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Publié par Abdoullatif

Vue de l'ancienne ville de Fès (Fas al-Bali) à partir du cimetière de Bab al-Ftouh.

Vue de l'ancienne ville de Fès (Fas al-Bali) à partir du cimetière de Bab al-Ftouh.

Un jeudi matin de l’an mille neuf cent quarante-quatre. Dix heures trente d’un printemps traversé par l’épidémie, le manque et la famine. Fès a fermé ses portes et compte ses morts, victimes du typhus. Dans une ruelle basse et étroite appelée sans ironie « Borj Dhab » (Citadelle d’or), la porte d’une maison aux murs fissurés est entrouverte. Des enfants, pieds nus, montent des roseaux et courent dans des champs imaginaires. La rue est pierreuse. La boue a séché depuis les dernières pluies. Un rayon de lumière éclaire la voûte apparement fatiguée mais solide. Fès ne se donne pas. Elle restepliée sur son mystère. Fière de son âge et de son secret, elle ne commet jamais la vulgarité qui consiste à ouvrir ses entrailles pour l’étranger. Une ville qui a avalé l’œuvre du temps, étalant le voile sur la pierre et renvoyant le soleil versle sud. A l’intérieur de la maison, au milieu de la cour, un mince jet d’eau irrigue la petite fontaine où une vieille femme, Lalla Radhia, est en train de faire ses ablutions pour la prière. C’est la sage-femme, arrivée à la maison à l’aube. Elle prie sous l’arbre sec, un vieux citronnier, puis s’assoit au bord de la fontaine impassible. Elle attend. Tout le monde attend. Une femme noire circule dans la maison en balançant un encensoir d’où sort une fumée légère et parfumée. C’est le parfum du paradis. Peu d’hommes dans la maison. Ils sont partis tôt le matin faire la queue pour avoir les bons de rationnement.

Dans la pièce principale, la femme enceinte couchée sur son matelas de laine gémit à intervalles réguliers. Elle affronte les premières douleurs dans l’indifférence de Lalla Radhia. Après tout, pourquoi s’agiter ? Ce n’est qu’une naissance, une naissance normale. Elle le serait encore plus s’il n’y avait la guerreau loin et si Fès ne devait vivre sous le régime du rationnement.

La guerre mondiale est loin, loin de Fès qui garde son calme et sa sérénité. Les soldats marocains que la France a requis ne sont pas des Fassis, des citadins. Ce sont en majorité des hommes des montagnes et des plaines, des Berbères, des paysans rudes. Les hommes de Fès cultivent un sentiment de supériorité parce qu’ils ont la peau blanche et grasse. Même pauvres, ils aspirent à une forme d’aristocratie propre aux citadins. Ce sont des hommes de la cité, hommes de l’intérieur des remparts, couvés par les mères et les épouses, prudents, calculateurs, souvent égoïstes et généreux dans les limites du clan. Gardiens de la tradition, et des certitudes, ils ne font pas la guerre : ils font de la politique. Ils aiment trop leur corps pour l’exposer à la violence de la pierre et de l’histoire. Ils le protègent et se préservent en permanence. C’est en cela qu’ils persévèrent en leur être, le conservent et en sont satisfaits. Ils se marient entre eux et verrouillent leurs portes par peur ou mépris de l’étranger. Est considéré comme étranger, celui qui n’est pas de Fès.

La femme enceinte s’est mise à genoux. Elle appelle au secours. Sa mère, assise dans un coin de la chambre la regarde sans bouger, égrenant son chapelet. Lalla Radhia quitte la fontaine, retrousse ses manches et fait signe de la tête à son assistante qui la suit. Elle passe ses mains épaisses sur le ventre de la femme enceinte. Son aide vient par-derrière, applique ses genoux contre le dos et la tire de toutes e forces vers elle. La femme s’accroche à elle comme aux branches d’un arbre et tire sur ses vêtements. La sage-femme demande qu’on chauffe l’eau et que tout le monde quitte la pièce, à l’exception de la mère. Calme et résignée, elle attend, occupée dans ses prières psalmodiées.

Commence alors la série d’invocations. Tout en caressant le ventre impatient de la jeune femme, Lalla Radhia récite ses appels :

L’assistante et la mère répétent après elle. La jeune femme mord dans un chiffon pour ne pas hurler de douleur.

La femme, comme fypnotisée par les appels et les prières, ne crie plus. Elle répète les bribes de phrases tout en contenant ses douleurs.

Toute la famille s’était mobilisée pour que cette naissance ne souffrit pas trop des rigueurs de la guerre. Le grand-père s’était occupé du mouton, le sacrifice pour accéder au nom. Il avait donné de l’argent et du sucre à un bergerde Sefrou pour lui garder un mouton. Le frère ainé s’était occupé des provisions d’huile d’olive ; le cadet s’était procuré un sac de farine et cinq pains de sucre. Quant au mari, il s’étaitchargé de tout le reste. La chaine de soladiratité inter-familiale avait joué pour cette naissance. La guerre, le typhus, et la famine ne devaient pas empêcher des citadins de souche de célébrer une naissance.

Le visage de la femme se crispe. Elle ne mord plus dans le chiffon mais hurle de toutes ses forces. Lalla Radhia se met aussi à genoux. L’assitante tire verselle. La mère prie à haute voix.

