld ne doit pas passer sa nuit avec un autre, ni s'asseoir avec lui. S'il est contraint d'être en compagnie de quelqu'un, qu'il surveille son âme à l'égard de celui-ci, et s'il constate qu'il ressent une gêne quand son compagnon est absent, qu'il quitte cette compagnie ; si celui-ci le suit et le cherche, qu'il s'enfuie du pays.

Cette conduite sera observée même en ce qui concerne les vêtements et l'habitation ; quand il sentira qu'il aime son habit, qu'il le vende et en achète un autre ; ou s'il n'a pas besoin d'un autre habit en échange, qu'il fasse cadeau de celui-ci à quelqu'un ; quand il aimera son habitation, qu'il la quitte pour une autre. D'une façon générale, il ne doit pas rester avec une chose qui lui prend une part du cœur, et il devra devenir ainsi « solitaire » (fardânî) dans l'existence, car Allâh — qu'Il soit glorifié au-dessus de tout — ne se révèle pas à un cœur qui est en intimité avec un autre que Lui, que ce soit d'entre les êtres obéissants ou d'entre les autres. S'il ne lui était pas nécessaire d'avoir le cheikh comme médecin, et s'il n'était pas affligé de la « maladie » dont il dépérit, il ne lui serait pas permis d'être à côté du cheikh lui-même : il ne doit pas d'ailleurs, s'asseoir avec lui en guise de familiarité, mais pour recevoir l'enseignement qui lui convient. Car lorsque l'élève devient familier avec le cheikh la voie devient plus longue pour lui, le « traitement » sera plus difficile pour le cheikh et lui deviendra même pénible ; aussi la guérison sera plus lente à venir ; tout cela à cause de la familiarité du disciple avec le maître.

Ce que le cheikh désire de son murld, c'est de trouver celui-ci constamment occupé dans son cœur avec le dhikr, au point que lorsqu'il le charge d'une chose qui l'obligerait d'être avec un autre pendant qu'il s'en acquitte, il devrait le voir plutôt en souffrir. C'est ainsi que le cheikh sait que le murld a eu une « ouverture de grâces ».

Les rapports du murld avec les autres doivent être empreints de finesse, de qualités mâles et de générosité ; il ne fera pas valoir ses droits sur eux ; il les considérera comme supérieurs à lui, et il ne s'attribuera aucun droit sur eux, encore moins une supériorité quelconque. C'est pour cette raison que nous avons ordonné au murld de se soustraire à la compagnie, car celle-ci conserve des droits qu'il faut satisfaire, ce qui constitue une préoccupation au détriment des droits d'Allâh sur le cœur.

L'isolement et la fuite sont donc d'une importance primordiale. La compagnie ne peut être qu'une prérogative des gens fermes d'entre les plus grands saints. Tu seras avec ceux-ci en dominant ton âme : s'ils te blâment, accepte leur blâme; s'ils te louangent, dis-toi à toi-même que ce sont leurs propres qualités qui les font parler ainsi et qu'Allâh ne leur fait pas voir quel est ton véritable cas, et que s'Il le leur dévoilait, il le verrait comme une chose dont on a honte ; ne te réjouis donc pas de leurs éloges et de leurs louanges.

SUR L'EMPRESSEMENT VERS LES MOSQUÉES
(as-sa’i ilâ-masâjid)

Le murîd ne doit pas multiplier ses mouvements car ceux-ci sont cause de dispersion. C'est ainsi que nous lui interdisons de faire des voyages, son état pouvant être troublé, sauf quand il ira chercher un cheikh afin d'être dirigé dans la voie spirituelle. Egalement quand il sortira pour aller à la mosquée ou à une affaire de nécessité, il doit ne pas se tourner à droite et à gauche : dans sa marche il portera son regard là où il doit mettre ses pieds, ceci par peur du précédent que constitue toujours le « premier regard » (12). Cependant il s'occupera avec le dhikr, il rendra le salut à celui qui le salue, sans s'arrêter avec l'un ou l'autre et sans leur demander : « Comment allez-vous ? ». Qu'il s'abstienne de cela, car pour nous c'est un point qui ne manque pas de gravité. Il doit écarter sur sa voie toute chose nuisible (13) : pierre, épine ou excréments, et s'il trouve un morceau (de pain, d'étoffe ou de papier), qu'il le ramasse et le place sur quelque lucarne, pour ne pas le laisser être foulé aux pieds. Il montrera la bonne direction à celui qui aura perdu sa route, il aidera le faible, il prendra part à la charge de celui qui est surchargé. Tout cela est d'obligation pour lui. Quand il saluera, il enverra son salut à tout pieux serviteur d'Allâh sur la terre et dans le ciel, et c'est de ce même maqâm que le salut lui sera rendu.

