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Publié par Abdoullatif

Michel Vâlsan - Le Triangle de l’Androgyne et le Monosyllabe « OM » - IV.
Le Triangle de l'Androgyne
et le Monosyllabe « OM »

Michel Vâlsan,
Études Traditionnelles,
mars-avr., et mai-juin 1966.

4. « Om » et « Amen »

Les aspects du complémentarisme traditionnel existant entre l’Hindouisme et l’Islam dont nous avons traité jusqu’ici et que nous pourrions, certes, compléter sous quelques autres rapports, peuvent être considérés comme étant synthétisés par les deux formes caractéristiques correspondantes du Verbe sacramentel et invocatif dont nous avons déjà signalé la parenté : l'Om des traditions rattachées à l’Inde, et l'Amen des traditions de souche sémitique, celui-ci envisagé plus spécialement dans son cas islamique où sa forme exacte est Amîn (1).

Il y a d’ailleurs en cela aussi un reflet du rapport traditionnel entre Orient et Occident dans leurs ensembles, mais avant d’aborder ce sujet il convient d’indiquer sommairement la signification exacte des deux vocables sacrés dans les traditions respectives.

Le vocable hindou - qui appartient d’ailleurs aussi au Bouddhisme - est selon une définition upanishadique « la syllabe qui exprime l’acquiescement, car pour exprimer l’acquiescement on dit : om ! (Chandogya Upanishad I, I, 8). Substantiellement et structuralement om est encore défini comme étant « le son même, il est l’immortalité, la félicité même » ; « celui qui sachant ainsi, murmure le vocable, pénètre en ce vocable qui est le son, qui est immortalité, qui est félicité » (ibid. I, IV, 4-5). Son importance comme symbole du Verbe universel est connue ; nous en avons rappelé nous-même précédemment quelques-uns de ses aspects doctrinaux. Om est ainsi le mantra par excellente de la spiritualité hindoue.

Mais son emploi technique et rituel est extrêmement riche et complexe. Om est le mot initial du cantique liturgique fondamental appelé udgîtha, et de ce fait il est censé contenir en soi et représenter à lui seul l’udgîtha en son entier (cf. ibid. I, I, 1). Il inaugure les différentes récitations que l’on fait du Rig-Vêda (cf. ibid. I, I, 9 et I, IV, 1), et il est aussi prononcé à la fin de la récitation d’un rik (vers ou hymne), d’un sâman (chant liturgique) et d’un yajus (invocation). Dans certains écrits comme les Upanishads, mais pas dans tous, Om figure dans les doxologies inaugurales associé à Hari, « le Seigneur » un des noms de Vishnou : « Om Hari ! » et dans les doxologies finales : Om ! Shanti ! Shanti ! Shanti ! (Om ! Paix ! Paix ! Paix !) (2). Enfin, parole suprême, Om est identifié au Dieu Suprême (3).

De son côté Amen dans les traditions d’origine sémitique a, lui aussi, un emploi de parole affirmative, ou plutôt confirmative, tout d’abord dans le Pentateuque. Il y figure notamment avec un caractère de rigueur majeure et dans des rites officiels (4). Avec les Psaumes il apparaît dans de pures doxologies finales (5). A l’époque du Judaïsme hellénistique, avant l’éclosion chrétienne, l’amen avait un emploi liturgique dans les synagogues d’où il devait passer également dans les liturgies chrétiennes.

Il s’agit ainsi d’un terme qui originellement est un adjectif signifiant « ferme », « sûr », et qui ensuite acquiert une acception adverbiale : « fermement », « sûrement ». Comme il sert à confirmer un propos précédent, il constitue aussi un vœu solennel ou une prise d’engagement, et signifie par conséquent : « il en sera ainsi ! », « qu’il en soit ainsi ! », « ainsi soit-il ! », ce qu’on a exprimé en grec par genoito et en latin par fiat ou ita sit ; mais lorsque son rôle est purement incantatoire, il n’est pas traduit et reste conservé sans changement.

Le rôle confirmatif d'amen se retrouve dans le Nouveau Testament ; ainsi dans Mathieu 6, 13 où il vient en conclusion du texte du Pater auquel il restera attaché dans la pratique des oraisons quotidiennes ; également dans l’Apocalypse où, à part l’emploi dans les doxologies du Prologue, on le trouve dans des liturgies transcendantes où il est prononcé par les anges, les 24 vieillards et les 4 animaux porteurs du Trône (6).

