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Publié par Abdoullatif

René Guénon - L’accord sur les principes

Quand on veut parler de principes à nos contemporains, on ne doit pas espérer se faire comprendre sans difficulté, car la plupart d’entre eux ignorent totalement ce que cela peut être, et ne se doutent même pas que cela puisse exister ; assurément, ils parlent bien de principes, eux aussi, ils en parlent même beaucoup trop, mais toujours pour appliquer ce mot à tout ce à quoi il ne saurait convenir. C’est ainsi que, à notre époque, on appelle « principes » des lois scientifiques un peu plus générales que les autres, qui sont exactement le contraire en réalité, puisqu’elles sont des conclusions et des résultats inductifs, quand elles ne sont pas de simples hypothèses. C’est ainsi que, plus communément encore, on accorde ce nom à des conceptions morales, qui ne sont même pas des idées, mais l’expression de quelques aspirations sentimentales, ou à des théories politiques, souvent à base sentimentale également, comme le trop fameux « principe des nationalités », qui a contribué au désordre de l’Europe au delà de tout ce qu’on peut imaginer ; ne va-t-on pas jusqu’à parler couramment de « principes révolutionnaires », comme si ce n’était pas là une contradiction dans les termes ? Quand on abuse d’un mot à tel point, c’est qu’on en a entièrement oublié la vraie signification ; ce cas est tout à fait semblable à celui du mot de « tradition », appliqué, comme nous le faisions remarquer précédemment, à n’importe quelle coutume purement extérieure, si banale et si insignifiante qu’elle soit ; et, pour prendre encore un autre exemple, si les Occidentaux avaient conservé le sens religieux de leurs ancêtres, n’éviteraient-ils pas d’employer à tout propos des expressions comme celles de « religion de la patrie », de « religion de la science », de « religion du devoir », et autres du même genre ? Ce sont là, non des négligences de langage sans grande portée, mais des symptômes de cette confusion qui est partout dans le monde moderne : on ne sait plus faire la distinction entre les points de vue et les domaines les plus différents, entre ceux qui devraient demeurer le plus complètement séparés ; on met une chose à la place d’une autre avec laquelle elle n’a aucun rapport ; et le langage ne fait en somme que représenter fidèlement l’état des esprits. Comme il y a d’ailleurs correspondance entre la mentalité et les institutions, les raisons de cette confusion sont aussi les raisons pour lesquelles on s’imagine que n’importe qui peut remplir indifféremment n’importe quelle fonction ; l’égalitarisme démocratique n’est que la conséquence et la manifestation, dans l’ordre social, de l’anarchie intellectuelle ; les Occidentaux d’aujourd’hui sont véritablement, à tous égards, des hommes « sans caste », comme disent les Hindous, et même « sans famille », au sens où l’entendent les Chinois ; ils n’ont plus rien de ce qui fait le fond et l’essence des autres civilisations.

