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Publié par Abdoullatif

René Guénon - Réponse à des attaques contre « Le Symbolisme de la Croix »

— Nous n’avons jamais relevé jusqu’ici les attaques, d’un ton parfois assez inconvenant, lancées contre nous par le P. E.-B. Allo, d’abord dans divers articles de la Revue des Jeunes, puis plus récemment dans un livre intitulé Plaies d’Europe et baumes du Gange ; mais voici que le même polémiste vient de faire paraître, dans la Vie Spirituelle (n° du 1er février), un factum de 35 pages intitulé Le sens de la Croix chez les ésotéristes, qui a la prétention d’être une réponse à notre Symbolisme de la Croix. Nous n’avons ni le temps ni le goût de répondre à notre tour à de vaines discutailleries philosophiques ; le terrain sur lequel nous nous plaçons est tout autre, et nous n’avons pas de concessions à faire aux points de vue « profanes ». Du reste, à quoi bon chercher à faire entendre raison à quelqu’un qui s’obstine à parler de « panthéisme » et de « quiétisme » après tout ce que nous avons dit contre les doctrines que ces vocables désignent légitimement, qui prend l’adwaita-vâda pour du « monisme », et qui se montre incapable de comprendre la distinction fondamentale du « Soi » et du « moi » ? Et n’avoue-t-il pas lui-même cette incompréhension, de façon tout à fait explicite, en déclarant que certaines conceptions sont « insaisissables pour son intelligence profane » ? Il semble d’ailleurs croire que nous écrivons en nous ne savons quel jargon, puisque, quand nous disons « forme », il traduit par « âme », ce qui n’a pas le moindre rapport ; il nous attribue à la fois une Weltanschauung (qu’est-ce que cela veut dire ?), des vues « mystiques » qui nous sont totalement étrangères (il est vrai qu’il parle de « mystique d’initié », ce qui est une contradiction dans les termes), une « négation du surnaturel » alors que, au contraire, rien d’autre ne compte pour nous en réalité (et n’avons-nous pas suffisamment expliqué ce que veut dire étymologiquement le mot « métaphysique » ?) ; il qualifie de « magiques » les extensions de l’être humain dont nous avons parlé alors que nous avons répété tant de fois combien la magie était pour nous chose négligeable (et le plus curieux est qu’il ne paraît pas se douter que lesdites extensions comprennent notamment l’« immortalité » entendue au sens religieux) ; il affecte de nous appliquer à plusieurs reprises l’étiquette de « spiritualiste », après que nous avons pris la peine d’expliquer que spiritualisme et matérialisme étaient à nos yeux choses parfaitement équivalentes… et également nulles ; comment s’y reconnaître au milieu de tout ce gâchis ?

Quoi qu’il en soit, il lui arrive, quant à lui, de raisonner comme le plus épais matérialiste, par exemple à propos des idées mathématiques, auxquelles il attribue une origine purement empirique (il semble confondre les mathématiques pures avec leur application physique et les figures géométriques avec des dessins) ; et qu’il regarde comme une simple « création de l’esprit humain » (quels pouvoirs extraordinaires attribuent parfois à celui-ci ces prêcheurs d’« humilité » !) ; et il nous reproche de n’avoir pas employé de préférence des « symboles biologiques » ! D’abord, le symbolisme mathématique existe traditionnellement, et nous n’avons pas à inventer ni à innover, mais à exposer ce qui est ; ensuite, ce symbolisme se réfère, quoi qu’on en dise, à un ordre de réalité plus élevé que celui qui constitue le monde sensible, et tout aussi indépendant de notre fantaisie ; enfin, quand des symboles sont empruntés à l’ordre sensible, ce qui arrive aussi, ils n’ont en tout cas rien à voir avec les théories de la science moderne et profane, dont nous n’avons pas à nous préoccuper. Ce qui est curieux aussi, à propos de « symboles biologiques », c’est de voir présenter comme une objection contre nous le fait que « jamais un être développé ne rentre dans son germe » ; or il se trouve que nous avons nous-même indiqué dans L’Erreur spirite, ce fait comme une analogie pouvant aider à faire comprendre l’impossibilité de la réincarnation ; mais notre contradicteur ne va-t-il pas jusqu’à confondre « transmigration » avec « métempsychose » ? On devrait bien s’abstenir de parler de ce qu’on ignore ; on s’éviterait ainsi, par exemple, le ridicule de prendre le nirukta pour de l’étymologie (et que nous importent les « lois de la sémantique » et autres inventions des philologues profanes, qui n’eurent jamais le moindre soupçon de ce que peut être une « langue sacrée » ?), ou de voir une fantaisie gratuite dans la formation de la croix par la réunion des deux lettres arabes alif et be, chose si élémentaire et si généralement connue qu’elle s’enseigne couramment aux petits enfants dans les katâtîb… Mais notre polémiste parle ici de « rapports fortuits », ce qui prouve, hélas ! qu’il croit au hasard ; et n’est-ce pas là encore une autre façon de manifester inconsciemment son ignorance ?