Cependant les Evangiles nous présentent encore amen dans un emploi et sous un aspect tout à fait nouveaux par rapport à la tradition antérieure. Il s’agit d’un sens purement affirmatif, et non plus confirmatif, et d’un amen placé au début de périodes et de phrases dites à la première personne, et non plus à la fin ou en conclusion d’une affirmation (7). Tel il figure des dizaines de fois dans les paroles du Christ, notamment chez Mathieu et Jean : Amen dico vobis, quelquefois remplacé par Vere dico vobis = « en vérité, je vous dis » (8). Il s’agit en l’espèce d’un style propre au Christ qui, lui, pouvait s’affirmer ainsi comme source de vérité et se prendre soi-même à témoin. Le rôle de l’amen dans ce cas serait donc plutôt un reflet de son identité avec le Verbe. Et il est significatif que dans cette position initiale et avec ce rôle d’affirmation principielle, Amen se trouve en somme dans une situation comparable déjà à celle signalée d'Om au début de certains textes doctrinaux hindous. Dans les deux cas on a une énonciation première par un symbole direct et total du Verbe.

D’ailleurs, dans le Christianisme, Amen est aussi un nom du Verbe ; dans l’Apocalypse de St. Jean (3, 14) le Christ est appelé « L’Amen, le Témoin fidèle et véritable et Principe de la création de Dieu » (9). Cela se rattachait cependant à une certaine tradition biblique, car Amen était déjà attesté antérieurement par les Prophètes comme nom divin : « Quiconque voudra être béni sur la terre se bénira par le  Dieu Amen ! Quiconque jurera sur la terre jurera par le Dieu Amen ! » (Isaïe, 65, 16) (10).

Dans l’Apocalypse, où sont appliqués au Christ par transposition identifiante des titres qu’on donne avant tout au « Seigneur Dieu » (« Alpha et Oméga », « Premier et Dernier », « Principe et Fin ») (11), un passage est particulièrement remarquable dans l’ordre des choses examinées ici ; au Prologue de ce texte, après un « Etiam ! (Oui !) Amen ! », qui apparemment confirme une perspective qui vient d’être énoncée sur la venue finale du Christ, on a un texte qui pourrait être considéré également comme un commentaire de ce mystérieux Amen applicable dans l’ordre théophanique de la Mission aussi bien que dans l’ordre principiel pur : « Je suis l’Alpha et l’Oméga (le commencement et la fin), dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était et qui vient, le Maître de Tout !» (Apoc. Prol. 7-8) (12). D’ailleurs, ces paroles se retrouvent presque telles quelles, précisément en rapport avec Om, dans un texte capital de la Mândûkya Upanishad, 1, 1 : « Hari Om ! (le Seigneur est Om). Cette syllabe Om, c’est le tout ! En voici l’explication : ce qui a été, ce qui sera, tout cela est le phonème Om ! » — Le commentaire de ce passage par Gaudapâda dit : « La syllabe Om est le commencement, le milieu et la fin de tout... On doit savoir que la syllabe Om est le Maître de toutes choses » (13).

Après les constatations qui précèdent, on peut dire que les deux vocables sacrés Om et Amen se rejoignent tant par le sens adverbial (d’affirmation ou de confirmation) et l’emploi rituel correspondant, que par le sens de symbole du Verbe universel et de nom de la Vérité suprême.

(1) Des rapprochements entre Om et Amen ont été faits depuis longtemps, notamment par des orientalistes du 19e siècle. C'est ainsi que nous avons relevé dans une note de la traduction du Brahma-Karma ou Rites sacrés des Brahmanes, par A. Bourquin (Ernest Leroux, 1884), p. 11, la remarque suivante : « On peut traduire Om par gloire ou par amen. » — Mais nous observerons incidemment que « gloire » rend, mais encore inexactement, chez le même traducteur, le terme namah qui signifie plutôt « hommage » ou « salutation »; or, il n'est de toute façon pas possible de maintenir une même traduction pour les deux termes en question quand il arrive qu'ils soient associés immédiatement dans une même doxologie : Om ! namah ! — Oldenberg (Die Religion des Veda, 1894) parlait lui aussi (tr. française par Victor Henri, Alcan, 1903, pp. 392-3) de « la syllabe Om qui équivaut à notre amen ».

(2) Cf. Mânava-Dharma-Shâstra, 11,74 : « Qu'il prononce toujours le monosyllabe sacré au commencement et à la fin de l'étude de la Sainte Ecriture ; toute lecture qui n'est pas précédée d'Om s'efface peu à peu, et celle qui n'en est pas suivie ne laisse pas de trace dans l'esprit ! »

(3) Ibid. Il, 83 : « Le monosyllabe sacré est le Dieu Suprême ».

