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Publié par Abdoullatif

A. Einstein à Princeton.

A. Einstein à Princeton.

Puisque nous avons été amené à faire allusion aux « survivances » que laissent, dans la mentalité commune, des théories auxquelles les savants eux-mêmes ne croient plus, et qui ainsi n’en continuent pas moins d’exercer leur influence sur l’attitude de la généralité des hommes, il sera bon d’y insister un peu plus, car il y a là quelque chose qui peut encore contribuer à expliquer certains aspects de l’époque actuelle. À cet égard, il convient de rappeler tout d’abord qu’un des principaux caractères de la science profane, quand elle quitte le domaine de la simple observation des faits et veut essayer de tirer quelque chose de l’accumulation indéfinie de détails particuliers qui en est l’unique résultat immédiat, c’est l’édification plus ou moins laborieuse de théories purement hypothétiques, et qui nécessairement ne peuvent être rien de plus, étant donné leur point de départ tout empirique, car les faits, qui en eux-mêmes sont toujours susceptibles d’explications diverses, n’ont jamais pu et ne pourront jamais garantir la vérité d’aucune théorie, et, comme nous l’avons dit plus haut, leur plus ou moins grande multiplicité n’y fait rien ; aussi de telles hypothèses sont-elles, au fond, bien moins inspirées par les constatations de l’expérience que par certaines idées préconçues et par certaines des tendances prédominantes de la mentalité moderne. On sait d’ailleurs avec quelle rapidité toujours croissante ces hypothèses, à notre époque, sont abandonnées et remplacées par d’autres, et ces changements continuels suffisent trop évidemment à montrer leur peu de solidité et l’impossibilité de leur reconnaître une valeur en tant que connaissance réelle ; aussi prennent-elles de plus en plus, dans la pensée des savants eux-mêmes, un caractère conventionnel, donc en somme irréel, et nous pouvons encore noter là un symptôme de l’acheminement vers la dissolution finale. En effet, ces savants, et notamment les physiciens, ne peuvent guère être entièrement dupes de semblables constructions, dont, aujourd’hui plus que jamais, ils ne connaissent que trop bien la fragilité ; non seulement elles sont vite « usées », mais, dès leur début, ceux mêmes qui les édifient n’y croient que dans une certaine mesure, sans doute assez limitée, et à titre en quelque sorte « provisoire » ; et, bien souvent, ils semblent même les considérer moins comme de véritables tentatives d’explication que comme de simples « représentations » et comme des « façons de parler » ; c’est bien tout ce qu’elles sont en effet, et nous avons vu que Leibnitz avait déjà montré que le mécanisme cartésien ne pouvait pas être autre chose qu’une « représentation » des apparences extérieures, dénuée de toute valeur proprement explicative. Dans ces conditions, le moins qu’on en puisse dire est qu’il y a là quelque chose d’assez vain, et c’est assurément une étrange conception de la science que celle dont procède un semblable travail ; mais le danger de ces théories illusoires réside surtout dans l’influence que, par cela seul qu’elles s’intitulent « scientifiques », elles sont susceptibles d’exercer sur le « grand public », qui, lui, les prend tout à fait au sérieux et les accepte aveuglément comme des « dogmes », et cela non pas seulement tant qu’elles durent (elles n’ont même souvent eu alors qu’à peine le temps de parvenir à sa connaissance), mais même et surtout quand les savants les ont déjà abandonnées et bien longtemps après, du fait de leur persistance, dont nous parlions plus haut, dans l’enseignement élémentaire et dans les ouvrages de « vulgarisation », où elles sont d’ailleurs toujours présentées sous une forme « simpliste » et résolument affirmative, et non point comme les simples hypothèses qu’elles étaient en réalité pour ceux-là mêmes qui les élaborèrent. Ce n’est pas sans raison que nous venons de parler de « dogmes », car, pour l’esprit antitraditionnel moderne, il s’agit bien là de quelque chose qui doit s’opposer et se substituer aux dogmes religieux ; un exemple comme celui des théories « évolutionnistes », entre autres, ne peut laisser aucun doute à cet égard ; et ce qui est encore bien significatif, c’est l’habitude qu’ont la plupart des « vulgarisateurs » de parsemer leurs écrits de déclamations plus ou moins violentes contre toute idée traditionnelle, ce qui ne montre que trop clairement quel rôle ils sont chargés de jouer, fût-ce inconsciemment dans bien des cas, dans la subversion intellectuelle de notre époque.