Ces considérations nous ramènent précisément à notre point de départ : la civilisation moderne souffre d’un manque de principes, et elle en souffre dans tous les domaines ; par une prodigieuse anomalie, elle est, seule entre toutes les autres, une civilisation qui n’a pas de principes, ou qui n’en a que de négatifs, ce qui revient au même. C’est comme un organisme décapité qui continuerait à vivre d’une vie tout à la fois intense et désordonnée ; les sociologues, qui aiment tant à assimiler les collectivités aux organismes (et souvent d’une façon tout à fait injustifiée), devraient bien réfléchir un peu sur cette comparaison. L’intellectualité pure étant supprimée, chaque domaine spécial et contingent est regardé comme indépendant ; l’un empiète sur l’autre, tout se mêle et se confond dans un chaos inextricable ; les rapports naturels sont intervertis, et qui devrait être subordonné s’affirme autonome, toute hiérarchie est abolie au nom de la chimérique égalité, dans l’ordre mental comme dans l’ordre social ; et, comme l’égalité est malgré tout impossible en fait, il se crée de fausses hiérarchies, dans lesquelles on met au premier rang n’importe quoi : science, industrie, morale, politique ou finance, faute d’avoir la seule chose à laquelle puisse et doive normalement revenir la suprématie, c’est-à-dire, encore une fois, faute de principes vrais. Que l’on ne se hâte pas de crier à l’exagération devant un tel tableau ; que l’on prenne plutôt la peine d’examiner sincèrement l’état des choses, et, si l’on n’est pas aveuglé par les préjugés, on se rendra compte qu’il est bien tel que nous le décrivons. Qu’il y ait dans le désordre des degrés et des étapes, nous ne le contestons aucunement ; on n’en est pas arrivé là d’un seul coup, mais on devait y arriver fatalement, étant donné l’absence de principes qui, si l’on peut dire, domine le monde moderne et le constitue ce qu’il est ; et, au point où nous en sommes aujourd’hui, les résultats sont déjà assez apparents pour que quelques-uns commencent à s’inquiéter et à pressentir la menace d’une dissolution finale. Il y a des choses qu’on ne peut véritablement définir que par une négation : l’anarchie, dans quelque ordre que ce soit, ce n’est que la négation de la hiérarchie, et ce n’est rien de positif ; civilisation anarchique ou sans principes, voilà ce qu’est au fond la civilisation occidentale actuelle, et c’est exactement la même chose que nous exprimons en d’autres termes lorsque nous disons que, contrairement aux civilisations orientales, elle n’est pas une civilisation traditionnelle. Ce que nous appelons une civilisation traditionnelle, c’est une civilisation qui repose sur des principes au vrai sens de ce mot, c’est-à-dire où l’ordre intellectuel domine tous les autres, où tout en procède directement ou indirectement et, qu’il s’agisse de sciences ou d’institutions sociales, n’est en définitive qu’applications contingentes, secondaires et subordonnées des vérités purement intellectuelles. Ainsi, retour à la tradition ou retour aux principes, ce n’est réellement qu’une seule et même chose ; mais il faut évidemment commencer par restaurer la connaissance des principes, là où elle est perdue, avant de songer à les appliquer ; il ne saurait être question de reconstituer une civilisation traditionnelle dans son ensemble si l’on ne possède tout d’abord les données premières et fondamentales qui doivent y présider. Vouloir procéder autrement, c’est encore réintroduire la confusion là où on se propose de la faire disparaître, et c’est ne pas comprendre ce qu’est la tradition dans son essence ; c’est le cas de tous les inventeurs de pseudo-traditions auxquels nous avons fait allusion plus haut ; et, si nous insistons sur des choses aussi évidentes, c’est que l’état de la mentalité moderne nous y oblige, car nous ne savons que trop combien il est difficile d’obtenir qu’elle ne renverse pas les rapports normaux. Les gens les mieux intentionnés, s’ils ont quelque-chose de cette mentalité, même malgré eux et tout en s’en déclarant les adversaires, pourraient fort bien être tentés de commencer par la fin, quand ce ne serait que pour céder à ce singulier vertige de la vitesse qui s’est emparé de tout l’Occident, ou pour arriver tout de suite à ces résultats visibles et tangibles qui sont tout pour les modernes, tellement leur esprit, à force de se tourner vers l’extérieur, est devenu inapte à saisir autre chose. C’est pourquoi nous répétons si souvent, au risque de paraître ennuyeux, qu’il faut avant tout se placer dans le domaine de l’intellectualité pure, qu’on ne fera jamais rien de valable si l’on ne commence par là ; et tout ce qui se rapporte à ce domaine, bien que ne tombant pas sous les sens, a des conséquences autrement formidables que ce qui ne relève que d’un ordre contingent ; cela est peut-être difficile à concevoir pour ceux qui n’y sont pas habitués, mais c’est pourtant ainsi. Seulement, il faut bien se garder de confondre l’intellectuel pur avec la rationnel, l’universel avec le général, la connaissance métaphysique avec la connaissance scientifique ; sur ce sujet, nous renverrons aux explications que nous avons données ailleurs (1), et nous ne pensons pas avoir à nous en excuser, car il ne saurait être question de reproduire indéfiniment et sans nécessité les mêmes considérations. Quand nous parlons de principes d’une façon absolue et sans aucune spécification, ou de vérités purement intellectuelles, c’est toujours de l’ordre universel qu’il s’agit exclusivement ; c’est là le domaine de la connaissance métaphysique, connaissance supra-individuelle et supra-rationnelle en soi, intuitive et non plus discursive, indépendante de toute relativité ; et il faut encore ajouter que l’intuition intellectuelle par laquelle s’obtient une telle connaissance n’a absolument rien de commun avec ces intuitions infra-rationnelles, qu’elles soient d’ordre sentimental, instinctif ou purement sensible, qui sont les seules qu’envisage la philosophie contemporaine. Naturellement, la conception des vérités métaphysiques doit être distinguée de leur formulation, où la raison discursive peut intervenir secondairement (à la condition qu’elle reçoive un reflet direct de l’intellect pur et transcendant) pour exprimer, dans la mesure du possible, ces vérités qui dépassent immensément son domaine et sa portée, et dont, à cause de leur universalité, toute forme symbolique ou verbale ne peut jamais donner qu’une traduction incomplète, imparfaite et inadéquate, plutôt propre à fournir un « support » à la conception qu’à rendre effectivement ce qui est de soi, pour la plus grande partie, inexprimable et incommunicable, ce qui ne peut être qu’ « assenti » directement et personnellement. Rappelons enfin que, si nous tenons à ce terme de « métaphysique », c’est uniquement parce qu’il est le mieux approprié de tous ceux que les langues occidentales mettent à notre disposition ; si les philosophes en sont venus à l’appliquer à tout autre chose, la confusion est de leur fait, non du notre, puisque le sens où nous l’entendons est seul conforme à sa dérivation étymologique, et cette confusion, due à leur totale ignorance de la métaphysique vraie, est tout à fait analogue à celles que nous signalions plus haut. Nous n’estimons point avoir à tenir compte de ces abus de langage, et il suffit de mettre en garde contre les erreurs auxquelles ils pourraient donner lieu ; dès lors que nous prenons toutes les précautions voulues à cet égard, nous ne voyons aucun inconvénient sérieux à nous servir d’un mot comme celui-là, et nous n’aimons point à recourir à des néologismes lorsque ce n’est pas strictement nécessaire ; du reste, c’est là une peine qu’on s’éviterait bien souvent si l’on avait soin de fixer avec toute la netteté désirable le sens des termes qu’on emploie, ce qui vaudrait mieux, très certainement, que d’inventer une terminologie compliquée et embrouillée à plaisir, suivant la coutume des philosophes, qui, il est vrai, se donnent ainsi le luxe d’une originalité à bon compte. S’il en est qui trouvent gênante cette dénomination de « métaphysique », on peut dire encore que ce dont il s’agit est la « connaissance » par excellence, sans épithète, et les Hindous, en effet, n’ont point d’autre mot pour la désigner ; mais, dans les langues européennes, nous ne pensons pas que l’usage de ce mot soit de nature à écarter les malentendus, puisqu’on s’est habitué à l’appliquer aussi, et sans y apporter aucune restriction, à la science et à la philosophie. Nous continuerons donc purement et simplement à parler de la métaphysique comme nous l’avons toujours fait ; mais nous espérons qu’on ne regardera pas comme une digression inutile les explications que nous impose le souci d’être toujours aussi clair que possible, et qui, d’ailleurs, ne nous éloignent qu’en apparence du sujet que nous nous sommes proposé de traiter.