(4) On remarquera qu'il apparaît initialement dans l'institution moïsiaque de la loi sur la jalousie, selon laquelle la femme soupçonnée d'adultère, pour se disculper doit confirmer par « amen ! amen ! » le serment d'imprécation du prêtre (Nombres 5, 11-22) ; ensuite dans le rite de malédiction institué à la veille de l'entrée en Chanaan et auquel participe tout le peuple : « Et tout le peuple répondra et dira : Amen ! » (Deutéronome 27, 15-26) ; il y est prononcé 12 fois pour confirmer 12 malédictions, nombre qui correspond en outre à celui des tribus rassemblées pour ce rite.

(5) « Béni soit Jéhovah, le Dieu d'Israël, dans les siècles des siècles. Amen ! Amen ! » (Ps. 41, 12). Cf. Ps. 72, 19 ; 89, 53 et 106, 48.

(6) Cf. Apoc. 7, 1-2 ; voir aussi 5, 13-14 et 19, 4.

(7) A vrai dire un amen en position inaugurale se trouve au moins une fois dans l'Ancien Testament chez Jérémie 28, 6, mais le prophète ne parle pas en son nom personnel, car il dit : « Amen ! Ainsi parle Jéhovah ! etc. » ; or, en ce cas déjà, l'amen initial ne vient pas confirmer quelque chose, mais au contraire, formuler une objection contre la prophétie irrégulière de Hananias qui devait être constatée d'ailleurs comme mensongère par la suite.

(8) Il n'est pas exclu que l'emploi de l'amen affirmatif soit en rapport avec la langue dans laquelle ont été formulées originellement les textes évangéliques ou tout au moins les paroles du Christ. En tout cas, une remarque d'ordre linguistique serait à retenir ici : tandis qu'en hébreu le mot amen sert plutôt pour confirmer, en syriaque il sert pour affirmer.

(9) A propos de ce dernier aspect cosmogonique d’Amen, il est opportun de rappeler ce que raconte Anne-Catherine Emmerich d'après une de ses visions sur la Vie de Jésus-Christ : elle a vu Jésus pendant son voyage à Mallep, dans l'île de Chypre (épisode qui n'est pas connu des Evangiles), faire une « longue instruction sur le mot Amen », et dire « des choses admirables » sur la vertu de ce mot. « Il l'appela le commencement et la fin de toutes choses. Il sembla dire qu'avec ce mot Dieu avait créé le monde ». (Tome II, p. 468, Ed. Téqui, 1952).

Il y a même lieu d'envisager dans la tradition ésotérique du Christianisme un véritable mystère de l'Amen : citons à titre indicatif cette invocation que présente une inscription copte des Kellia du désert de Basse-Egypte : « Dieu ! Donne l'intelligence de l'Amen ! » (Cf. Communication d'Antoine Guillaumont, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séances de l'année 1965, janvier-juin).

(10) Dans le texte hébreu il y a be-elohé Amen pour « par le Dieu Amen ». Dans la Vulgate on a : ...benedicetur in Deo amen... jurabit in Deo amen ; on traduit aussi par « le Dieu de l'Amen » (Jean Koenig, dans La Bible de l'Ed. de la Pléïade, Gallimard) ou « le Dieu de Vérité » (Crampon).

(11) Voir, pour « le Seigneur Dieu » : 1,8 et 21, 6 ; pour « le Christ » : 1,17; 2,8 et 22,13.

(12) Cette relation entre Amen et les paroles qui lui font immédiatement suite est d'autant plus admissible que le texte original grec de l'Apocalypse était continu et ne présentait aucune division des phrases, ni par alinéa, ni par ponctuation.

(13) Cf. Mândûkya Upanishad et Kârikâ de Gaudapâda, publiées et traduites par Em. Lesimple (A. Maisonneuve, 1944).

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Pour ce qui est de la tradition islamique, il y a intérêt de connaître tout d’abord quelques précisions d’ordre linguistique. Le mot arabe s’écrit et se lit de plusieurs façons : trilittère (amn), il se lit âmin (part. présent, « qui est en sécurité »), quadrilittère (amyn), il peut se lire amîn ou âmîn (adjectif, « très sûr »). Il existe encore, toujours quadrilittère, une forme âmmîn (où la lettre mîm est simplement renforcée, ce qu’en transcription on rend par un redoublement inexistant dans l’écriture) au sujet de laquelle nous aurons à revenir un peu plus loin.