Il est arrivé à se constituer ainsi, dans la mentalité « scientiste » qui, pour les raisons d’ordre en grande partie utilitaire que nous avons indiquées, est, à un degré ou à un autre, celle de la grande majorité de nos contemporains, une véritable « mythologie », non pas certes au sens originel et transcendant des vrais « mythes » traditionnels, mais tout simplement dans l’acception « péjorative » que ce mot a prise dans le langage courant. On pourrait en citer d’innombrables exemples ; un des plus frappants et des plus « actuels », si l’on peut dire, est celui de l’« imagerie » des atomes et des multiples éléments d’espèces variées en lesquels ils ont fini par se dissocier dans les théories physiques récentes (ce qui fait d’ailleurs qu’ils ne sont plus aucunement des atomes, c’est-à-dire littéralement des « indivisibles », bien qu’on persiste à leur en donner le nom en dépit de toute logique) ; « imagerie », disons-nous, car ce n’est sans doute que cela dans la pensée des physiciens ; mais le « grand public » croit fermement qu’il s’agit d’« entités » réelles, qui pourraient être vues et touchées par quelqu’un dont les sens seraient suffisamment développés ou qui disposerait d’instruments d’observation assez puissants ; n’est-ce pas là de la « mythologie » de la sorte la plus naïve ? Cela n’empêche pas ce même public de se moquer à tout propos des conceptions des anciens, dont, bien entendu, il ne comprend pas le moindre mot ; même en admettant qu’il ait pu y avoir de tout temps des déformations « populaires » (encore une expression qu’aujourd’hui on aime fort à employer à tort et à travers, sans doute à cause de l’importance grandissante accordée à la « masse »), il est permis de douter qu’elles aient jamais été aussi grossièrement matérielles et en même temps aussi généralisées qu’elles le sont présentement, grâce tout à la fois aux tendances inhérentes à la mentalité actuelle et à la diffusion tant vantée de l’« instruction obligatoire », profane et rudimentaire !

Nous ne voulons pas nous étendre outre mesure sur un sujet qui se prêterait à des développements presque indéfinis, mais s’écartant trop de ce que nous avons principalement en vue ; il serait facile de montrer, par exemple, que, en raison de la « survivance » des hypothèses, des éléments appartenant en réalité à des théories différentes se superposent et s’entremêlent de telle sorte dans les représentations vulgaires qu’ils forment parfois les combinaisons les plus hétéroclites ; d’ailleurs, en conséquence du désordre inextricable qui règne partout, la mentalité contemporaine est ainsi faite qu’elle accepte volontiers les plus étranges contradictions. Nous préférons insister seulement encore sur un des aspects de la question, qui, à vrai dire, anticipera quelque peu sur les considérations qui auront à prendre place dans la suite, car il se réfère à des choses qui appartiennent plus proprement à une autre phase que celle que nous avons envisagée jusqu’ici ; mais tout cela, en fait, ne peut pas être séparé entièrement, ce qui ne donnerait qu’une figuration par trop « schématique » de notre époque, et, en même temps, on pourra déjà entrevoir par là comment les tendances vers la « solidification » et vers la dissolution, bien qu’apparemment opposées à certains égards, s’associent cependant du fait même qu’elles agissent simultanément pour aboutir en définitive à la catastrophe finale. Ce dont nous voulons parler, c’est le caractère plus particulièrement extravagant que revêtent les représentations dont il s’agit quand elles sont transportées dans un domaine autre que celui auquel elles étaient primitivement destinées à s’appliquer ; c’est de là que dérivent, en effet, la plupart des fantasmagories de ce que nous avons appelé le « néo-spiritualisme » sous ses différentes formes, et ce sont précisément ces emprunts à des conceptions relevant essentiellement de l’ordre sensible qui expliquent cette sorte de « matérialisation » du suprasensible qui constitue un de leurs traits les plus généraux (1). Sans chercher pour le moment à déterminer plus exactement la nature et la qualité du suprasensible auquel on a effectivement affaire ici, il n’est pas inutile de remarquer à quel point ceux mêmes qui l’admettent encore et qui pensent en constater l’action sont, au fond, pénétrés de l’influence matérialiste : s’ils ne nient pas toute réalité extracorporelle comme la majorité de leurs contemporains, c’est parce qu’ils s’en font une idée qui leur permet de la ramener en quelque sorte au type des choses sensibles, ce qui assurément ne vaut guère mieux. On ne saurait d’ailleurs s’en étonner quand on voit combien toutes les écoles occultistes, théosophistes et autres de ce genre, aiment à chercher constamment des points de rapprochement avec les théories scientifiques modernes, dont elles s’inspirent même souvent plus directement qu’elles ne veulent bien le dire ; le résultat n’est en somme que ce qu’il doit être logiquement dans de telles conditions ; et on pourrait même remarquer que, du fait des variations successives de ces théories scientifiques, la similitude des conceptions de telle école avec telle théorie spéciale permettrait en quelque sorte de « dater » cette école en l’absence de tout renseignement plus précis sur son histoire et sur ses origines.

