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Publié par Abdoullatif

Aperçus sur la symbolique de l'Escabeau divin (al-Kursî)

Si le Nom divin Fâtir évoque les idées de séparation principielle et de détermination primordiale, le terme Kursî, autre équivalent du nom Maryam (1), exprime, quant à lui, celles de cassure et d'une descente de la Présence divine au coeur de la manifestation individuelle. Son caractère « féminin » se marque avant tout dans la relation qui unit al-Kursî, c'est-à-dire l'« Escabeau » divin, au Trône du Tout-Miséricordieux (‘Arsh ar-Rahmân). Alors que ce dernier englobe l'ensemble des choses existenciées et symbolise en Islam l'« unicité » de l'Existence universelle, al-Kursî représente, de son côté, les dualités cosmiques (2). L'émir Abd al-Qâdir le décrit comme « l'épouse du Trône » (3), car il est, dans l'ordre manifesté, le principe des complémentarismes el des oppositions. Cette relation particulière du Trône et de l'Escabeau met en relief un enseignement de la doctrine akbarienne relatif à la Miséricorde divine : représentée comme telle par le Trône d'ar-Rahmân, elle se différencie au degré d'al-Kursî en « colère » et en « grâce ». Ceci explique que les deux Pieds divins puissent correspondre également au Paradis et à l'Enfer. Selon Ibn Arabî, le Pied « paradisiaque » est mentionné dans le verset : « Est-il étonnant pour les hommes que Nous ayons inspiré à l'un d'entre eux (rajulin min-hum) : que tu avertisses les hommes et annonces à ceux qui croient qu'ils auront un Pied sûr (qadama sidqin) auprès de leur Seigneur » (Cor., 10,2). Le « Pied sûr » est lié à la Forme du Prophète (4) : qu'Allâh répande sur lui Sa Grâce unitive et Sa Paix ! La Bénédiction et la Miséricorde qui s'y rattachent seront réservées exclusivement à ceux qui auront, en ce monde, réalisé pleinement et scrupuleusement la Norme et la Forme prophétiques, dans toute la mesure de leurs moyens. C'est pourquoi la miséricorde dont il s'agit ici est celle d’ar-Rahîm, le « Très-Miséricordieux », qui, à la différence d’ar-Rahmân, le « Tout-Miséricordieux », n'est pas seulement un Nom d'Allâh mais aussi un nom du Prophète. Cet enseignement doctrinal est en rapport étroit avec la salutation paradisiaque de la Sourate Yâ Sîn : salâmun qawlan min Rabbin rahîmin (Cor., 36,58), c'est-à-dire : « Paix ! Parole d'un Seigneur Très-Miséricordieux... », à laquelle fait suite wa-mtâzû-l-yawma ayyu-hâ-l-mujrîmûna « ... et écartez-vous aujourd'hui, ô coupables ! » : c'est là le Pied « infernal » que le Cheikh al-Akbar met en rapport avec le Nom al-Jabbâr, « le Contraignant universel ». Le Tout-Miséricordieux pose ce pied dans la Géhenne lorsqu'elle se plaint de ne pas être remplie et demande : « Y a-t-il davantage (sous-entendu : de damnés pour moi) ? » (Cor., 50,30).

Le verset coranique qui mentionne le « Pied sûr » est suivi de cet autre : « Il n'y aura d'intercesseur qu'après Sa Permission » (Cor., 10,3). L'Intercession est désignée en arabe par le terme shafâ’a dont la racine évoque l'idée de ce qui va par « couples » ou par « paires ». A partir de là, et par référence à l'ensemble de ce passage coranique, Ibn Arabî considère al-Kursî comme la première manifestation de la dualité principielle. L'aspect métaphysique correspondant réside alors dans le fait que l'Essence divine comprend parmi Ses possibilités celle de la nisba, c'est-à-dire le rapport purement conceptuel et illusoire par lequel le monde apparaît doué d'une réalité propre « s'ajoutant » en quel-que sorte à celle du Principe, ce qui constitue la racine même de toutes les dualités et de tous les complémentarismes. La doctrine d’al-Kursî rejoint ici celle de la Mashî'a en sorte que l'Intercession prend elle-même une certaine connotation « mariale » : il s'agit en effet essentiellement d'une fonction miséricordieuse qui sera exercée, au Jour de la Résurrection, par des intermédiaires, Anges ou hommes, dont l'être est parfaitement conforme à l'Ordre principiel et à la Forme divine ; elle s'exercera en faveur de ceux chez qui cette conformité est moins parfaite et rendra possible leur entrée dans le Paradis (5). L'intercession ainsi entendue com-porte une application d'ordre cyclique : elle désigne alors, en un temps d'obscurcissement spirituel extrême, la fonction de la Forme muhammadienne représentée par al-Kursî, intermédiaire privilégié entre la Vérité universelle et l'humanité terrestre ; témoin à charge, mais aussi guide et intercesseur miséricordieux.

