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Publié par Abdoullatif

Francis Bacon (1561-1626), René Descartes (1596-1650) et Auguste Comte (1798-1850).

Francis Bacon (1561-1626), René Descartes (1596-1650) et Auguste Comte (1798-1850).

Au début de la philosophie moderne, Bacon regarde encore les trois termes Deus, Homo, Natura comme constituant trois objets de connaissance distincts, auxquels il fait correspondre respectivement les trois grandes divisions de la « philosophie » ; seulement, il attribue une importance prépondérante à la « philosophie naturelle » ou science de la Nature, conformément à la tendance « expérimentaliste » de la mentalité moderne, qu’il représente à cette époque, comme Descartes, de son côté, en représente surtout la tendance « rationaliste (1) ». Ce n’est encore, en quelque sorte, qu’une simple question de « proportions (2) » ; il était réservé au XIXe siècle de voir paraître, en ce qui concerne ce même ternaire, une déformation assez extraordinaire et inattendue : nous voulons parler de la prétendue « loi des trois états » d’Auguste Comte ; mais, comme le rapport de celle-ci avec ce dont il s’agit peut ne pas sembler évident au premier abord, quelques explications à ce sujet ne seront peut-être pas inutiles, car il y a là un exemple assez curieux de la façon dont l’esprit moderne peut dénaturer une donnée d’origine traditionnelle, lorsqu’il s’avise de s’en emparer au lieu de la rejeter purement et simplement.

L’erreur fondamentale de Comte, à cet égard, est de s’imaginer que, quel que soit le genre de spéculation auquel l’homme s’est livré, il ne s’est jamais proposé rien d’autre que l’explication des phénomènes naturels ; partant de ce point de vue étroit, il est forcément amené à supposer que toute connaissance, de quelque ordre qu’elle soit, représente simplement une tentative plus ou moins imparfaite d’explication de ces phénomènes. Joignant alors à cette idée préconçue une vue tout à fait fantaisiste de l’histoire, il croit découvrir, dans des connaissances différentes qui ont toujours coexisté en réalité, trois types d’explication qu’il considère comme successifs, parce que, les rapportant à tort à un même objet, il les trouve naturellement incompatibles entre eux ; il les fait donc correspondre à trois phases qu’aurait traversées l’esprit humain au cours des siècles, et qu’il appelle respectivement « état théologique », « état métaphysique » et « état positif ». Dans la première phase, les phénomènes seraient attribués à l’intervention d’agents surnaturels ; dans la seconde, ils seraient rapportés à des forces naturelles, inhérentes aux choses et non plus transcendantes par rapport à elles ; enfin, la troisième serait caractérisée par la renonciation à la recherche des « causes », qui serait alors remplacée par celle des « lois », c’est-à-dire de rapports constants entre les phénomènes. Ce dernier « état », que Comte regarde d’ailleurs comme le seul définitivement valable, représente assez exactement la conception relative et bornée qui est en effet celle des sciences modernes ; mais tout ce qui concerne les deux autres « états » n’est véritablement qu’un amas de confusions ; nous ne l’examinerons pas en détail, ce qui serait de fort peu d’intérêt, et nous nous contenterons d’en dégager les points qui sont en rapport direct avec la question que nous envisageons présentement.

Comte prétend que, dans chaque phase, les éléments d’explication auxquels il est fait appel se seraient coordonnés graduellement, de façon à aboutir en dernier lieu à la conception d’un principe unique les comprenant tous : ainsi, dans l’« état théologique », les divers agents surnaturels, d’abord conçus comme indépendants les uns des autres, auraient été ensuite hiérarchisés, pour se synthétiser finalement dans l’idée de Dieu (3). De même, dans le soi-disant « état métaphysique », les notions des différentes forces naturelles auraient tendu de plus en plus à se fondre dans celle d’une « entité » unique, désignée comme la « Nature (4) » ; on voit d’ailleurs par là que Comte ignorait totalement ce qu’est la métaphysique, car, dès lors qu’il est question de « Nature » et de forces naturelles, c’est évidemment de « physique » qu’il s’agit et non point de « métaphysique » ; il lui aurait suffi de se reporter à l’étymologie des mots pour éviter une si grossière méprise. Quoi qu’il en soit, nous voyons ici Dieu et la Nature, considérés non plus comme deux objets de connaissance, mais seulement comme deux notions auxquelles conduisent les deux premiers des trois genres d’explication envisagés dans cette hypothèse (5) ; il reste l’Homme, et il est peut-être un peu plus difficile de voir comment il joue le même rôle à l’égard du troisième, mais pourtant il en est bien ainsi en réalité.