Cet état de choses a commencé dès que l’étude et le maniement de certaines influences psychiques sont, si l’on peut s’exprimer ainsi, tombés dans le domaine profane, ce qui marque en quelque sorte le début de la phase plus proprement « dissolvante » de la déviation moderne ; et l’on peut en somme le faire remonter au XVIIIe siècle, de sorte qu’il se trouve être exactement contemporain du matérialisme lui-même, ce qui montre bien que ces deux choses, contraires en apparence seulement, devaient s’accompagner en fait ; il ne semble pas que des faits similaires se soient produits antérieurement, sans doute parce que la déviation n’avait pas encore atteint le degré de développement qui devait les rendre possibles. Le trait principal de la « mythologie » scientifique de cette époque, c’est la conception des « fluides » divers sous la forme desquels on se représentait alors toutes les forces physiques ; et c’est précisément cette conception qui fut transportée de l’ordre corporel dans l’ordre subtil avec la théorie du « magnétisme animal » ; si l’on se reporte à l’idée de la « solidification » du monde, on dira peut-être qu’un « fluide » est, par définition, l’opposé d’un « solide », mais il n’en est pas moins vrai que, dans ce cas, il joue exactement le même rôle, puisque cette conception a pour effet de « corporiser » des choses qui relèvent en réalité de la manifestation subtile. Les magnétiseurs furent en quelque sorte les précurseurs directs du « néo-spiritualisme », sinon proprement ses premiers représentants ; leurs théories et leurs pratiques influencèrent dans une plus ou moins large mesure toutes les écoles qui prirent naissance par la suite, qu’elles soient ouvertement profanes comme le spiritisme, ou qu’elles aient des prétentions « pseudo-initiatiques » comme les multiples variétés de l’occultisme. Cette influence persistante est même d’autant plus étrange qu’elle semble tout à fait disproportionnée avec l’importance des phénomènes psychiques, somme toute fort élémentaires, qui constituent le champ d’expériences du magnétisme ; mais ce qui est peut-être encore plus étonnant, c’est le rôle que joua ce même magnétisme, dès son apparition, pour détourner de tout travail sérieux des organisations initiatiques qui avaient encore conservé jusque là, sinon une connaissance effective allant très loin, du moins la conscience de ce qu’elles avaient perdu à cet égard et la volonté de s’efforcer de le retrouver ; et il est permis de penser que ce n’est pas là la moindre des raisons pour lesquelles le magnétisme fut « lancé » au moment voulu, même si, comme il arrive presque toujours en pareil cas, ses promoteurs apparents ne furent en cela que des instruments plus ou moins inconscients.

La conception « fluidique » survécut dans la mentalité générale, sinon dans les théories des physiciens, au moins jusque vers le milieu du XIXe siècle (on continua même plus longtemps à employer communément des expressions comme celle de « fluide électrique », mais d’une façon plutôt machinale et sans plus y attacher une représentation précise) ; le spiritisme, qui vit le jour à cette époque, en hérita d’autant plus naturellement qu’il y était prédisposé par sa connexion originelle avec le magnétisme, connexion qui est même beaucoup plus étroite qu’on ne le supposerait à première vue, car il est fort probable que le spiritisme n’aurait jamais pu prendre un bien grand développement sans les divagations des somnambules, et que c’est l’existence des « sujets » magnétiques qui prépara et rendit possible celle des « médiums » spirites. Aujourd’hui encore, la plupart des magnétiseurs et des spirites continuent à parler de « fluides » et, qui plus est, à y croire sérieusement ; cet « anachronisme » est d’autant plus curieux que tous ces gens sont, en général, des partisans fanatiques du « progrès », ce qui s’accorde mal avec une conception qui, exclue depuis si longtemps du domaine scientifique, devrait, à leurs yeux, paraître fort « rétrograde ». Dans la « mythologie » actuelle, les « fluides » ont été remplacés par les « ondes » et les « radiations » ; celles-ci, bien entendu, ne manquent pas de jouer à leur tour le même rôle dans les théories les plus récemment inventées pour essayer d’expliquer l’action de certaines influences subtiles ; il nous suffira de mentionner la « radiesthésie », qui est aussi « représentative » que possible à cet égard. Il va de soi que, s’il ne s’agissait en cela que de simples images, de comparaisons fondées sur une certaine analogie (et non pas une identité) avec des phénomènes d’ordre sensible, la chose n’aurait pas de très graves inconvénients, et pourrait même se justifier jusqu’à un certain point ; mais il n’en est pas ainsi, et c’est très littéralement que les « radiesthésistes » croient que les influences psychiques auxquelles ils ont affaire sont des « ondes » ou des « radiations » se propageant dans l’espace d’une façon aussi « corporelle » qu’il est possible de l’imaginer ; la « pensée » elle-même, du reste, n’échappe pas à ce mode de représentation. C’est donc bien toujours la même « matérialisation » qui continue à s’affirmer sous une forme nouvelle, peut-être plus insidieuse que celle des « fluides » parce qu’elle peut paraître moins grossière, bien que, au fond, tout cela soit exactement du même ordre et ne fasse en somme qu’exprimer les limitations mêmes qui sont inhérentes à la mentalité moderne, son incapacité à concevoir quoi que ce soit en dehors du domaine de l’imagination sensible (2).

