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Publié par Abdoullatif

René Guénon - La prière et l’incantation.

Nous venons de voir qu’il y a des cas où la distinction des deux domaines exotérique et ésotérique n’apparaît pas comme absolument tranchée, du fait même de la façon particulière dont sont constituées certaines formes traditionnelles, et qui établit une sorte de continuité entre l’un et l’autre ; par contre, il est d’autres cas où cette distinction est parfaitement nette, et il en est notamment ainsi lorsque l’exotérisme revêt la forme spécifiquement religieuse. Pour donner de ces derniers cas un exemple précis et bien défini, nous envisagerons la différence qui existe entre la prière, dans l’ordre exotérique, et d’autre part, dans l’ordre ésotérique, ce que nous appellerons l’« incantation », employant ce terme à défaut d’un autre plus clair qui manque aux langues occidentales, et nous réservant de le définir exactement par la suite. Quant à la prière, nous devons faire remarquer avant tout que, bien qu’on entende le plus souvent, dans le langage courant, ce mot dans un sens très vague, et qu’on aille même parfois jusqu’à le prendre comme synonyme du terme d’« oraison » dans toute sa généralité, nous pensons qu’il convient de lui garder ou de lui rendre la signification beaucoup plus spéciale et restreinte qu’il tient de son étymologie même, car ce mot « prière » signifie proprement et exclusivement « demande » et ne peut sans abus être employé pour désigner autre chose ; il ne faudra donc pas oublier que c’est dans ce seul sens que nous l’entendrons au cours des considérations qui vont suivre.

Tout d’abord, pour indiquer de quelle façon on peut comprendre la prière, considérons une collectivité quelconque, soit religieuse, soit simplement « sociale » au sens le plus extérieur, voire même au sens entièrement profane ou ce mot est pris le plus habituellement à notre époque (1) : chaque membre de cette collectivité lui est lié dans une certaine mesure, déterminée par l’étendue de la sphère d’action de la collectivité dont il s’agit, et, dans cette même mesure, il doit logiquement participer en retour à certains avantages, uniquement matériels dans certains cas (tels que celui des nations actuelles, par exemple, ou des multiples genres d’associations basées sur une pure et simple solidarité d’intérêts, et il va de soi que ces cas sont proprement, d’une façon générale, ceux où l’on a affaire à des organisations toutes profanes), mais qui peuvent aussi, dans d’autres cas, se rapporter à des modalités extra-corporelles de l’individu, c’est-à-dire à ce qu’on peut, dans son ensemble, appeler le domaine psychique (consolations ou autres faveurs d’ordre sentimental, et même quelquefois d’un ordre plus élevé), ou encore, tout en étant matériels, s’obtenir par des moyens en apparence immatériels, disons plus précisément par l’intervention d’éléments n’appartenant pas à l’ordre corporel, mais agissant néanmoins directement sur celui-ci (l’obtention d’une guérison par la prière est un exemple particulièrement net de ce dernier cas). En tout cela, nous parlons des modalités de l’individu seulement, car ces avantages ne peuvent jamais dépasser le domaine individuel, le seul qu’atteignent en fait les collectivités quel que soit leur caractère, qui ne constituent pas des organisations initiatiques (ces dernières étant, comme nous l’avons déjà expliqué précédemment, les seules qui aient expressément pour but d’aller au delà de ce domaine), et qui se préoccupent des contingences et des applications spéciales présentant un intérêt pratique à un point de vue quelconque, et non pas seulement, bien entendu, au sens le plus grossièrement « utilitaire », auquel ne se limitent que les organisations purement profanes, dont le champ d’action ne saurait s’étendre plus loin que le domaine corporel.