(1) Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, 2e partie, ch. V.

En raison de l’universalité même des principes, c’est là que l’accord doit être le plus aisément réalisable, et cela d’une façon tout à fait immédiate : on les conçoit ou on ne les conçoit pas, mais, dès lors qu’on les conçoit, on ne peut pas faire autrement que d’être d’accord. La vérité est une et s’impose pareillement à tous ceux qui la connaissent, à condition, bien entendu, qu’ils la connaissent effectivement et avec certitude ; mais une connaissance intuitive ne peut pas être autre que certaine. Dans ce domaine, on est en dehors et au-dessus de tous les points de vue particuliers ; les différences ne résident jamais que dans les formes plus ou moins extérieures, qui ne sont qu’une adaptation secondaire, et non dans les principes mêmes ; il s’agit ici de ce qui est essentiellement « informel ». La connaissance des principes est rigoureusement la même pour tous les hommes qui la possèdent, car les différences mentales ne peuvent affecter que ce qui est d’ordre individuel, donc contingent, et elles n’atteignent pas le domaine métaphysique pur ; sans doute, chacun exprimera à sa façon ce qu’il aura compris dans la mesure ou il pourra l’exprimer, mais celui qui aura compris vraiment saura toujours, derrière la diversité des expressions, reconnaître la vérité une, et ainsi cette diversité inévitable ne sera jamais une cause de désaccord. Seulement, pour voir de cette manière, à travers les formes multiples, ce qu’elles voilent plus encore qu’elles ne l’expriment, il faut posséder cette intellectualité vraie qui est devenue si complètement étrangère au monde occidental ; on ne saurait croire combien paraissent alors futiles et misérables toutes les discussions philosophiques, qui portent sur les mots bien plus que sur les idées, si même les idées n’en sont pas totalement absentes. Pour ce qui est des vérités d’ordre contingent, la multiplicité des points de vue individuels qui s’y appliquent peut donner lieu à des différences réelles, qui, d’ailleurs, ne sont point nécessairement des contradictions ; le tort des esprits systématiques est de ne reconnaître comme légitime que leur propre point de vue, et de déclarer faux tout ce qui ne s’y rapporte pas ; mais enfin, dès lors que les différences sont réelles, encore que conciliables, l’accord peut ne pas se faire immédiatement, d’autant plus que chacun éprouve naturellement quelque difficulté a, se placer au point de vue des autres, sa constitution mentale ne s’y prêtant pas sans répugnance. Dans le domaine des principes, il n’y a rien de tel, et c’est là que réside l’explication de ce paradoxe apparent, que ce qu’il y a de plus élevé dans une tradition quelconque peut être en même temps ce qu’il y a de plus facilement saisissable et assimilable, indépendamment de toute considération de race ou d’époque, et sous la seule condition d’une capacité de compréhension suffisante ; c’est, en effet, ce qui est dégagé de toutes les contingences. Pour tout le reste, au contraire, pour tout ce qui est « sciences traditionnelles » notamment, il faut une préparation spéciale, généralement assez pénible lorsqu’on n’est point né dans la civilisation qui a produit ces sciences ; c’est que les différences mentales interviennent ici, du seul fait qu’il s’agit de choses contingentes, et la façon dont les hommes d’une certaine race envisagent ces choses, qui est pour eux la mieux appropriée, ne convient point également à ceux des autres races. A l’intérieur d’une civilisation donnée, il peut même y avoir, dans cet ordre, des adaptations variées suivant les époques, mais ne consistant d’ailleurs que dans le développement rigoureux de ce que contenait en principe la doctrine fondamentale, et qui est ainsi rendu explicite pour répondre aux besoins d’un moment déterminé, sans qu’on puisse jamais dire qu’aucun élément nouveau soit venu s’y ajouter du dehors ; il ne saurait y avoir rien de plus ni d’autre, dès lors qu’il s’agit, comme c’est toujours le cas en Orient, d’une civilisation essentiellement traditionnelle.