Observe la règle de ne pas te précipiter dans ta marche, mais marche modérément et sans infatuation, car c'est plus profitable pour ta préoccupation (14).

Si tu transportes un poids et que tu veux te reposer, range-toi à côté de la route pour ne pas gêner le passage des gens. Ne fréquente pas les séances de chants spirituels. Si ton cheikh te dit d'y aller, vas-y, mais n'y participe pas, et occupe-toi avec le dhikr, car entendre l'incantation de ton propre dhikr est une chose plus excellente qu'écouter les poèmes chantés, surtout lorsque le chanteur évoque tant soit peu l'amour et le désir, et que l'âme se met à frémir, concevant la prétention à des états spirituels. Si le chanteur parle de la mort et de ce qui te ramène à la crainte, à la contraction, à la tristesse et aux larmes, en mentionnant par exemple la Géhenne et le caractère passager de la vie d'ici-bas, ou le trépas et ses effrois, la reddition des comptes et les peines du talion, ou encore les phrases de la résurrection, alors prêtes-y attention et réfléchis à ce que cela te propose. Si un hâl (état spirituel) s'empare de toi et te fait perdre conscience et que tu te lèves alors sans t'en rendre compte, mais seulement poussé par ce qui t'arrive à l'improviste, et qu'ensuite tu reprends connaissance, rassois-toi tout de suite et reprends une attitude équilibrée, car les motions produites par les auditions spirituellement sont des écarts par rapport à l'état d'équilibre, et varient selon le sens dans lequel elles se dirigent : si tu entre en motion et si tu as conscience de tes mouvements, sache que ton mouvement est descendant, comme quelqu'un qui vient de haut en bas jusqu'à ce qu'il s'établisse dans la Prison infernale (as-Sijjîn) — qu'Allah nous en préserve ! Si étant pris dans des motions, tu es tout à fait absent de ta conscience intérieure et de ta sensibilité, alors qu'il s'agisse soit d'une extinction en Allâh en raison de la domination exercée par Sa Grandeur sur ton cœur, soit d'une extinction dans les Paradis ou dans le Feu, ton mouvement est ascendant jusqu'à ce que tu t'établiras dans le Séjour des Sublimes (al-Illiûn) ; au cas où, par contre, il s'agit d'une extinction dans un objet d'amour concupiscent, par exemple une femme ou un éphèbe, ton mouvement te conduit dans la Géhenne et la Prison infernale, et cependant tu es annihilé par un hâl véritable, seulement ce hâl mène à ta perte, alors que les spectateurs s'imaginent que tu es évanoui en Allâh. Gare donc aux séances d'auditions spirituelles.

Si tu as besoin de compagnie, et que cela s'impose, sois dans la compagnie des adorateurs et des zélés parmi les gens de pratique spirituelle, jusqu'à ce que tu découvres le Maître. Si tu ne les trouves pas dans les villes, cherche-les sur les bords de la mer ou dans les mosquées tombées en ruines, car ils y passent la nuit, ou encore sur les hauteurs des montagnes, ou dans les profondeurs des vallées. Si tu prends la décision d'être d'entre ceux-là, prends garde que le temps de la prière ne soit arrivé sans que tu te trouves dans la mosquée. Est disgracié l'aspirant qui y arrive juste au moment où la prière commence ; en pareil cas tu es au comble de la disgrâce et tu ne dois pas être compté avec eux. Ce cas de disgrâce n'est pas à confondre avec le cas ordinaire où tu manquerais la takbîrah initiale de la prière, ou une rakate avec l'imâm ; ce n'est pas de cela qu'on parle ici, car cela concerne le cas des gens ordinaires, et parmi ceux-ci, ceux dont la foi est faible. Mais dans ton cas, reviens pénitent à Allâh et reprends l'effort de nouveau (15). Garde-toi de fréquenter une seule mosquée ou de te placer régulièrement dans la même rangée, ou encore d'occuper toujours le même endroit dans la mosquée.

(12) Selon le hadith « le premier regard est excusé », mais cependant il constitue un précédent qui pourra entraîner un deuxième qui ne jouira plus de tolérance.

