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Publié par Abdoullatif

René Guénon - Influences spirituelles et « égrégores »

Nous avons été quelque peu surpris de lire récemment, dans une note consacrée à nos Aperçus sur l’Initiation, la phrase suivante, présentée de telle façon qu’on pourrait croire qu’elle résume en quelque sorte ce que nous avons dit nous-même dans ce livre : « L’initiation, certes, ne dispense ni de la méditation ni de l’étude, mais elle place l’adepte sur un plan particulier ; elle le met en contact avec l’égrégore d’une organisation initiatique, émané lui-même de l’égrégore suprême d’une initiation universelle, une et multiforme ». Nous n’insisterons pas sur l’emploi abusif qui est fait ici du mot « adepte », bien que, après que nous l’avons dénoncé expressément en expliquant la véritable signification de ce mot, il soit permis de s’en étonner ; de l’initiation proprement dite à l’adeptat, majeur ou même mineur, la voie est longue… Mais ce qui importe le plus, c’est ceci : comme, dans la note dont il s’agit, il n’est pas fait par ailleurs la moindre allusion au rôle des influences spirituelles, il paraît y avoir là une assez grave méprise, que d’autres peuvent du reste avoir commise également, malgré tout le soin que nous avons mis à exposer les choses aussi clairement que possible, car il semble décidément qu’il soit souvent bien difficile de se faire comprendre exactement. Nous pensons donc qu’une mise au point ne sera pas inutile ; ces précisions feront d’ailleurs suite assez naturellement à celles que nous avons données, dans nos derniers articles, en réponse aux diverses questions qui nous ont été posées au sujet du rattachement initiatique.

Tout d’abord, nous devons faire remarquer que nous n’avons jamais employé le mot « égrégore » pour désigner ce qu’on peut appeler proprement une « entité collective » ; et la raison en est que, dans cette acception, c’est là un terme qui n’a rien de traditionnel et qui ne représente qu’une des nombreuses fantaisies du moderne langage occultiste. Le premier qui l’ait employé ainsi est Éliphas Lévi, et, si nos souvenirs sont exacts, c’est même lui qui, pour justifier ce sens, en a donné une étymologie latine invraisemblable, le faisant dériver de grex, « troupeau », alors que ce mot est purement grec et n’a jamais signifié en réalité autre chose que « veilleur ». On sait d’ailleurs que ce terme se trouve dans le Livre d’Hénoch, où il désigne des entités d’un caractère assez énigmatique, mais qui, en tout cas, semblent bien appartenir au « monde intermédiaire » ; c’est là tout ce qu’elles ont de commun avec les entités collectives auxquelles on a prétendu appliquer le même nom. Celles-ci, en effet, sont d’ordre essentiellement psychique, et c’est d’ailleurs là surtout ce qui fait la gravité de la méprise que nous signalons, car, à cet égard, la phrase que nous avons relevée nous apparaît en somme comme un nouvel exemple de la confusion du psychique et du spirituel.

En fait, nous avons parlé de ces entités collectives, et nous pensions avoir précisé suffisamment leur rôle lorsque, à propos des organisations traditionnelles, religieuses ou autres, qui appartiennent au domaine qui peut être dit exotérique, au sens le plus étendu de ce mot, pour le distinguer du domaine initiatique, nous écrivions ceci : « On peut regarder chaque collectivité comme disposant d’une force d’ordre subtil constituée en quelque façon par les apports de tous ses membres passés et présents, et qui, par conséquent, est d’autant plus considérable et susceptible de produire des effets d’autant plus intenses que la collectivité est plus ancienne et se compose d’un plus grand nombre de membres ; il est d’ailleurs évident que cette considération « quantitative » implique essentiellement qu’il s’agit du domaine individuel, au-delà duquel elle ne saurait plus aucunement intervenir » (1). Nous rappellerons du reste, à ce propos, que le collectif, dans tout ce qui le constitue, psychiquement aussi bien que corporellement, n’est pas autre chose qu’une simple extension de l’individuel, et que, par conséquent, il n’a absolument rien de transcendant par rapport à celui-ci, contrairement aux influences spirituelles qui sont d’un tout autre ordre ; il ne faut pas, dirons-nous en reprenant les termes habituels du symbolisme géométrique, confondre le sens horizontal avec le sens vertical. Ceci nous amène à répondre incidemment à une autre question qui nous a encore été posée, et qui n’est pas sans rapport avec ce que nous envisageons présentement : ce serait une erreur de considérer comme un état supra-individuel celui qui résulterait de l’identification avec une entité psychique collective quelle qu’elle soit, aussi bien d’ailleurs qu’avec toute autre entité psychique ; la participation à une telle entité collective, à un degré quelconque, peut bien être regardée, si l’on veut, comme constituant une sorte d’« élargissement » de l’individualité, mais rien de plus. Aussi est-ce uniquement pour obtenir certains avantages d’ordre individuel que les membres d’une collectivité peuvent utiliser la force subtile dont celle-ci dispose, en se conformant aux règles établies à cet effet par la collectivité dont il s’agit ; et, même si, pour l’obtention de ces avantages, il y a en outre intervention d’une influence spirituelle, comme il arrive notamment dans un cas tel que celui des collectivités religieuses, cette influence spirituelle, n’agissant pas alors dans son domaine propre qui est d’ordre supra-individuel, doit être considérée, ainsi que nous l’avons déjà dit également, comme « descendant » dans le domaine individuel et y exerçant son action par le moyen de la force collective dans laquelle elle prend son point d’appui. C’est pourquoi la prière, consciemment ou non, s’adresse de la façon la plus immédiate à l’entité collective, et c’est seulement par l’intermédiaire de celle-ci qu’elle s’adresse aussi à l’influence spirituelle qui agit à travers elle ; les conditions mises à son efficacité par l’organisation religieuse ne sauraient d’ailleurs s’expliquer autrement.