Dans la civilisation occidentale moderne, au contraire, les choses contingentes seules sont envisagées, et la façon dont elles le sont est véritablement désordonnée, parce qu’il y manque la direction que peut seule donner une doctrine purement intellectuelle, et à laquelle rien ne saurait suppléer. Il ne s’agit point, cela va de soi, de contester les résultats auxquels on arrive cependant de cette façon, ni de leur dénier toute valeur relative ; et il semble même naturel qu’on en obtienne d’autant plus, dans un domaine déterminé, qu’on y limite plus étroitement son activité : si les sciences qui intéressent tant les Occidentaux n’avaient jamais acquis antérieurement un développement comparable à celui qu’ils leur ont donné, c’est qu’on n’y attachait pas une importance suffisante pour y consacrer de tels efforts. Mais, si les résultats sont valables lorsqu’on les prend chacun à part (ce qui concorde bien avec le caractère tout analytique de la science moderne), l’ensemble ne peut produire qu’une impression de désordre et d’anarchie ; on ne s’occupe pas de la qualité des connaissances qu’on accumule, mais seulement de leur quantité ; c’est la dispersion dans le détail indéfini. De plus, il n’y a rien au-dessus de ces sciences analytiques : elles ne se rattachent à rien et, intellectuellement, ne conduisent à rien ; l’esprit moderne se renferme dans une relativité de plus en plus réduite, et, dans ce domaine si peu étendu en réalité, bien qu’il le trouve immense, il confond tout, assimile les objet les plus distincts, veut appliquer à l’un les méthodes qui conviennent exclusivement à l’autre, transporte dans une science les conditions qui définissent une science différente, et finalement s’y perd et ne peut plus s’y reconnaître, parce qu’il lui manque les principes directeurs. De là le chaos des théories innombrables, des hypothèses qui se heurtent, s’entrechoquent, se contredisent, se détruisent et se remplacent les unes les autres, jusqu’à ce que, renonçant à savoir, on en arrive à déclarer qu’il ne faut chercher que pour chercher, que la vérité est inaccessible à l’homme, que peut-être même elle n’existe pas, qu’il n’y a lieu de se préoccuper que de ce qui est utile ou avantageux, et que, après tout, si l’on trouve bon de l’appeler vrai, il n’y a à cela aucun inconvénient. L’intelligence qui nie ainsi la vérité nie sa propre raison d’être, c’est-à-dire qu’elle se nie elle-même ; le dernier mot de la science et de la philosophie occidentales, c’est le suicide de l’intelligence ; et peut-être n’est-ce là, pour certains, que le prélude de ce monstrueux suicide cosmique rêvé par quelques pessimistes qui, n’ayant rien compris à ce qu’ils ont entrevu de l’Orient, ont pris pour le néant la suprême réalité du « non-être » métaphysique, et pour l’inertie la suprême immutabilité de l’éternel « non-agir » !

L’unique cause de tout ce désordre, c’est l’ignorance des principes ; qu’on restaure la connaissance intellectuelle pure, et tout le reste pourra redevenir normal : on pourra remettre de l’ordre dans tous les domaines, établir le définitif à la place du provisoire, éliminer toutes les vaines hypothèses, éclairer par la synthèse les résultats fragmentaires de l’analyse, et, en replaçant ces résultats dans l’ensemble d’une connaissance vraiment digne de ce nom, leur donner, bien qu’ils n’y doivent occuper qu’un rang subordonné, une portée incomparablement plus haute que celle à laquelle ils peuvent prétendre actuellement. Pour cela, il faut d’abord chercher la métaphysique vraie où elle existe encore, c’est-à-dire en Orient ; et après, mais après seulement, tout en conservant les sciences occidentales dans ce qu’elles ont de valable et de légitime, on pourra songer à leur donner une base traditionnelle, en les rattachant aux principes de la façon qui convient à la nature de leurs objets, et en leur assignant la place qui leur appartient dans la hiérarchie des connaissances. Vouloir commencer par constituer en Occident quelque chose de comparable aux « sciences traditionnelles » de l’Orient, c’est proprement vouloir une impossibilité ; et, s’il est vrai que l’Occident a eu jadis, surtout au moyen âge, ses « sciences traditionnelles », il faut reconnaître qu’elles sont à peu près entièrement perdues pour la plupart, que, même dans ce qui en subsiste, on n’en a plus la clef, et qu’elles seraient tout aussi inassimilables aux Occidentaux actuels que peuvent l’être celles qui sont à l’usage des Orientaux ; les élucubrations des occultistes qui ont voulu se mêler de reconstituer de telles sciences en sont bien une preuve suffisante. Cela ne veut pas dire que, lorsqu’on aura les données indispensables pour comprendre, c’est-à-dire lorsqu’on possédera la connaissance des principes, on ne pourra pas s’inspirer dans une certaine mesure de ces sciences anciennes, aussi bien que des sciences orientales, puiser dans les unes et dans les autres certains éléments utilisables, et surtout y trouver l’exemple de ce qu’il faut faire pour donner à d’autres sciences un caractère analogue ; mais il s’agira toujours d’adapter, et non de copier purement et simplement. Comme nous l’avons déjà dit, les principes seuls sont rigoureusement invariables ; leur connaissance est la seule qui ne soit susceptible d’aucune modification, et d’ailleurs elle renferme en soi tout ce qui est nécessaire pour réaliser, dans tous les ordres du relatif, toutes les adaptations possibles. Aussi l’élaboration secondaire dont il s’agit pourra-t-elle s’accomplir comme d’elle-même dès que cette connaissance y présidera ; et, si cette connaissance est possédée par une élite assez puissante pour déterminer l’état d’esprit général qui convient, tout le reste se fera avec une apparence de spontanéité, comme paraissent spontanées les productions de l’esprit actuel ; ce n’est jamais qu’une apparence, car la masse est toujours influencée et dirigée à son insu, mais il est tout aussi possible de la diriger dans un sens normal que de provoquer et d’entretenir chez elle une déviation mentale. La tâche d’ordre purement intellectuel, qui devrait être accomplie en premier lieu, est donc bien véritablement la première sous tous les rapports, étant à la fois la plus nécessaire et la plus importante, puisque c’est de là que tout dépend et dérive ; mais, quand nous employons cette expression de « connaissance métaphysique », bien peu nombreux sont, parmi les Occidentaux d’aujourd’hui, ceux qui peuvent soupçonner, même vaguement, tout ce qui y est impliqué.