On peut donc regarder chaque collectivité comme disposant, en outre des moyens d’action purement matériels au sens ordinaire du mot, c’est-à-dire relevant uniquement de l’ordre corporel, d’une force d’ordre subtil constituée en quelque façon par les apports de tous ses membres passés et présents, et qui, par conséquent, est d’autant plus considérable et susceptible de produire des effets d’autant plus intenses que la collectivité est plus ancienne et se compose d’un plus grand nombre de membres (2) ; il est d’ailleurs évident que cette considération « quantitative » indique essentiellement qu’il s’agit bien du domaine individuel, au delà duquel elle ne saurait plus aucunement intervenir. Chacun des membres pourra, lorsqu’il en aura besoin, utiliser à son profit une partie de cette force, et il lui suffira pour cela de mettre son individualité en harmonie avec l’ensemble de la collectivité dont il fait partie, résultat qu’il obtiendra en se conformant aux règles établies par celle-ci et appropriées aux diverses circonstances qui peuvent se présenter ; ainsi, si l’individu formule alors une demande, c’est en somme, de la façon la plus immédiate tout au moins, à ce qu’on pourrait appeler l’esprit de la collectivité (bien que le mot « esprit » soit assurément impropre en pareil cas, puisque, au fond, c’est seulement d’une entité psychique qu’il s’agit) que, consciemment ou non, il adressera cette demande. Cependant, il convient d’ajouter que tout ne se réduit pas uniquement à cela dans tous les cas : dans celui des collectivités appartenant ai une forme traditionnelle authentique et régulière, cas qui est notamment celui des collectivités religieuses, et où l’observation des règles dont nous venons de parler consiste plus particulièrement dans l’accomplissement de certains rites, il y a en outre intervention d’un élément véritablement « non-humain », c’est-à-dire de ce que nous avons appelé proprement une influence spirituelle, mais qui doit d’ailleurs être regardée ici comme « descendant » dans le domaine individuel, et comme y exerçant son action par le moyen de la force collective dans laquelle elle prend son point d’appui (3).

Parfois, la force dont nous venons de parler, ou plus exactement la synthèse de l’influence spirituelle avec cette force collective à laquelle elle s’« incorpore » pour ainsi dire, peut se concentrer sur un « support » d’ordre corporel, tel qu’un lieu ou un objet déterminé, qui joue le rôle d’un véritable « condensateur » (4), et y produire des manifestations sensibles, comme celles que rapporte la Bible hébraïque au sujet de l’Arche d’Alliance et du Temple de Salomon ; on pourrait aussi citer ici comme exemples, à un degré ou à un autre, les lieux de pèlerinage, les tombeaux et les reliques des saints ou d’autres personnages vénérés par les adhérents de telle ou telle forme traditionnelle. C’est là que réside la cause principale des « miracles » qui se produisent dans les diverses religions, car ce sont là des faits dont l’existence est incontestable et ne se limite point à une religion déterminée ; il va sans dire, d’ailleurs, que, en dépit de l’idée qu’on s’en fait vulgairement, ces faits ne doivent pas être considérés comme contraires aux lois naturelles, pas plus que, à un autre point de vue, le « supra-rationnel » ne doit être pris pour de l’« irrationnel ». En réalité, redisons-le encore, les influences spirituelles ont aussi leurs lois, qui, bien que d’un autre ordre que celles des forces naturelles (tant psychiques que corporelles), ne sont pas sans présenter avec elles certaines analogies ; aussi est-il possible de déterminer des circonstances particulièrement favorables à leur action, que pourront ainsi provoquer et diriger, s’ils possèdent les connaissances nécessaires à cet effet, ceux qui en sont les dispensateurs en raison des fonctions dont ils sont investis dans une organisation traditionnelle. Il importe de remarquer que les « miracles » dont il s’agit ici sont, en eux-mêmes et indépendamment de leur cause qui seule a un caractère « transcendant », des phénomènes purement physiques, perceptibles comme tels par un ou plusieurs des cinq sens externes ; de tels phénomènes sont d’ailleurs les seuls qui puissent être constatés généralement et indistinctement par toute la masse du peuple ou des « croyants » ordinaires, dont la compréhension effective ne s’étend pas au delà des limites de la modalité corporelle de l’individualité.

Les avantages qui peuvent être obtenus par la prière et par la pratique des rites d’une collectivité sociale ou religieuse (rites communs à tous ses membres sans exception, donc d’ordre purement exotérique et n’ayant évidemment aucun caractère initiatique, et en tant qu’ils ne sont pas considérés par ailleurs comme pouvant servir de base à une « réalisation » spirituelle) sont essentiellement relatifs et contingents, mais ne sont pourtant nullement négligeables pour l’individu, qui, comme tel, est lui-même relatif et contingent ; celui-ci aurait donc tort de s’en priver volontairement, s’il est rattaché à quelque organisation capable de les lui procurer. Ainsi, dès lors qu’il faut bien tenir compte de la nature de l’être humain telle qu’elle est en fait, dans l’ordre de réalité auquel elle appartient, il n’est nullement blâmable, même pour celui qui est autre chose qu’un simple « croyant » (en faisant ici entre la « croyance » et la « connaissance » une distinction qui correspond en somme à celle de l’exotérisme et de l’ésotérisme), de se conformer, dans un but intéressé, par là même qu’il est individuel, et en dehors du toute considération proprement doctrinale, aux prescriptions extérieures d’une religion ou d’une législation traditionnelle, pourvu qu’il n’attribue à ce qu’il en attend ainsi que sa juste importance et la place qui lui revient légitimement, et pourvu aussi que la collectivité n’y mette pas des conditions, qui, bien que communément admissibles, constitueraient une véritable impossibilité de fait dans ce cas particulier ; sous ces seules réserves, la prière, qu’elle soit adressée à l’entité collective ou, par son intermédiaire, à l’influence spirituelle qui agit à travers elle, est parfaitement licite, même au regard de l’orthodoxie la plus rigoureuse dans le domaine de la pure doctrine (5).