(…)

On constate donc que l'apparition du monosyllabe [Om] est liée à un processus de « descente » cyclique qui symbolise, dans le domaine temporel, la descente axiale du Commandement divin figurée par les trois lettres arabes correspondant aux mâtrâs d'Om : l'alif, le wâw et le mîm. Cette dernière lettre, qui peut être envisagée ici comme l'initiale du nom Maryam, représente à la fois le « voile servitorial » et l'occultation du qu'elle renferme en elle (6). Il ressort de diverses indications données par Michel Vâlsan que le « secret » ainsi occulté n'est autre que la manifestation de la Forme muhammadienne, c'est-à-dire du Verbe divin dans le domaine des actes qui est celui des dualités et des oppositions (7).

Ces dernières remarques nous ramènent au symbolisme d'al-Kursî. Le caché dans le mîm peut être considéré comme un symbole du Mystère et du « Sacrifice » suprême, car il correspond, pour l'Homme Universel, au terme Final de sa « réalisation descendante » (8). Les dualités au sein desquelles le Verbe se manifeste ainsi sont figurées par les deux points souscrits du arabe et aussi par les deux « Pieds » divins qui reposent sur l’« Escabeau ». Le Commandement seigneurial se « brise » alors (9) : selon Ibn Arabî, il se partage en « notification » (khabar) et en « règle de conduite » (hukm) tandis qu'il apparaît, dans le domaine des actes, sous les aspects opposés de l'« ordre » et de la « défense ». Ceci explique qu'al-Kursî soit également mis en correspondance, au point de vue des fonctions traditionnelles, avec le Maqâm de la Risâla bashariyya, c'est-à-dire avec la Station permanente d'où procèdent les Envoyés d'Allâh et où réside, au Cœur de notre monde, le principe immédiat des « Missions divines » adressées aux hommes.

(1) K+u+R+S+I = 20 + 200 + 60 + 10 = 290.
(2) A titre d'exemple : le Trône est mis en correspondance avec al-yawm, qui désigne le cycle d'une journée complète, et l'Escabeau avec al-layla wa-n-nahâr, qui exprime le complémentarisme de la nuit et du jour. Un couple particulièrement significatif est celui de la « détente » (bast) et de la « contraction » (qabd) qui équivaut en réalité à celui du solve et du coagula hermétiques. Ceci est à mettre en rapport avec le rôle de Marie dans l'hermétisme occidental.
(3) Kitâb al-Mawâqif, Mawqif 91.
(4) Le terme rajul (« homme » au sens du latin vir) qui désigne le Prophète dans ce verset est un équivalent littéral de rijl (= pied).
(5) En revanche, la Toute-Miséricorde d'ar-Rahmân concerne la félicité relative obtenue à la longue par les damnés, sans qu'ils puissent pour autant sortir de la Géhenne ; selon Ibn Arabî, cette félicité résulte d'une affinité entre leur nature profonde et la Demeure infernale. La même idée explique que ceux dont la nature est faite pour le Paradis y entreront grâce à l'intervention du « plus Miséricordieux des Miséricordieux » (arhamu-r-râhimîna), même s'ils n'ont accompli aucun bien durant leur vie terrestre ; il s'agit là, bien évidemment, d'un cas-limite.
(6) En effet, le nom de la lettre mîm se décompose en mîm +  + mîm ; ces trois lettres sont présentes dans le nom Maryam.
(7) Cf. Remarques complémentaires sur Om et le symbolisme polaire, dans Etudes Traditionnelles, 1975, p. 110-111, ainsi que La Doctrine initiatique du Pèlerinage, p. 282-283.
(8) C'est pourquoi  apparaît, en doctrine akbarienne, comme un équivalent du Nom Huwa, qui désigne le « Soi Suprême » ; les deux vocables ont d'ailleurs le même nombre puisque  se décompose en  + alif dont la somme est (10 + 1) = 11. L'expression yâ Huwa peut prendre soit un sens d'invocation et d'interpellation : ô Huwa !, soit un sens d'identification :  = Huwa. Michel Vâlsan faisait observer une certaine équivalence sonore entre cette expression et la vocalisation « Jéhovah » du Tétragramme YHVH, qui est le « Nom ineffable » du Judaïsme. La formule islamique est d'autant plus significative que son nombre total, qui est 22, est aussi celui des lettres de l'alphabet hébraïque.
(9) L'idée de « brisure » se rattache à une racine composée des mêmes éléments constitutifs que celle dont est tirée Kursî. La vocalisation en « i » se dit kasra et le  est la lettre de prolongation correspondante. De nombreuses ishârât sont basées sur ce rapprochement.

[Deux extraits du chapitre VI - « L’Escabeau divin » du livre Marie en Islam de Charles-André Gilis (Abd ar-Razzâq Yahyâ), Editions traditionnelles, 1990, p.57-59 et 64-65. Il ne s'agit pas ici d'une exégèse de verset auquel on attribue le même nom (âyat al-kursî) : nous signalons ces extraits à toutes fins utiles, et en particulier pour indiquer à ceux que cela intéresse de les mettre en relation avec l’enseignement akbarien sur le « Jour de l’éternité » (yawm al-abad) présenté par le même auteur traditionnel dans Les sept étendards du Califat, chapitre XXII : Le cycle humain total. Cela permet de faire ressortir le symbolisme du , emblême de l’Escabeau (Kursî), de la « manifestation de la Forme muhammadienne, c'est-à-dire du Verbe divin dans le domaine des actes qui est celui des dualités et des oppositions » et le rapprochement  avec l’ « Embryon d’or » hindou et le Yin-Yang extrême oriental...

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