Il est, par ailleurs, fortement imbu des préjugés du scientisme évolutionniste, dont il ressasse, en bon « historien des religions », les habituels lieux communs sur les « peuples-enfants », les « croyances primitives », les « systèmes naïfs sortis d’imaginations puériles », les « mythes explicatifs enfantins qui personnifiaient les agents naturels » (c’est ainsi qu’Auguste Comte interprétait la théologie), et autres sornettes de même qualité ; et, en ce qui concerne la « Tradition primordiale », il va jusqu’à l’appeler « cette espèce de révélation que l’humanité aurait reçue je ne sais d’où aux origines », ce qui, de la part d’un religieux catholique, est vraiment un peu fort : n’aurait-il jamais entendu parler du Paradis terrestre ? Et puisqu’il semble, avec son épouvantail du « panthéisme », vouloir jeter la suspicion sur le caractère de cette « Tradition primordiale », nous lui dirons, nous, qu’elle constitue en réalité le « monothéisme » le plus transcendant et le plus absolu ! Quant à ce qu’il dit au sujet des sens supérieurs contenus dans la Bible et dans l’Évangile (ils y sont et nous n’y pouvons rien), mais que son parti pris d’« exotérisme » exclusif se refuse à voir, le fait qu’ils ne sont point en opposition avec le sens littéral et historique paraît le gêner tout particulièrement ; au surplus, toute son argumentation sur ce point pourrait assez exactement se résumer en ces termes : ce qui distingue essentiellement le Christianisme de toute autre doctrine, c’est qu’il ne signifie rien et ne doit rien signifier ; c’est là une assertion que nous lui laisserons pour compte, car nous en avons, pour notre part, une meilleure opinion… Mais en voilà assez là-dessus ; nous ajouterons seulement, pour que nul ne s’y méprenne, que nous n’avons jamais entendu « donner une conviction » à qui que ce soit, étant résolument opposé à tout prosélytisme, et que, d’autre part, n’ayant rien à voir avec un enseignement occidental quelconque, nous n’avons nullement été « éduqué » dans des « cercles » de pseudo-ésotéristes que nous avons toujours jugés avec la plus implacable sévérité, et qui ne sont à nos yeux que de vulgaires « profanes » ; mais nos adversaires auront-ils jamais assez de bonne foi pour tenir compte de ces observations ?

– Au début de ce long article, si parfaitement nul à notre point de vue, il est pourtant une phrase qui, à elle seule, a pour nous beaucoup plus d’intérêt que tout le reste, car elle nous a permis d’établir un rapprochement vraiment extraordinaire. Le P. Allo écrit textuellement ceci : « Le lecteur le moins averti doit se douter, en voyant la vignette de la couverture qui représente Ganeça, le dieu hindou à tête d’éléphant, et en s’apercevant que l’ouvrage est dédié à la mémoire d’un savant musulman et daté des années de l’hégire, qu’il y trouvera bien autre chose que de la spiritualité chrétienne. » Et M. paul le cour, dans l’article cité plus haut : « En fait, il est singulier qu’un ouvrage sur la croix porte sur sa couverture l’image du dieu Ganeça à tête d’éléphant…, puis de lire une dédicace à un cheik (sic) arabe disciple du croissant (?!), de le voir daté d’une année de l’Egire (resic) et de lire qu’il fait suite à un ouvrage sur le Vêdânta ; il n’y a rien de chrétien dans tout cela ». Comme ces gens se rencontrent ! La concordance va même un peu trop loin, et nous serions tenté de demander tout simplement : lequel des deux a copié l’autre ? À moins pourtant, étant donné la simultanéité de leurs articles, que quelque « autre » ne leur ait dicté à tous deux cette même phrase… sensationnelle !

[René Guénon, compte-rendu paru dans Le Voile d’Isis en 1931. Repris dans le recueil posthume Comptes Rendus, Editions Traditionnelles, 1986, p.123-127]

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