Ces considérations feront mieux comprendre, par la comparaison qu’elles permettent d’établir, ce que nous dirons maintenant au sujet de l’« incantation » ; et il est essentiel de remarquer que ce que nous appelons ainsi n’a absolument rien de commun avec les pratiques magiques auxquelles on donne parfois le même nom (6) ; d’ailleurs, nous nous sommes déjà suffisamment expliqué au sujet de la magie pour qu’aucune confusion ne soit possible et qu’il ne soit pas nécessaire d’y insister davantage. L’incantation dont nous parlons, contrairement à la prière, n’est point une demande, et même elle ne suppose l’existence d’aucune chose extérieure (ce que toute demande suppose forcément), parce que l’extériorité ne peut se comprendre que par rapport à l’individu, que précisément il s’agit ici de dépasser ; elle est une aspiration de l’être vers l’Universel, afin d’obtenir ce que nous pourrions appeler, dans un langage d’apparence quelque peu « théologique », une grâce spirituelle, c’est-à-dire, au fond, une illumination intérieure qui, naturellement, pourra être plus ou moins complète suivant les cas. Ici, l’action de l’influence spirituelle doit être envisagée à l’état pur, si l’on peut s’exprimer ainsi ; l’être, au lieu de chercher à la faire descendre sur lui comme il le fait dans le cas de la prière, tend au contraire à s’élever lui-même vers elle. Cette incantation, qui est ainsi définie comme une opération tout intérieure en principe, peut cependant, dans un grand nombre de cas, être exprimée et « supportée » extérieurement par des paroles ou des gestes, constituant certains rites initiatiques, tels que le mantra dans la tradition hindoue ou le dhikr dans la tradition islamique, et que l’on doit considérer comme déterminant des vibrations rythmiques qui ont une répercussion à travers un domaine plus ou moins étendu dans la série indéfinie des états de l’être. Que le résultat obtenu effectivement soit plus ou moins complet, comme nous le disions tout à l’heure, le but final à atteindre est toujours la réalisation en soi de l’« Homme Universel », par la communion parfaite de la totalité des états, harmoniquement et conformément hiérarchisée, en épanouissement intégral dans les deux sens de l’ « ampleur » et de l’« exaltation », c’est-à-dire à la fois dans l’expansion horizontale des modalités de chaque état et dans la superposition verticale des différents états, suivant la figuration géométrique que nous avons exposée ailleurs en détail (7). Ceci nous amène à établir une autre distinction, en considérant les divers degrés auxquels on peut parvenir suivant l’étendue du résultat obtenu en tendant vers ce but ; et tout d’abord, au bas et en dehors de la hiérarchie ainsi établie, il faut mettre la foule des « profanes », c’est-à-dire, au sens où ce mot doit être pris ici, de tous ceux qui, comme les simples croyants des religions, ne peuvent obtenir de résultats actuels que par rapport à leur individualité corporelle, et dans les limites de cette portion ou de cette modalité spéciale de l’individualité, puisque leur conscience effective ne va ni plus loin ni plus haut que le domaine renfermé dans ces limites restreintes. Pourtant, parmi ces croyants, il en est, en petit nombre d’ailleurs, qui acquièrent quelque chose de plus (et c’est là le cas de certains mystiques, que l’on pourrait considérer en ce sens comme plus « intellectuels » que les autres) : sans sortir de leur individualité, mais dans des « prolongements » de celle-ci, ils perçoivent indirectement certaines réalités d’ordre supérieur, non pas telles qu’elles sont en elles-mêmes, mais traduites symboliquement et revêtues de formes psychiques ou mentales. Ce sont encore là des phénomènes (c’est-à-dire, au sens étymologique, des apparences, toujours relatives et illusoires en tant que formelles), mais des phénomènes suprasensibles, qui ne sont pas constatables pour tous, et qui peuvent entraîner chez ceux qui les perçoivent quelques certitudes, toujours incomplètes, fragmentaires et dispersées, mais pourtant supérieures à la croyance pure et simple à laquelle elles se substituent ; ce résultat s’obtient d’ailleurs passivement, c’est-à-dire sans intervention de la volonté, et par les moyens ordinaires qu’indiquent les religions, en particulier par la prière et l’accomplissement des œuvres prescrites, car tout cela ne sort pas encore du domaine de l’exotérisme.