Les Orientaux (nous ne parlons que de ceux qui comptent vraiment) ne consentiront jamais à prendre en considération qu’une civilisation qui aura, comme les leurs, un caractère traditionnel ; mais il ne peut être question de donner ce caractère, du jour au lendemain, et sans préparation d’aucune sorte, à une civilisation qui en est totalement dépourvue ; les rêveries et les utopies ne sont point notre fait, et il convient de laisser aux enthousiastes irréfléchis cet incurable « optimisme » qui les rend incapables de reconnaître ce qui peut ou ne peut pas être accompli dans telles conditions déterminées. Les Orientaux, qui n’accordent d’ailleurs au temps qu’une valeur très relative, savent bien ce qu’il en est, et ils ne commettraient point de ces méprises où les Occidentaux peuvent être entraînés par la hâte maladive qu’ils apportent à toutes leurs entreprises, et qui en compromet irrémédiablement la stabilité : quand on croit arriver au terme, tout s’écroule ; c’est comme si l’on voulait bâtir un édifice sur un terrain mouvant sans prendre la peine de commencer par établir de solides fondations, sous prétexte que les fondations ne se voient pas. Certes, ceux qui entreprendraient une œuvre comme celle dont nous parlons ne devraient pas s’attendre à obtenir immédiatement des résultats apparents ; mais leur travail n’en serait pas moins réel et efficace, bien au contraire, et, tout en n’ayant nul espoir d’en voir jamais l’épanouissement extérieur, ils n’en recueilleraient pas moins personnellement bien d’autres satisfactions et des bénéfices inappréciables. Il n’y a même aucune commune mesure entre les résultats d’un travail tout intérieur, et de l’ordre le plus élevé, et tout ce qui peut être obtenu dans le domaine des contingences ; si les Occidentaux pensent autrement et renversent encore ici les rapports naturels, c’est parce qu’ils ne savent pas s’élever au-dessus des choses sensibles ; il est toujours aisé de déprécier ce qu’on ne connaît pas, et, quand on est incapable de l’atteindre, c’est même le meilleur moyen de se consoler de son impuissance, moyen qui est d’ailleurs à la portée de tout le monde. Mais, dira-t-on peut-être, s’il en est ainsi, et si ce travail intérieur par lequel il faut commencer est en somme le seul vraiment essentiel, pourquoi se préoccuper d’autre chose ? C’est que, si les contingences ne sont assurément que secondaires, elles existent cependant ; dès lors que nous sommes dans le monde manifesté, nous ne pouvons nous en désintéresser entièrement ; et d’ailleurs, puisque tout doit dériver des principes, le reste peut être obtenu en quelque sorte « par surcroit », et on aurait grand tort de s’interdire d’envisager cette possibilité. Il y a encore une autre raison, plus particulière aux conditions actuelles de l’esprit occidental : cet esprit étant ce qu’il est, il y aurait peu de chances d’intéresser même l’élite possible (nous voulons dire ceux qui possèdent les aptitudes intellectuelles requises, mais non développées) à une réalisation qui devrait rester purement intérieure, ou que du moins on ne lui présenterait que sous ce seul aspect ; on peut beaucoup mieux l’y intéresser en lui montrant que cette réalisation même doit produire, ne fût-ce que lointainement, des résultats dans l’extérieur, ce qui, du reste, est la stricte vérité. Si le but est toujours le même, il y a bien des voies différentes pour l’atteindre, ou plutôt pour en approcher, car, dès qu’on est parvenu dans le domaine transcendant de la métaphysique, toute diversité s’efface ; parmi toutes ces voies, il faut choisir celle qui convient le mieux aux esprits auxquels on s’adresse. Au début surtout, n’importe quoi, ou presque, peut servir de « support » et d’occasion ; là où nul enseignement traditionnel n’est organisé, si un développement intellectuel vient à se produire exceptionnellement, il serait parfois bien difficile de dire par quoi il a été déterminé, et les choses les plus différentes et les plus inattendues ont pu en fait lui servir de point de départ, suivant les natures individuelles, et aussi suivant les circonstances extérieures. En tout cas, ce n’est pas parce qu’on se consacre essentiellement à la pure intellectualité qu’on est obligé de perdre de vue l’influence qu’elle peut et doit exercer dans tous les domaines, si indirectement que ce soit, et quand bien même cette influence n’aurait pas besoin d’être voulue expressément. Nous ajouterons encore, bien que ceci soit sans doute un peu plus difficile à comprendre, qu’aucune tradition n’a jamais interdit, à ceux qu’elle a conduits à certains sommets, de diriger ensuite vers les domaines inférieurs, sans rien perdre pour cela de ce qu’ils ont acquis et qui ne peut leur être enlevé, les « influences spirituelles » qu’ils ont concentrées en eux-mêmes, et qui, se répartissant graduellement dans ces divers domaines suivant leurs rapports hiérarchiques, y répandront comme un reflet et une participation de l’intelligence suprême (2).