Quant à l’institution de ce terme et de son emploi en Islam, l’Envoyé d’Allâh Muhammad - qu’Allâh lui accorde Ses grâces unitives et pacifiques - a déclaré : « L’Ange Gabriel - sur lui la paix ! - m’a transmis le mot amîn lorsque j’eus terminé la récitation de la Fâtiha, et il a dit que cela est comme le sceau (al-khatm) sur un écrit ». — La Fâtiha est la sourate inaugurale du Livre qui doit être récitée dans chaque salât (prière rituelle) : le mot amîn qui la conclut, n’en fait pas partie ; sa prononciation qui se fait soit à voix haute, soit à voix basse, est analogue à l’amen après l’Oraison dominicale.

Un autre hadîth dit : « Amîn est le sceau du Seigneur des Mondes sur la langue de Ses adorateurs croyants ».

Ibn ‘Abbâs demanda à l’Envoyé d’Allâh quel est le sens d’amîn, et il lui répondit que c’est : « Fais ! » (if’al), ce qui correspond à un fiat. Les commentateurs en explicitent le sens par les paroles : « Notre Seigneur, fais comme nous Te le demandons ! »

Enfin un enseignement du Prophète concernant la récitation pendant le rite de la salât montre en quoi consiste l’opération sacramentelle qui a lieu alors : « Lorsque l’imâm (qui dirige la prière en commun) a prononcé (les dernières paroles de la Fâtiha) « ...non pas la voie de ceux sur qui est la Colère, ni la voie des égarés », dites : amîn ! car les anges disent également : amîn ! et l’imâm dira aussi : amîn ! Or si quelqu’un prononce son amîn en accord avec l'amîn des anges, les péchés qu’il aura commis jusque-là lui seront pardonnés » (14).

Un sens spécial reçoit l'amîn prononcé après la Fâtiha avec renforcement de la lettre mîm : âmmîn ! Il est considéré alors comme étant au point de vue morphologique, le participe présent pluriel, avec flexion (au singulier âmm, au pluriel nominatif âmmûn) du verbe amma = « se diriger vers », « avoir comme but » (15). En cette acception, comme il vient après la demande caractéristique de la Fâtiha : « Conduis-nous dans le Chemin droit, le chemin de ceux sur qui Tu répands Ta grâce, non de ceux sur qui est Ta colère, ni de ceux qui sont dans l’égarement », le mot âmmîn (analogue donc à sidûn = « ceux qui se dirigent vers ») signifie, selon Ibn Arabî : « nous-mêmes allant vers Ta réponse au sujet de ce que nous T’avons demandé » (qasadnâ ijâbata-Ka fîmâ da’awnâ-Ka fî-hi) (16).

L’Amîn s’emploie aussi pour appuyer la demande adressée à Dieu par un autre : « Le demandeur et celui qui l’appuie de son amîn sont associés (à la récompense) » (hadîth). Egalement il s’emploie pour renforcer sa propre demande : « Lorsque quelqu’un fait une demande à Dieu, qu’il appuie sa demande avec amîn ! » (hadîth). Le Prophète regardait à un moment un croyant qui faisait des demandes à Dieu, et dit : « II obtiendra nécessairement la réponse s’il scelle sa prière par amîn ! »

L’enseignement prophétique instruit encore de ceci : « La prière de quelqu’un pour le bien d’un de ses frères absent est acceptée, et un ange placé auprès de sa tête prononce : Amîn ! Et à toi-même un bien pareil ! »

Enfin, « Au coin yéménite de la Kaaba, il y a un ange préposé à cet endroit depuis qu’Allâh a créé les Cieux et la Terre ; quand vous y passez (pendant vos tournées rituelles) dites : Notre Seigneur, donne-nous dans ce monde un bien et dans l’autre monde un bien et préserve-nous du châtiment du Feu ! (Cf. Cor. 2, 201), car l’ange dira : Amîn ! Amîn ! »

Dans tout cela, on remarque bien que le sens de confirmation d'amîn se trouve complété avec l’idée spéciale du « sceau » apposé qui implique le sens de conclusion ferme et exécutoire. Cette idée d’un « sceau » est typiquement islamique ; elle semble comme un reflet de la conception dominante du Sceau de la manifestation prophétique. Mais comme la notion d’une synthèse prophétique et législative finale en vue d’une sauvegarde universelle doit s’identifier essentiellement avec le mandat primordial conféré à Adam dans le monde de l’homme, il est significatif à cet égard que la Amâna ou le Dépôt de Confiance respectif (Cf. Cor.33, 72) porte un nom de la même racine qu’amîn. La Foi même, ce mystère si caractéristique de l’Islam, où elle a une dimension et une portée beaucoup plus profondes qu’en toute autre tradition en raison même de l’étendue et l’importance de la Révélation à recevoir et garder ainsi, s’appelle d’un mot de la même racine, al-Imân.