(13) Ceci est l'application de « la plus petite des obligations du musulman : l'écartement des choses nuisibles sur la voie » (imâtatu-l-adhâ ani-t-tarîq), qui est le reflet le plus extérieur de la doctrine et de la discipline du Tawhîd. On remarquera que tout ce que l'auteur dit à cet égard peut être transposé sur le plan de Tarîqah qui est la Voie par excellence.

(14) Cf. le hadith : « La modération vient d'Ar-Rahmân et la précipitation vient du Chaytân ».

(15) Il s'agit de faire la différence d'avec le fait d'arriver avec un petit retard pour la prière de l'heure dans n'importe quelle mosquée, car si en ce cas on rattrape au moins une rakate avec l'imâm et qu'on complète individuellement le reste, on s'assure le mérite de la prière en commun. En réalité dans le cas spécial envisagé par le Cheikh al-Akbar, la règle est de se trouver à la mosquée des gens spirituels dont il s'agit, bien avant que le temps de la prière n'arrive, et ceci afin d'être bien préparé pour l'accomplissement du rite.  

AU SUJET DES PENSÉES
(al-khawâtir)

Sache que si tu es dans la société des foqarâ (16) et te mets à leur service tu ne dois jamais repousser une pensée qui te vient et traitant de ce qui peut leur être utile, car ce sont les pensées mêmes des fuqarâ qui viennent ainsi à toi comme des messages de leur part. Fais donc tout ce qui te vient à l'esprit dans cet ordre : lavage de vêtements, préparation de nourriture et toute autre utilité. Les foqarâ sincères ont de telles pensées mais leur travail spirituel les empêche d'en parler, ce à quoi peut s'ajouter éventuellement le scrupule de ne pas céder aux exigences de l'âme concupiscente. Allâh veut leur assurer les deux avantages en raison de leur sincérité ; alors Il t'inspire de faire des choses qu'ils ont pensées. Toi, tu dois donc te lever et exécuter le travail après quoi tu le mettras à leur disposition. Ainsi ils atteindront le mérite du travail spirituel (qu'ils n'ont pas interrompu) et l'obtention de la chose nécessaire. De ton côté, tu commences à savoir quand il faut accorder foi aux idées surgies dans ta conscience, en plus de la récompense que te vaut le travail fait pour eux. Ne considère méprisable aucune chose de bien, car cette voie est une voie de gains, et, dans les affaires avec Allâh nul ne sort en perte, sauf le damné.

Il y a quatre choses qui, fermement établies, attirent tous les avantages sur celui qui les pratique :

1) Le service des foqarâ.

2) La bonne disposition de l'âme,

3) La prière pour le bien des musulmans, faite en leur absence et à leur insu,

4) La domination de ton âme dans tes rapports avec eux.

C'est très rare qu'un murîd échappe au début de son état aux mauvaises pensées qui lui viennent à propos de tout, à propos d'Allâh aussi bien que des créatures. Par conséquent, ce qui s'impose au murîd c'est de s'efforcer à préserver les gens de ses mauvaises opinions à leur sujet. Même si tu es véridique et sûr dans tes idées et dans tes intuitions d'une façon habituelle et vérifiée à cet égard, lorsqu'il te survient une idée mauvaise au sujet de quelqu'un quand même la chose serait exactement telle que tu la penses — sache que cette idée te vient par une projection de Satan. Détourne-toi de lui vers Allâh, implore le pardon d'Allâh et demande-Lui qu'Il remplisse de Lui ton intérieur, et non pas des préoccupations du monde, surtout que tu étais préoccupé par ce que le monde a de mauvais ; Satan ne veut que te précipiter : alors il te confirme pour te rendre menteur et il t'honore pour te rendre méprisable. Mais cela cesse par la pratique du dhikr, de même que les pensées fautives au sujet d'Allâh cessent par la science.

(16) Sing. faqîr = « pauvre spirituel ».

Traduit de l'arabe et annoté par M. VÂLSAN.

[Ibn ‘Arabî, Conseil à l'aspirant, 22° chapitre de l'ouvrage At-tadbîrâtu-l-ilâhiyya fî-islâhi-l-mamlakati-l-insâniyyah, présenté, traduit et annoté par Michel Vâlsan dans Études Traditionnelles, mars-avril et mai-juin 1962 (n° 370 et n° 371)].

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