(2) Cette phrase contient une allusion précise au symbolisme thibétain d’Avalokitêshwara.

Entre la connaissance des principes et la reconstitution des « sciences traditionnelles », il est une autre tâche, ou une autre partie de la même tâche, qui pourrait prendre place, et dont l’action se ferait plus directement sentir dans l’ordre social ; elle est d’ailleurs la seule dont l’Occident pourrait encore, dans une assez large mesure, retrouver les moyens en lui-même ; mais ceci demande quelques explications. Au moyen âge, la civilisation occidentale avait un caractère incontestablement traditionnel ; l’avait-elle d’une façon aussi complète que les civilisations orientales, c’est ce qu’il est difficile de décider, surtout en apportant des preuves formelles dans un sens ou dans l’autre. A s’en tenir à ce qui est généralement connu, la tradition occidentale, telle qu’elle existait à cette époque, était une tradition de forme religieuse ; mais cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu autre chose, et ce n’est pas pour cela que, chez une certaine élite, l’intellectualité pure, supérieure à toutes les formes, devait être nécessairement absente. Nous avons déjà dit qu’il n’y a là aucune incompatibilité, et nous avons cité a ce propos l’exemple de l’Islam ; si nous le rappelons ici, c’est que la civilisation islamique est précisément celle dont le type se rapproche le plus, à maints égards, de celui de la civilisation européenne du moyen âge ; il y a là une analogie dont il serait peut-être bon de tenir compte. D’autre part, il ne faut pas oublier que les vérités religieuses ou théologiques, n’étant pas, comme telles, envisagées d’un point de vue purement intellectuel, et n’ayant pas l’universalité qui appartient exclusivement à la seule métaphysique, ne sont encore des principes que dans un sens relatif ; si les principes proprement dits, dont ceux-là sont une application, n’avaient pas été connus de façon pleinement consciente par quelques-uns au moins, si peu nombreux qu’ils fussent, il nous parait difficile d’admettre que la tradition, extérieurement religieuse, ait pu avoir toute l’influence qu’elle a effectivement exercée au cours d’une si longue période, et produire, dans divers domaines qui ne semblent pas la concerner directement, tous les résultats que l’histoire a enregistrés et que ses modernes falsificateurs ne peuvent parvenir à dissimuler entièrement. Il faut dire, du reste, que, dans la doctrine scolastique, il y a tout au moins une part de métaphysique vraie, peut-être insuffisamment dégagée des contingences philosophiques, et trop peu nettement distinguée de la théologie ; certes, ce n’est pas la métaphysique totale, mais enfin c’est de la métaphysique, alors qu’il n’y en a pas trace chez les modernes (3) ; et dire qu’il y a là de la métaphysique, c’est dire que cette doctrine, pour tout ce qu’elle embrasse, doit se trouver nécessairement d’accord avec toute autre doctrine métaphysique. Les doctrines orientales vont bien plus loin, et de plusieurs façons ; mais il se peut qu’il y ait eu, dans le moyen âge occidental, des compléments à ce qui était enseigné extérieurement, et que ces compléments, à l’usage exclusif de milieux très fermés, n’aient jamais été formulés dans aucun texte écrit, de sorte qu’on ne peut retrouver tout au plus, à cet égard, que des allusions symboliques, assez claires pour qui sait par ailleurs de quoi il s’agit, mais parfaitement inintelligibles pour tout autre. Nous savons bien qu’il y a actuellement, dans beaucoup de milieux religieux, une tendance très nette à nier tout « ésotérisme », pour le passé aussi bien que pour le présent ; mais nous croyons que cette tendance, outre qu’elle peut impliquer quelques concessions faites involontairement à l’esprit moderne, provient pour une bonne part de ce qu’on pense un peu trop au faux ésotérisme de certains contemporains, qui n’a absolument rien de commun avec le véritable ésotérisme que nous avons en vue et dont il est encore possible de découvrir bien des indices quand on n’en affecté d’aucune idée préconçue. Quoi qu’il en soit, il est un fait incontestable : c’est que l’Europe du moyen âge eut à diverses reprises, sinon d’une façon continue, des relations avec les Orientaux, et que ces relations eurent une action considérable dans le domaine des idées ; on sait, mais peut-être incomplètement encore, ce qu’elle dut aux Arabes, intermédiaires naturels entre l’Occident et les régions plus lointaines de l’Orient ; et il y eut aussi des rapports directs avec l’Asie centrale et la Chine même. Il y aurait lieu d’étudier plus particulièrement l’époque de Charlemagne, et aussi celle des croisades, où, s’il y eut des luttes à l’extérieur, il y eut également des ententes sur un plan plus intérieur, s’il est permis de s’exprimer ainsi ; et nous devons faire remarquer que les luttes, suscitées par la forme pareillement religieuse des deux traditions en présence, n’ont aucune raison d’être et ne peuvent se produire là où existe une tradition qui ne revêt pas cette forme, ainsi que cela a lieu pour les civilisations plus orientales ; dans ce dernier cas, il ne peut y avoir ni antagonisme ni même simple concurrence. Nous aurons d’ailleurs, par la suite, l’occasion de revenir sur ce point ; ce que nous voulons faire ressortir pour le moment, c’est que la civilisation occidentale du moyen âge, avec ses connaissances vraiment spéculatives (même en réservant la question de savoir jusqu’où elles s’étendaient), et avec sa constitution sociale hiérarchisée, était suffisamment comparable aux civilisations orientales pour permettre certains échanges intellectuels (avec la même réserve), que le caractère de la civilisation moderne, par contre, rend actuellement impossibles.