Du reste, le Sceau de la Prophétie porte lui-même le titre d'al-Amîn (avec l’article) = le Ferme, le Sûr, le Fidèle, le Sincère, le Véridique, qui disait de soi-même : « Quant à moi, par Allâh, je suis Amîn dans le ciel et Amîn sur la terre ! ».

Et d’ailleurs bien avant qu’il ne fût investi du message prophétique, les Mecquois l’appelaient al-Amîn, en signe de la grande confiance qu’ils avaient en lui (17).

C’est dans cette même perspective que se situe naturellement le même qualificatif quand il est appliqué à l’Ange Gabriel lui-même en tant qu’« Esprit Sûr », ar-Rûh al-Amîn (cf. Cor. 26, 193), qui porte en outre, d’une façon plus spéciale, le titre d'Amîn al-Wahy, le « Dépositaire et le Garant de la Révélation ».

Enfin le mot Amîn est aussi un nom divin ; il ne figure pas dans les listes ordinaires des Noms divins, mais il se trouve dans des invocations initiatiques, quelquefois fort énigmatiques comme par exemple la Dâ’ira (l’Enclos circulaire) ou le Khâtam (le Sceau) (18) du Cheikh Abû-l-Hassan ash-Shâdhilî. Dans les formules respectives, il a comme variante régulièrement transmise la prononciation Imîn.

En tenant compte des constatations précédentes, il semble probable que, du fait de ce sens spécial de « sceau » relevé dans son cas islamique, l'amen des diverses traditions sémitiques ou apparentées se rattache finalement à une origine égyptienne, et plus spécialement au nom divin imn, transcrit habituellement « Amon », mais dont on ignore la vocalisation exacte, auquel on reconnaît la signification de « caché » et « mystérieux » (19). Plus exactement, ce nom par sa racine se rapporte au « monde invisible » ; en égyptien imn-t désigne l’« Occident » en tant que « lieu d’occultation du Soleil », et Osiris, qui correspond au « Soleil nocturne », fut appelé lui-même Hnty Imn-tt, le « Seigneur de l’Occident » (20).

II est, en tout cas, certain que dans l’histoire sacrée, telle qu’elle ressort de la Bible tout au moins, l'amen n’apparaît qu’avec la sortie d’Egypte des Fils d’Israël. Il est d’ailleurs vraisemblable qu’il faisait partie de l’héritage égyptien dévolu alors de quelque façon à Moïse et son peuple. Cependant, le mot proprement égyptien, du fait de son entrée dans un autre contexte linguistique (où la racine sémitique amn, dont on a emûnah, la foi, notion si caractéristique de la modalité « religieuse » de la tradition, devait exercer une influence certaine) et du fait d’un emploi rituel nouveau (car il s’agissait d’une législation révélée autonome), se trouvait plus ou moins voilé quant à ses propriétés originelles (21). Cependant il faut tenir compte aussi que son inclusion dans une tradition de formulation nouvelle, comme celle apportée par le message moïsiaque, avait dû donner lieu à une adaptation prophétique proprement dite, et que cela lui conférait nécessairement certains caractères nouveaux. Une donnée islamique peut éclairer ce point de l’histoire traditionnelle du mot sacré Amen.

L’Envoyé d’Allâh a déclaré qu’il avait reçu la parole amîn par une révélation privilégiée et qu’« avant lui, seul Aaron pourrait l’avoir déjà reçue, du fait que lorsque Moïse invoquait l’assistance divine (kâna yad'û), Aaron appuyait de son amen (yu’amminu) » (22). Il est question donc de l'amen à fonction « confirmative » non pas de celui à fonction « affirmative ». Il faut d’ailleurs remarquer que ce n’est pas le seul fait que quelqu’un accompagne un autre de son amen qui est la preuve de la réception de l'amen de la façon privilégiée qu’avait en vue le Prophète Muhammad, car dans ce cas lui qui connaissait la tradition judéo-chrétienne de l’amen (liturgique ou orationnel) et citait même, à ce propos, le cas d’Aaron, ne se serait pas exprimé de façon dubitative. Le Prophète devait avoir en vue une réception par révélation directe et impliquant une science et un pouvoir opératif qui ne pouvaient être reçus que de cette façon.