Dix heures trente d’un matin frais. Une lumière douce règne sur la maison. Les enfants jouent dans la cour ouverte sur le ciel. Une vieille mendiante, recueillie dans la famille, monte sur la terrasse et pousse un you-you, un crie de joie. L’enfant apparaît. Ni beau ni moche. Un gros bébé. Lalla  Radhia sourit pour la première fois. « C’est un homme ! », dit-elle. Sur un plateau, un citron vert coupé en deux. Elle met une toute petite goute de citron dans chaque œil du bébé. « Il sera lucide et clairvoyant », dit-elle entre ses lèvres. Elle quitte lachambre, emporte son couffin et va dormir dans une pièce sur la terrasse, loin du bruit.

Dans l’après-midi, elle vient voir l’enfant. Elle lui ouvrela bouche et y introduit son index. Elle vérifie s’il n’est pas né avec une dent. Elle retire son doigt et soupire, soulagée : « Merci mon Dieu ! »

Naître avec une dent n’augure rien de bon.

Le bébé se porte bien. La mère affronte tant bien que mal les douleurs de d’après l’accouchement. A présent, Lalla Radhia qui avait préparé du fenjel, une plante très verte séchée, moulue et raffinée, la mélange avec de l’huile et du citron et l’étale sur le ventre endolorie qu’elle ceint d’un pansement. L’effet est immédiat. Les douleurs s’arrêtent.

Au septième jour de la naissance, le grand-père égorge le mouton, à l’aube, après la prière. Il prononce la Fâtiha, lève les mains au ciel et prie Dieu pour que ce garçon soit un homme de bien, droit et vertueux, discipliné et sage, porteur de bonheur et de bien-être, riche et savant, juste et bon musulman, l’enfant avec lequel finiront les guerres et la misère et qui apportera la paix au fils de l’Islam et à la communauté unie de la ville de Moulay Idriss, fondateur et père de Fès.

Après la prière de naissance, la prière qui donne le nom et fixe les racines de l’être, le grand-père invite toute la famille à manger et prononce le nom : Mohammed Mokhtar.

Ainsi cet enfant a été conçu pour être élu, élu selon le nom symboliquement…

[Tahar Ben Jelloun, La prière de l’absent, extrait du chapitre 2.]

Note du blog : Le titre choisit pour cet extrait, n’est pas celui de l’auteur qui avait intitulé ce chapitre « L’année du typhus ». L’intérêt pour nous dans une partie de cet extrait du roman de T. Ben Jelloun réside dans sa description d’un accouchement à l’ancienne dans une société musulmane. Le mérite de cette narration, quelque soit l’état d’esprit de l’auteur et en dehors du contexte et de ses propres jugements, est qu’elle n’élude pas les détails montrant le caractère sacré, rituel ou symbolique de tout acte dans une ambiance traditionnelle (qu’a connue cet auteur) où le point de vue profane de la « vie ordinaire » ne possède aucune légitimité. Cette description va jusque dans le détail d’invocations manusrites en arabe (dialectal) rapportées dans le roman.

René Guénon avait affirmé à propos de la « vie ordinaire » ou la « vie courante » : « ce qu’on entend par là, en effet, c’est bien, avant tout, quelque chose où, par l’exclusion de tout caractère sacré, rituel ou symbolique (qu’on l’envisage au sens spécialement religieux ou suivant toute autre modalité traditionnelle, peu importe ici, puisque c’est également d’une action effective des « influences spirituelles » qu’il s’agit dans tous les cas), rien qui ne soit purement humain ne saurait intervenir en aucune façon » (Cf. Le règne de la quantité et les signes des temps, L’illusion de la vie ordinaire).

René Guénon avait indiqué aussi que la méconnaissance de la « la valeur et la portée de l’exotérisme » est, « au fond, du même ordre que celle de l’efficacité propre des rites, si répandue aussi actuellement dans le monde occidental » :

« Du reste, cette ignorance pratique elle-même, qui consiste à regarder comme inutile ou superflue la participation à une tradition exotérique, ne serait pas possible sans une méconnaissance même théorique de cet aspect de la tradition, et c’est là ce qui la rend encore plus grave, car on peut se demander si quelqu’un chez qui existe une telle méconnaissance, quelles que soient d’ailleurs ses possibilités, est bien réellement prêt à aborder le domaine ésotérique et initiatique, et s’il ne devrait pas plutôt s’appliquer à mieux comprendre la valeur et la portée de l’exotérisme avant de chercher à aller plus loin. En fait, il y a là manifestement la conséquence d’un affaiblissement de l’esprit traditionnel entendu dans son sens général, et il devrait être évident que c’est cet esprit qu’il faut avant tout restaurer intégralement en soi-même si l’on veut ensuite pénétrer le sens profond de la tradition ; la méconnaissance dont il s’agit est, au fond, du même ordre que celle de l’efficacité propre des rites, si répandue aussi actuellement dans le monde occidental. Nous voulons bien admettre que l’ambiance profane dans laquelle vivent certains leur rende plus difficile la compréhension de ces choses ; mais c’est précisément contre l’influence de cette ambiance qu’il leur faut réagir sous tous les rapports, jusqu’à ce qu’ils soient parvenus à se rendre compte de l’illégitimité du point de vue profane lui-même. » (Cf. Initiation et Réalisation spirituelle, Nécessité de l’exotérisme traditionnel)

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