À un degré beaucoup plus élevé, et même déjà profondément séparé de celui-là, se placent ceux qui, ayant étendu leur conscience jusqu’aux extrêmes limites de l’individualité intégrale, arrivent à percevoir directement les états supérieurs de leur être sans cependant y participer effectivement ; ici, nous sommes dans le domaine initiatique, mais cette initiation, réelle et effective quant à l’extension de l’individualité dans ses modalités extracorporelles, n’est encore que théorique et virtuelle par rapport aux états supérieurs, puisqu’elle n’aboutit pas actuellement à la possession de ceux-ci. Elle produit des certitudes incomparablement plus complètes, plus développées et plus cohérentes que dans le cas précédent, car elle n’appartient plus au domaine phénoménique ; pourtant, celui qui les acquiert peut être comparé à un homme qui ne connait la lumière que par les rayons qui parviennent jusqu’à lui (dans le cas précédent, il ne la connaissait que par des reflets, ou des ombres projetées dans le champ de sa conscience individuelle restreinte, comme les prisonniers de la caverne symbolique de Platon), tandis que, pour connaître parfaitement la lumière dans sa réalité intime et essentielle, il faut remonter jusqu’à sa source, et s’identifier avec cette source même (8). Ce dernier cas est celui qui correspond à la plénitude de l’initiation réelle et effective, c’est-à-dire à la prise de possession consciente et volontaire de la totalité des états de l’être, selon les deux sens que nous avons indiqués ; c’est là le résultat complet et final de l’incantation, bien différent, comme l’on voit, de tous ceux que les mystiques peuvent atteindre par la prière, car il n’est pas autre chose que la perfection même de la connaissance métaphysique pleinement réalisée ; le Yogî de la tradition hindoue, ou le Çûfî de la tradition islamique, si l’on entend ces termes dans leur sens strict et véritable, est celui qui est parvenu à ce degré suprême, et qui a ainsi réalisé dans son être la totale possibilité de l’« Homme Universel ».

(1) Bien entendu, la constatation de l’existence de fait d’organisations sociales purement profanes, c’est-à-dire dépourvues de tout élément présentant un caractère traditionnel, n’implique en aucune façon la reconnaissance de leur légitimité.
(2) Ceci peut être vrai même pour des organisations profanes, mais il est évident que celles-ci ne peuvent en tout cas utiliser cette force qu’inconsciemment et pour des résultats d’ordre exclusivement corporel.
(3) On peut remarquer que, dans la doctrine chrétienne, le rôle de l’influence spirituelle correspond à l’action de la « grâce », et celui de la force collective à la « communion des saints ».
(4) En pareil cas, il y a là une constitution comparable à celle d’un être vivant complet, avec un « corps » qui est le « support » dont il s’agit, une « âme » qui est la force collective, et un « esprit » qui est naturellement l’influence spirituelle agissant extérieurement par le moyen des deux autres éléments.
(5) Il est bien entendu que « prière » n’est aucunement synonyme d’« adoration » ; on peut fort bien demander des bienfaits à quelqu’un sans le « diviniser » pour cela en aucune façon.
(6) Ce mot « incantation » a subi dans l’usage courant une dégénérescence semblable à celle du mot « charme », qui est aussi employé communément dans la même acception, alors que le latin carmen dont il dérive désignait, à l’origine, la poésie prise dans son sens proprement « sacré » ; il n’est peut-être pas sans intérêt de remarquer que ce mot carmen présente une étroite similitude avec le sanscrit karma, entendu au sens d’« action rituelle » comme nous l’avons déjà dit.
(7) Voir Le Symbolisme de la Croix.
(8) C’est ce que la tradition islamique désigne comme haqqul-yaqîn, tandis que le degré précédent, qui correspond à la « vue » sans identification, est appelé aynul-yaqîn, et que le premier, celui que les simples croyants peuvent obtenir à l’aide de l’enseignement traditionnel exotérique, est ilmul-yaqîn.

[René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Chap. XXIV - La prière et l’incantation.]

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