(14) Cet accord doit s'entendre en premier lieu selon le mode « intelligible » : harmonie de pureté et sainteté entre l'intérieur de l'être et les puissances spirituelles supérieures ; l'accord selon le mode « sensible », dans l'ordre du temps ordinaire, n'est concevable qu'en rapport avec des anges descendus et condensés en mode corporel (tajassud), qui se trouveraient ainsi sur le plan sensible de l'humanité ordinaire (Cf. Ibn Arabî, Futûhât, ch. 69, vol. I, p. 246 et ch. 73, quest. 100; vol. Il, p. 101, éd. Dâru-l-Kutubi-l-'Arabiyyati-l-Kubrâ).

(15) C'est de cette même racine que dérive le mot imâm, qui désigne le chef de la prière faite en commun ; c'est-à-dire « celui qui, devant les autres, dirige la prière vers » là Maison d'Allâh.

(16) Cf. Futûhât, ch.73, q. 100, vol. Il, p. 101, qui renvoie au point de vue lexical à Cor.5,2 : « ceux qui se dirigent vers la Maison sacrée » (âmmîna-l-Bayta-l-Harâm).

(17) Cette épithète est mentionnée notamment dans la circonstance exceptionnelle suivante : Les Quraychites rebâtissaient la Kaaba. Or, au moment où ils arrivèrent à l'endroit où devait être replacée la Pierre Noire (qui est « la Droite d'Allâh sur Terre »), les différentes tribus se disputèrent terriblement entre elles, chacune prétendant à l'honneur de soulever et encastrer celle-ci dans le Coin extérieur qui lui est consacré. Une voie de solution fut proposée par un des chefs : « Convenons que la première personne qui entrera par la porte de la Mosquée soit le juge qui tranchera la discussion ! » Les autres furent d'accord. Or le premier qui entra alors fut Muhammad, le futur Prophète. Quand les Quraychites le virent ils s'écrièrent : « C'est l'Amîn, l'Homme de Confiance ! Nous en sommes satisfaits ! C'est Muhammad ! ». Informé de la querelle, celui-ci trouva la solution de placer la pierre sur une étoffe qu'un représentant de chaque tribu vint tenir par un bord ; tous la soulevèrent ainsi à la hauteur où elle devait être placée, lui la prit et la plaça de sa propre main.

A ce propos il est intéressant de remarquer une correspondance assez étrange avec un symbolisme maçonnique de caractère légendaire dont a traité René Guénon dans les E.T. d'avril-mai 1950 lorsqu'il faisait le compte rendu du Spéculative Mason d'oct. 1949 (texte repris dans Études sur la Franc-Maçonnerie, tome II, pp. 178-180). Parlant du fait que dans la plupart des manuscrits des Old Charges, le nom de l'architecte du Temple de Salomon était, non pas Hiram, mais « soit Amon, soit quelque autre forme qui paraît bien n'en être qu'une corruption », il remarquait aussi que ce mot a précisément en hébreu le sens d'artisan et d'architecte et qu'on peut se demander si un nom commun a été pris pour un nom propre, ou si au contraire cette désignation fut donnée aux architectes parce qu'elle avait été tout d'abord le nom de celui qui édifia le Temple. « Quoi qu'il en soit, ajoutait-il, sa racine, d'où dérive aussi notamment le mot amen, exprime en hébreu comme en arabe les idées de fermeté, de constance, de foi, de fidélité, de sincérité, de vérité qui s'accordent fort bien avec le caractère attribué par la légende maçonnique au Troisième Grand-Maître ». — Dans le fait rapporté par la biographie du Prophète se trouvent réunis d'une façon assez frappante la désignation d’al-Amîn avec le rôle de Maître architecte à propos du Temple primordial de la Mecque.

(18) Il s'agit d'un talisman qui porte encore les noms al-Hirz (la Garde) et as-Sayf (l'Epée). Voir Al-Mafâkhir al-‘aliyya d'Ibn 'Ayyâd.

(19) Ceci vient dans le sens de ce que disait encore René Guénon dans la suite du texte que nous venons de citer dans une note précédente : « Quant au nom du dieu égyptien Amon, bien que sa forme soit identique [à celle d'amen], il a une signification différente, celle de « caché » ou de « mystérieux » ; il se pourrait cependant qu'il y ait au fond, entre toutes ces idées, plus de rapports qu'il ne semble à première vue » (Études sur la Franc-Maçonnerie, t. Il, p. 179). — On s'aperçoit que c'est l'idée de « sceau » ou de « cachet » qui pourrait établir un tel rapport.

(20) Ce titre avait été porté à une époque antérieure de l'histoire traditionnelle de l'Egypte par Anubis, le dieu à la tête de chien, qui d'ailleurs était considéré comme fils d'Osiris, ou encore de Ré, aspect diurne du même principe « solaire ».