(3) Leibnitz seul a essayé de reprendre certains éléments empruntés à la scolastique, mais il les a mêlés à des considérations d’un tout autre ordre, qui leur enlèvent presque toute leur portée, et qui prouvent qu’il ne les a compris que très imparfaitement.

Si certains, tout en admettant qu’une régénération de l’Occident s’impose, sont tentés de préférer une solution qui permettrait de ne recourir qu’à des moyens purement occidentaux (et seul, au fond, un certain sentimentalisme pourrait les y incliner), ils feront sans doute cette objection : pourquoi donc ne pas revenir purement et simplement, en apportant d’ailleurs toutes les modifications nécessaires sous le rapport social, à la tradition religieuse du moyen âge ? En d’autres termes, pourquoi ne se contenterait-on pas, sans chercher plus loin, de redonner au Catholicisme la prééminence qu’il avait à cette époque, de reconstituer sous une forme appropriée l’ancienne « Chrétienté », dont l’unité fut brisée par la Réforme et par les événements qui suivirent ? Certes, si cela était immédiatement réalisable, ce serait bien quelque chose déjà, ce serait même beaucoup pour remédier à l’effroyable désordre du monde moderne ; mais, malheureusement, ce n’est pas si facile que cela peut sembler à certains théoriciens, loin de là, et des obstacles de toutes sortes ne tarderaient pas à se dresser devant ceux qui voudraient exercer dans ce sens une action effective. Nous n’avons pas à énumérer toutes ces difficultés, mais nous ferons remarquer que la mentalité actuelle, dans son ensemble, ne paraît guère devoir se prêter à une transformation de ce genre ; il faudrait donc, là encore, tout un travail préparatoire qui, en admettant que ceux qui voudraient l’entreprendre en aient vraiment les moyens à leur disposition, ne serait peut-être pas moins long ni moins pénible que celui que nous envisageons pour notre part, et dont les résultats ne seraient jamais aussi profonds. En outre, rien ne prouve qu’il n’y ait eu, dans la civilisation traditionnelle du moyen âge, que le côté extérieur et proprement religieux ; il y a même eu certainement autre chose, ne serait-ce que la scolastique, et nous venons de dire pourquoi nous pensons qu’il a dû y avoir plus encore, car cela, malgré son intérêt incontestable, n’est toujours que de l’extérieur. Enfin, si l’on s’enfermait ainsi dans une forme spéciale, l’entente avec les autres civilisations ne pourrait se réaliser que dans une mesure assez limitée, au lieu de se faire avant tout sur ce qu’il y a de plus fondamental, et ainsi, parmi les questions qui s’y rapportent, il en est encore beaucoup qui ne seraient pas résolues, sans compter que les excès du prosélytisme occidental seraient toujours à redouter et risqueraient perpétuellement de tout compromettre, ce prosélytisme ne pouvant être définitivement arrêté que par la pleine compréhension des principes et par l’accord essentiel qui, sans même avoir besoin d’être expressément formulé, en résulterait immédiatement. Cependant, il va sans dire que, si le travail à accomplir dans les deux domaines métaphysique et religieux pouvait s’effectuer parallèlement et en même temps, nous n’y verrions que des avantages, étant bien persuadé que, même si les deux choses étaient menées tout à fait indépendamment l’une de l’autre, les résultats, finalement, ne pourraient être que concordants. De toute façon, du reste, si les possibilités que nous avons en vue doivent se réaliser, la rénovation proprement religieuse s’imposera tôt ou tard comme un moyen tout spécialement approprié à l’Occident ; elle pourra être une partie de l’œuvre réservée à l’élite intellectuelle, lorsque celle-ci aura été constituée, ou bien, si elle s’est faite préalablement, l’élite y trouvera un appui convenable pour son action propre. La forme religieuse contient tout ce qu’il faut à la masse occidentale, qui ne peut véritablement trouver ailleurs les satisfactions qu’exige son tempérament ; cette masse n’aura jamais besoin d’autre chose, et c’est à travers cette forme qu’elle devra recevoir l’influence des principes supérieurs, influence qui, pour être ainsi indirecte, n’en sera pas moins une participation réelle (4). Il peut y avoir ainsi, dans une tradition complète, deux aspects complémentaires et superposés, qui ne sauraient aucunement se contredire ou entrer en conflit, puisqu’ils se réfèrent à des domaines essentiellement distincts ; l’aspect intellectuel pur, d’ailleurs, ne concerne directement que l’élite, qui seule doit forcément être consciente de la communication s‘établissant entre les deux domaines pour assurer l’unité totale de la doctrine traditionnelle.