Il est à peine besoin de noter que les « clairvoyants », suivant les écoles auxquelles ils se rattachent, ne manquent pas de voir des « fluides » ou des « radiations », de même qu’il en est aussi, notamment parmi les théosophistes, qui voient des atomes et des électrons ; en cela comme en bien d’autres choses, ce qu’ils voient en fait, ce sont leurs propres images mentales, qui, naturellement, sont toujours conformes aux théories particulières auxquelles ils croient. Il en est aussi qui voient la « quatrième dimension », et même encore d’autres dimensions supplémentaires de l’espace ; et ceci nous amène à dire quelques mots, pour terminer, d’un autre cas relevant également de la « mythologie » scientifique, et qui est ce que nous appellerions volontiers le « délire de la quatrième dimension ». Il faut convenir que l’« hypergéométrie » était bien faite pour frapper l’imagination de gens ne possédant pas de connaissances mathématiques suffisantes pour se rendre compte du véritable caractère d’une construction algébrique exprimée en termes de géométrie, car il ne s’agit pas d’autre chose en réalité ; et, remarquons-le en passant, c’est encore là un exemple des dangers de la « vulgarisation ». Aussi, bien avant que les physiciens n’aient songé à faire intervenir la « quatrième dimension » dans leurs hypothèses (devenues d’ailleurs beaucoup plus mathématiques que vraiment physiques, en raison de leur caractère de plus en plus quantitatif et « conventionnel » tout à la fois), les « psychistes » (on ne disait pas encore « métapsychistes » en ce temps-là) s’en servaient déjà pour expliquer les phénomènes dans lesquels un corps solide semble passer au travers d’un autre ; et, là encore, ce n’était pas pour eux une simple image « illustrant » d’une certaine façon ce qu’on peut appeler les « interférences » entre des domaines ou des états différents, ce qui eût été acceptable, mais c’est très réellement, pensaient-ils, que le corps en question était passé par la « quatrième dimension ». Ce n’était d’ailleurs là qu’un début, et, en ces dernières années, on a vu, sous l’influence de la physique nouvelle, des écoles occultistes aller jusqu’à édifier la plus grande partie de leurs théories sur cette même conception de la « quatrième dimension » ; on peut d’ailleurs remarquer, à ce propos, qu’occultisme et science moderne tendent de plus en plus à se rejoindre à mesure que la « désintégration » s’avance peu à peu, parce que tous deux s’y acheminent par des voies différentes. Nous aurons encore plus loin à reparler de la « quatrième dimension » à un autre point de vue ; mais, pour le moment, nous en avons assez dit sur tout cela, et il est temps d’en venir à d’autres considérations qui se rapportent plus directement à la question de la « solidification » du monde.

(1) C’est surtout dans le spiritisme que les représentations de ce genre se présentent sous les formes les plus grossières, et nous avons eu l’occasion d’en donner de nombreux exemples dans L’Erreur spirite.
(2) C’est en vertu de cette même incapacité et de la confusion qui en résulte que, dans l’ordre philosophique, Kant n’hésitait pas à déclarer « inconcevable » tout ce qui est simplement « inimaginable » ; et d’ailleurs, plus généralement, ce sont toujours les mêmes limitations qui, au fond, donnent naissance à toutes les variétés de l’« agnosticisme ».

[René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, chap. XVIII - Mythologie scientifique et vulgarisation].

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