(21) Une donnée tardive, mais sûrement valable comme indice, atteste que ce mot avait dans la tradition de l'Egypte antique quelques nuances pour dire le moins, qui n'apparaissent pas dans l'amen hébraïque : Hécatée d'Abdère, écrivain du 4e siècle avant J.-C., en parlant du terme amoun, disait que « les Egyptiens usent de ce mot quand ils se veulent entre-appeler l'un l'autre, du fait qu'il s'agit d'un terme vocatif ; et pour autant qu'ils estiment que le chef des dieux soit une même chose que l'univers qui est obscur, caché et inconnu, ils le prient et le convient à se vouloir manifester et à se faire connaître à eux en l'appelant Amoun » (cité par Plutarque, Isis et Osiris, VIII).

(22) Voici les paroles complètes d'un des hadîths qui concernent ce point : « On m'a conféré trois taillons : on m'a conféré la prière par rangées, on m'a conféré la salutation de Paix (as-salâm) qui est le mode de salutation des êtres au Paradis et on m'a conféré l'amîn que n'avait reçu aucun de ceux qui étaient avant vous, à moins qu'Allâh ne l'ait conféré à Aaron, car lorsque Moïse invoquait l'intervention divine, Aaron appuyait de son amîn. »

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Si maintenant on considère la structure littérale des deux mots Om (AWM) et Amen (AMN) on s’aperçoit qu’il s’agit fondamentalement d’un même vocable constitué originairement de deux éléments A et M, qui correspondent aux points extrêmes du son vocal, le premier constituant sa manifestation primordiale, le deuxième son extinction finale (23). Le troisième élément qui intervient dans la constitution de chacun des deux mots diffère, par contre, et joue d’ailleurs un rôle différenciateur : dans un cas, du fait que le u qui intervient dans Aum, signifie « élévation » (utkarsha), on a le Verbe à fonction ascendante et résorptive ; dans l’autre, du fait que le n qui conclut le terme amn, voyellé Amen ou Amîn, comporte un sens d’enveloppement et de Conservation (24), on a le Verbe à fonction confirmative et conclusive. Répondant à des remarques que nous venions de faire à ce propos, René Guénon nous disait de son côté ceci, qui garde son intérêt même indépendamment de nos propres considérations : « Au sujet d’Aum et Amîn, le rapport dont vous parlez est peut-être indiqué en effet d’une certaine façon par le fait que le wâw représente l’union des deux autres termes, tandis que le nûn représente leur produit » (Lettre du 28 février 1949).

Le troisième élément de chacun des vocables dont nous traitons pourrait, effectivement, n’être qu’une modification secondaire et logiquement ultérieure, d’un même vocable originellement bilittère. On peut remarquer aussi que les domaines géographiques où s’étendent les traditions possédant l’un ou l’autre de ces deux vocables sacrés trilittères et en quelque sorte complémentaires entre eux, se situent sur une ligne est-ouest, et plutôt méridionale quant à ses origines tout au moins. D’ailleurs le domaine originel du monosyllabe om, sous une de ses modalités reconnaissables, car il est par endroits prononcé âm (25), est le Sud asiatique et les îles du Pacifique. On le trouve même par une sorte d’émigration extrême chez les Araucans du Chili auxquels d’ailleurs on reconnaît une origine « océanienne ».

(23) On peut remarquer en outre qu'en arabe les lettres correspondantes, l'alif et le mîm, sont respectivement des symboles du principe et de la mort.

(24) Voir René Guénon, Symboles fondamentaux de la Science sacrée, ch. XXIII : Les mystères de la lettre Nûn. — On peut remarquer aussi que le nûn comme lettre et comme morphème de désinence (le tanwîn) est l'élément terminal caractéristique des versets du Coran, ce qui souligne la fonction synthétique de cette dernière révélation du Verbe légiférant dans le cycle traditionnel de notre monde.

(25) Telle est sa prononciation dans l’Inde même chez les populations du Sud qui parlent

le tamil et le malayalam. Il en est de même chez des peuplades de l’Océanie (Nouvelle Guinée). On pourrait même penser que l'on a là des traces du bilittéralisme originel dont nous parlions plus haut.

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Pour ce qui est des Araucans, voici d’après une relation faite par un ecclésiastique catholique (R.P. Emile Housse : Une épopée indienne. Plon 1939), tout d’abord la description (p. 106) d’une cérémonie qui accompagne un sacrifice propitiatoire officié par une Machi (sorte de « druidesse » dit l’auteur) : « Pages et chevaliers noirs dansent à reculons, suivis de la druidesse, du chef de fête qui la guide, des musiciens avec sifflets et flûtes, et des groupes du peuple. Tous sautent en mesure, au son des instruments. A chacune des strophes chantées par la Machi, tous répondent par une exclamation prolongée « ô-ô-ô-om ! » Vingt-quatre fois la procession fait ainsi le tour de l’autel rustique ».