Cela résulte en effet de la façon dont Comte envisage les différentes sciences : pour lui, elles sont arrivées successivement à l’« état positif » dans un certain ordre, chacune d’elles étant préparée par celles qui la précèdent et sans lesquelles elle n’aurait pu se constituer. Or la dernière de toutes les sciences suivant cet ordre, celle par conséquent à laquelle toutes les autres aboutissent et qui représente ainsi le terme et le sommet de la connaissance dite « positive », science que Comte s’est lui-même donné en quelque sorte pour « mission » de constituer, est celle à laquelle il a attribué le nom assez barbare de « sociologie », passé depuis lors dans l’usage courant ; et cette « sociologie » est proprement la science de l’Homme, ou, si l’on préfère, de l’Humanité, envisagée naturellement au seul point de vue « social » ; d’ailleurs, pour Comte, il ne peut y avoir d’autre science de l’Homme que celle-là, car il croit que tout ce qui caractérise spécialement l’être humain et lui appartient en propre, à l’exclusion des autres êtres vivants, procède uniquement de la vie sociale. Il était dès lors parfaitement logique, quoi que certains aient pu en dire, qu’il aboutît là ou il a abouti en fait : poussé par le besoin plus ou moins conscient de réaliser une sorte de parallélisme entre l’« état positif » et les deux autres « états » tels qu’il se les représentait, il en a vu l’achèvement dans ce qu’il a appelé la « religion de l’Humanité (6) ». Nous voyons donc ici, comme terme « idéal » des trois « états » respectivement, Dieu, la Nature et l’Humanité ; nous n’y insisterons pas davantage, car cela suffit en somme pour montrer que la trop fameuse « loi des trois états » provient bien réellement d’une déformation et d’une application faussée du ternaire Deus, Homo, Natura, et ce qui est plutôt étonnant c’est qu’il ne paraît pas que personne s’en soit jamais aperçu.

(1) Descartes aussi, d’ailleurs, s’attache surtout à la « physique » ; mais il prétend la construire par raisonnement déductif, sur le modèle des mathématiques, tandis que Bacon veut au contraire l’établir sur une base tout expérimentale.

(2) À part, bien entendu, les réserves qu’il y aurait lieu de faire sur la façon toute profane dont les sciences sont déjà conçues alors ; mais nous parlons seulement ici de ce qui est reconnu comme objet de connaissance, indépendamment du point de vue sous lequel il est envisagé.

(3) Ces trois phases secondaires sont désignées par Comte sous les noms de « fétichisme », de « polythéisme » et de « monothéisme » ; il est à peine besoin de dire ici que, tout au contraire, c’est le « monothéisme », c’est-à-dire l’affirmation du Principe un, qui est nécessairement à l’origine ; et même, en réalité, ce « monothéisme » seul a existé toujours et partout, sauf du fait de l’incompréhension du vulgaire et dans un état d’extrême dégénérescence de certaines formes traditionnelles.

(4) Comte suppose d’ailleurs que, partout où il est ainsi parlé de la « Nature », celle-ci doit être plus ou moins « personnifiée », comme elle le fut en effet dans certaines déclamations philosophico-littéraires du XVIIIe siècle.

(5) Il est bien évident que ce n’est en effet qu’une simple hypothèse, et même une hypothèse fort mal fondée, que Comte affirme ainsi « dogmatiquement » en lui donnant abusivement le nom de « loi ».

(6) L’« Humanité », conçue comme la collectivité de tous les hommes passés, présents et futurs, est chez lui une véritable « personnification », car, dans la partie pseudo-religieuse de son œuvre, il l’appelle le « Grand Être » ; on pourrait voir là comme une sorte de caricature profane de l’« Homme Universel ».

[René Guénon, La Grande Triade, Chapitre XX – Déformations philosophiques modernes].

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