Le cas est tout différent en ce qui concerne les organisations initiatiques, par là même que celles-ci, et celles-ci seules, ont pour but essentiel d’aller au-delà du domaine individuel, et que même ce qui s’y rapporte plus directement à un développement de l’individualité ne constitue en définitive qu’un stade préliminaire pour arriver finalement à dépasser les limitations de celle-ci. Il va de soi que ces organisations comportent aussi, comme toutes les autres, un élément psychique qui peut jouer un rôle effectif à certains égards, par exemple pour établir une « défense » vis-à-vis du monde extérieur et pour protéger les membres d’une telle organisation contre certains dangers venant de celui-ci, car il est évident que ce n’est pas par des moyens d’ordre spirituel que de semblables résultats peuvent être obtenus, mais seulement par des moyens qui sont en quelque sorte au même niveau que ceux dont peut disposer ce monde extérieur ; mais c’est là quelque chose de très secondaire et de purement contingent, qui n’a rien à voir avec l’initiation elle-même. Celle-ci est entièrement indépendante de l’action d’une force psychique quelconque, puisqu’elle consiste proprement et essentiellement dans la transmission directe d’une influence spirituelle, qui doit produire, d’une manière immédiate ou différée, des effets relevant également de l’ordre spirituel même, et non plus d’un ordre inférieur comme dans le cas dont nous avons parlé précédemment, de sorte que ce n’est plus par l’intermédiaire d’un élément psychique qu’elle doit agir ici. Aussi n’est-ce pas en tant que simple collectivité qu’il faut envisager une organisation initiatique comme telle, car ce n’est nullement là que se trouve ce qui lui permet de remplir la fonction qui est toute sa raison d’être : la collectivité, n’étant en somme qu’une réunion d’individus, ne peut, par elle-même, rien produire qui soit d’ordre supra-individuel, le supérieur ne pouvant en aucun cas procéder de l’inférieur ; si le rattachement à une organisation initiatique peut avoir des effets de cet ordre, c’est donc uniquement en tant qu’elle est dépositaire de quelque chose qui est lui-même supra-individuel et transcendant par rapport à la collectivité, c’est-à-dire d’une influence spirituelle dont elle doit assurer la conservation et la transmission sans aucune discontinuité. Le rattachement initiatique ne doit donc pas être conçu comme le rattachement à un « égrégore » ou à une entité psychique collective, car ce n’en est là en tout cas qu’un aspect tout à fait accidentel, et par lequel les organisations initiatiques ne diffèrent en rien des organisations exotériques ; ce qui constitue essentiellement la « chaîne », c’est, redisons-le encore, la transmission ininterrompue de l’influence spirituelle à travers les générations successives (2). De même, le lien entre les différentes formes initiatiques n’est pas une simple filiation d’« égrégores », comme pourrait le faire croire la phrase qui a été le point de départ de ces réflexions ; il résulte en réalité de la présence, dans toutes ces formes, d’une même influence spirituelle, une quant à son essence et quant aux fins en vue desquelles elle agit, sinon quant aux modalités plus ou moins spéciales suivant lesquelles s’exerce son action ; et c’est par là seulement que s’établit, de proche en proche et à des degrés divers, une communication, effective ou virtuelle suivant les cas, avec le centre spirituel suprême.

À ces considérations, nous ajouterons une autre remarque qui a aussi son importance au même point de vue : c’est que, quand une organisation initiatique se trouve dans un état de dégénérescence plus ou moins accentué, bien que l’influence spirituelle y soit toujours présente, son action est nécessairement amoindrie, et alors, par contre, les influences psychiques peuvent agir d’une façon plus apparente et parfois presque indépendante. Le cas extrême à cet égard est celui où, une forme initiatique ayant cessé d’exister comme telle et l’influence spirituelle s’étant entièrement retirée par là même, les influences psychiques subsistent seules à l’état de « résidus » nocifs et même particulièrement dangereux, ainsi que nous l’avons expliqué ailleurs (3). Il est bien entendu que, tant que l’initiation existe réellement, fût-elle réduite à ne pouvoir plus être que purement virtuelle, les choses ne sauraient aller jusque-là ; mais il n’en est pas moins vrai qu’une plus ou moins grande prépondérance prise par les influences psychiques dans une forme initiatique constitue un signe défavorable quant à l’état actuel de celle-ci, et cela montre encore combien ceux qui voudraient rapporter l’initiation elle-même à des influences de cet ordre sont loin de la vérité.

(1) Aperçus sur l’Initiation, ch. XXIV.
(2) En disant ici « générations », nous ne prenons pas seulement ce mot dans son sens extérieur et en quelque sorte « matériel », mais nous entendons surtout faire allusion par là au caractère de « seconde naissance » qui est inhérent à l’initiation.
(3) Le Règne de la quantité et les signes des Temps, ch. XXVII.

[René Guénon, Influences spirituelles et « égrégores », Études Traditionnelles, avril-mai 1947. Repris dans le recueil posthume Initiation et Réalisation spirituelle.]

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