Voici, maintenant, une autre cérémonie pendant laquelle la prononciation du vocable précité est associée à des éléments symboliques qui corroborent son identification avec l’ôm hindou.

Il s’agit d’un rite préparatoire d’une consécration de Machi ; ce rite comporte l’érection d’une échelle sacrée, le réhué : « Au signal donné par le maître de cérémonie, flûtes, cornettes et tambours rassemblent le peuple qui se range en cercle. Au pied de l’autel, des druides égorgent les agneaux offerts par la famille, leur tranchent l’oreille droite, la trempent dans le sang qui coule de l’incision et l’élèvent, à bout de bras, de la main droite. Ils se tournent alors vers l’Orient, ainsi que la Machi principale, qui prononce une prière : « O Dominateur et Père des hommes, (...) Accorde-nous, pour les semailles, beau temps et pluie, afin que nous ayons de quoi vivre ! Ne nous envoie pas de déluge. Que, par ta volonté, nous jouissions du bonheur ! O ô ! O om ! Ou Oum ! »

« Et dans une formidable clameur la multitude répète cet ainsi soit-il final. A ce moment, les sacrificateurs rendent l’oreille des agneaux au propriétaire de chaque bête. Celui-ci, à son tour, formule à haute voix une supplication. Après quoi, il dépose cette oreille sur l’autel, à côté du récipient où les druides versent le sang des victimes. Les animaux sont ensuite dépecés. Au donateur reviennent la tête et la moitié du corps coupé en long ; l’immolateur a l’autre moitié. Quant au cœur, il est suspendu à l’une des branches du canélo. A côté, les invités généreux accrochent les poules tuées qu’ils offrent pour la fête.

« Aussitôt la musique reprend, et accompagne une ronde générale que précipite l’enthousiasme : les gens à pied tournent autour du réhué, en sautant et se dandinant ; les cavaliers décrivent, à toutes brides, de larges cercles. Tous, sans exception, hurlent des « ô-ô-ô-om ! » sans fin ». (id., p. 100).

Ayant eu l’occasion de faire part à René Guénon de cette constatation et de commenter quelque peu le document, nous eûmes la réponse suivante :

« Ce que vous me dites au sujet de l’existence du mantra « Aum » chez les Araucans est réellement très intéressant, et je n’en avais jamais entendu parler ; votre remarque au sujet de l’offrande de l’oreille et de sa relation avec le son primordial me paraît tout à fait justifiée ; et il est sûrement très remarquable aussi de retrouver ainsi ce mantra dans une région où on ne peut certainement pas dire qu’il soit venu de l’Inde ». (Lettre du 21 janvier 1949).

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Pour être tout à fait clair quant au sens de ces constatations, nous devons ajouter que, contrairement à ce que l’on pourrait penser d’après les notions générales concernant les origines pré-indiennes de la tradition hindoue, le vocable om n’est pas de provenance nordique et n’est pas indo-iranien. Cette donnée linguistique si fondamentale pour la symbolique ainsi que pour la technique rituelle et spirituelle de l’Hindouisme ne figure pas, en effet, dans les premiers textes védiques, ceux du Rig-Vêda avant tout, comme non plus dans ceux de la tradition mazdéenne à laquelle on reconnaît d’autre part une communauté de berceau avec l’Hindouisme avant leur constitution en traditions indépendantes. D’autres textes védiques établis ultérieurement, dans leur forme actuelle tout au moins, possèdent le monosyllabe sacré, même allié aux versets tirés du Rig-Vêda (comme dans le cas de la gayatri) mais cela montre plutôt que les textes respectifs furent constitués par une combinaison avec des éléments appartenant aux traditions aborigènes de l’Inde (26).

(26) La doctrine de la Trimurti ne figure pas non plus dans le Rig-Vêda, et on peut penser que la relation symbolique que cette doctrine présente avec les éléments constitutifs d'Om la soumet à une explication historique analogue.

[Michel Vâlsan, Le Triangle de l'Androgyne et le monosyllabe « Om », 4. « Om » et « Amen », Études Traditionnelles, mars-avr., et mai-juin 1966. Repris dans le recueil posthume L’Islam et la fonction de René Guénon, Editions de  l'Œuvre, 1984, chap.VIII,  p.157-170].

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