(4) Il conviendra de faire ici un rapprochement avec l’institution des castes et la façon dont la participation à la tradition y est assurée.

En somme, nous ne voudrions pas être exclusif le moins du monde, et nous estimons qu’aucun travail n’est inutile, pour peu qu’il soit dirigé dans le sens voulu ; les efforts ne portant que sur les domaines les plus secondaires peuvent encore donner quelque chose qui ne soit pas entièrement négligeable, et dont les conséquences, sans être d’une application immédiate, pourront se retrouver par la suite et, en se coordonnant avec tout le reste, concourir pour leur part, si faible soit-elle, à la constitution de cet ensemble que nous envisageons pour un avenir sans doute bien lointain. C’est ainsi que l’étude des « sciences traditionnelles », quelle que soit leur provenance, s’il en est qui veulent dès maintenant l’entreprendre (non dans leur intégralité, ce qui est présentement impossible, mais dans certains éléments tout au moins), nous parait une chose digne d’être approuvée, mais à la double condition que cette étude soit faite avec des données suffisantes pour ne point s’y égarer, ce qui suppose déjà beaucoup plus qu’on ne pourrait le croire, et qu’elle ne fasse jamais perdre de vue l’essentiel. Ces deux conditions, d’ailleurs, se tiennent de près : celui qui possède une intellectualité assez développée pour se livrer avec sûreté à une telle étude ne risque plus d’être tenté de sacrifier le supérieur à l’inférieur ; dans quelque domaine qu’il ait à exercer son activité, il n’y verra jamais à faire qu’un travail auxiliaire de celui qui s’accomplit dans la région des principes. Dans les mêmes conditions, s’il arrive parfois que la « philosophie scientifique » rejoigne accidentellement, par certaines de ses conclusions, les anciennes « sciences traditionnelles », il peut y avoir quelque intérêt à le faire ressortir, mais en évitant soigneusement de paraître rendre ces dernières solidaires de n’importe quelle théorie scientifique ou philosophique particulière, car toute théorie de ce genre change et passe, tandis que tout ce qui repose sur une base traditionnelle en reçoit une valeur permanente, indépendante des résultats de toute recherche ultérieure. Enfin, de ce qu’il y a des rencontres ou des analogies, il ne faut jamais conclure à des assimilations impossibles, étant donné qu’il s’agit de modes de pensée essentiellement différents ; et l’on ne saurait être trop attentif à ne rien dire qui puisse être interprété dans ce sens, car la plupart de nos contemporains, par la façon même dont est borné leur horizon mental, ne sont que trop portés à ces assimilations injustifiées. Sous ces réserves, nous pouvons dire que tout ce qui est fait dans un esprit vraiment traditionnel a sa raison d’être, et même une raison profonde ; mais il y a pourtant un certain ordre qu’il convient d’observer, au moins d’une manière générale, en conformité avec la hiérarchie nécessaire des différents domaines. D’ailleurs, pour avoir pleinement l’esprit traditionnel (et non pas seulement « traditionaliste », ce qui n’implique qu’une tendance ou une aspiration), il faut déjà avoir pénétré dans le domaine des principes, suffisamment tout au moins pour avoir reçu la direction intérieure dont il n’est plus possible de s’écarter jamais.

[René Guénon, Orient et Occident, 1924, chap. II - L’accord sur les principes.]

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