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Publié par Abdoullatif

A propos de paroles incomprises de Gîlânî et Bistamî.

Eclairage traditionnel du Cheikh Mohamed Ben Ali et-Tâdilî des deux phrases suivantes attribuées à deux grands maîtres de la Voie qui peuvent faire polémique par l’incompréhension que celles-ci peuvent susciter, :

« Mes pieds sont sur la nuque de tous les Saints »
(Abd al-Qâdir al-Gîlânî)
« Nous nous enfonçâmes dans des Mers, tandis que les Prophètes restaient sur le rivage »
(Abû Yazîd al-Bistâmî)

Dans le même ordre d'idées, il y a aussi le sens qu'ils donnent â tort à une phrase célèbre du Sheikh Abd el-Qâdir (al-Gîlânî), phrase qu'ils étendent, comprise de travers, à leurs Sheikhs : ils croient que le Sheikh Abd al-Qâdir a dit « Mes deux pieds que voici sont sur la nuque de tous les awliyâ d'Allâh ! » Or, loin du Sheikh Abd el-Qâdir et loin de tout autre Sheikh telle pensée ! Le Sheikh Abd el-Qâdir a simplement voulu dire « Les deux domaines où j'excelle reposent sur la nuque de tous les awliyâ d'Allâh ». Le terme qadam, sur lequel il y a confusion, a en effet deux sens ; s'il veut dire « pied » il est aussi employé couramment dons le sens de « domaine où l'on excelle », de « rang élevé dans une chose aux yeux d’Allâh », comme dans le verset : « Ils ont un rang (qadam) d'amitié auprès de leur Seigneur » (Cor. 10, 2 : anna lahum qadama çidqin ‘inda rabbihim). Les « deux domaines où j'excelle » de la phrase discutée sont la sharîyah et la haqîqah qui reposent respectivement, comme deux étendards, sur l'épaule droite et sur l'épaule gauche des awliyâ, ainsi que le Prophète y a fait allusion quand il a dit : « Les justes de chaque génération ont la charge de cette Tradition ». Le terme de qadam évoque clairement ici l'idée de ces deux étendards que doivent porter tous les awliyâ d'Allâh, depuis l'instant où ils les reçoivent, jusqu'au souffle ultime avec lequel ils sortent de ce monde. Les portent alors ceux qui les remplacent, et ainsi de suite jusqu'à la consommation de ce monde. Mais celui pour qui se dissipe l'ambiguité des paroles des awliyâ, a reçu la Sagesse ; « et celui qui a reçu la Sagesse, a reçu un bien abondant » (1).

Parmi les propos des awliyâ que ne comprennent pas ceux qui sont dépourvus de science et qui se gargarisent de propos calomnieux, il y à des formules comme celle d'Abû Yazîd al-Bistâmî : « Nous nous enfonçâmes dans des Mers, tandis que les Prophètes restaient sur le rivage ». Voici le sens de la phrase d'Abû Yazîd : « Nous nous enfonçâmes dans des Mers », c'est-à-dire nous fûmes impuissants à les traverser avec puissance (bi-hâlin qawiyin) et calme (waqâr) ; bien plus, nous ne le pûmes, malgré notre grande fermeté, à cause de l'agitation des flots des Mers des haqâiq autour de notre être. Cela parut dans nos paroles, nos joues et notre front. Quant aux Prophètes — sur eux les salutations et la paix ! — ils traversèrent les Mers tranquillement (alâ sakînatin) et calmement, à cause de la force de leur puissance et de la protection (içmah) (qui leur est donnée). Le terme de « submersion » ne peut s'appliquer à leur égard, car il ne s'emploie qu'à propos de la domination des ahwâl (2). Les Prophètes — sur eux les salutations et la paix ! traversèrent toutes les Mers comme il est décrit : avec la Tranquillité, le calme, la concentration (hudûr) qui correspondent au degré de la Prophétie (maqâm en-nubûwah), et ils se tinrent sur le second rivage. Le Vrai — gloire à Lui !— témoigna en faveur de Son Prophète — Allâh le salue et lui donne la paix ! — quand il traversa cela et plus encore : « Le regard ne s'écarta point, et ne se fixa point ailleurs » (Cor. 33, 17. Mâ zâgha-l-baçaru wa-mâ taghâ) : il ne tourna pas son regard vers tout cela, mais il était dans une grande concentration (hudûr), et dans une crainte (mahâbah) immense dans la Présence de son Créateur. Al-Hâtimî a écrit un vers qui informe de la traversée de ces Mers, sans y mentionner la « submersion ». Le voici :

«  Nous laissâmes les Mers gonflées derrière nous.

D'où sauraient les gens où nous nous dirigeâmes ? »

Car les degrés (maqâmât) des Parfaits Connaissants par Allâh se diversifient suivant leurs différentes Dignités (hadarât), sans limite. Dhu-n-Nûn al-Miçrî envoya un de ses disciples (tilmîdh) à Abû Yazîd, en lui disant : « Va trouver Abû Yazîd, donne lui le salâm de ma part, et dis lui : Ton frère Dhu-n-Nûn al-Miçrî a bu un verre d'Amour et il a disparu (ghâba) des deux mondes ». Et lorsque le messager fut arrivé auprès d'Abû Yazîd et lui eut rapporté cela, Abû Yazîd lui répondit : Dis à ton Sheikh Dhu-n-Nûn : Abû Yazîd a bu les Mers de l'Univers, et il en veut encore ! ».

(1) Nous ne pouvons nous dispenser ici de citer quelques lignes de M. Louis Massignon qui se passent de commentaires : « Après Shibli, les cas de shath se raréfient en mystique musulmane, et leur niveau s'abaisse. Les shathiyât attribuées à Kliânî, Rifâ'i et Ibn ‘Arabî sont presque illisibles, quand on a examiné celles de leurs grands devanciers. Le vertige d'orgueil qui perçait chez Bistâmî et Tostari les induit en des phrases d'une puérilité affligeante : « Mon pied est sur le cou de tous les saints «, « Me voici le Trône de Dieu «, etc... S'efforçant, par soumission aux théologiens, de « maintenir la distance » entre l'inaccessible transcendance divine et leurs actes d'adoration, ils prennent leur revanche en s'enorgueillissant du moins à se trouver hors de portée des autres hommes » (Essai sur les origines du Lexique technique de la Mystique musulmane, Paris, pp. 119 et 120).

(2) Il faut ajouter que, même si l'initié peut être momentanément en « submersion », il doit toujours garder une attitude active.

[Extraits du livre du Cheikh Tâdilî, La Vie traditionnelle c’est la sincérité (ad-dînun-naçîhah), traduction et annotations Antoine Broudier, Editions Traditionnelles, 1971.]

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