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Publié par Abdoullatif

Peinture d'Ivan Aguéli (1892)

Peinture d'Ivan Aguéli (1892)

Nous avons fait allusion tout à l’heure à l’acte du Verbe produisant l’« illumination » qui est à l’origine de toute manifestation, et qui se retrouve analogiquement au point de départ du processus initiatique ; ceci nous amène, bien que cette question puisse sembler quelque peu en dehors du sujet principal de notre étude (mais, en raison de la correspondance des points de vue « macrocosmique » et « microcosmique », ce n’est d’ailleurs là qu’une apparence), à signaler l’étroite connexion qui existe, au point de vue cosmogonique, entre le son et la lumière, et qui est exprimée très nettement par l’association et même l’identification établie, au début de l’Évangile de saint Jean, entre les termes Verbum, Lux et Vita (1). On sait que la tradition hindoue, qui considère la « luminosité » (taijasa) comme caractérisant proprement l’état subtil (et nous verrons bientôt le rapport de ceci avec le dernier des trois termes que nous venons de rappeler), affirme d’autre part la primordialité du son (shabda) parmi les qualités sensibles, comme correspondant à l’éther (âkâsha) parmi les éléments ; cette affirmation, ainsi énoncée, se réfère immédiatement au monde corporel, mais, en même temps, elle est aussi susceptible de transposition dans d’autres domaines (2), car elle ne fait en réalité que traduire, à l’égard de ce monde corporel qui ne représente en somme qu’un simple cas particulier, le processus même de la manifestation universelle. Si l’on envisage celle-ci dans son intégralité, cette même affirmation devient celle de la production de toutes choses dans quelque état que ce soit, par le Verbe ou la Parole divine, qui est ainsi au commencement ou, pour mieux dire (puisqu’il s’agit là de quelque chose d’essentiellement « intemporel »), au principe de toute manifestation (3), ce qui se trouve aussi expressément indiqué au début de la Genèse hébraïque, où l’on voit, ainsi que nous l’avons déjà dit, que la première parole proférée, comme point de départ de la manifestation, est le Fiat Lux par lequel est illuminé et organisé le chaos des possibilités ; ceci établit précisément le rapport direct qui existe, dans l’ordre principiel, entre ce qui peut être désigné analogiquement comme le son et la lumière, c’est-à-dire en somme ce dont le son et la lumière, au sens ordinaire de ces mots, sont les expressions respectives dans notre monde.

Ici, il y a lieu de faire une remarque importante : le verbe amar, qui est employé dans le texte biblique, et qu’on traduit habituellement par « dire », a en réalité pour sens principal, en hébreu comme en arabe, celui de « commander » ou d’« ordonner » ; la Parole divine est l’« ordre » (amr) par lequel est effectuée la création, c’est-à-dire la production de la manifestation universelle, soit dans son ensemble, soit dans l’une quelconque de ses modalités (4). Selon la tradition islamique également, la première création est celle de la Lumière (En-Nûr), qui est dite min amri’Llah, c’est-à-dire procédant immédiatement de l’ordre ou du commandement divin ; et cette création se situe, si l’on peut dire, dans le « monde », c’est-à-dire l’état ou le degré d’existence, qui, pour cette raison, est désigné comme âlamul-amr, et qui constitue à proprement parler le monde spirituel pur. En effet, la Lumière intelligible est l’essence (dhât) de l’« Esprit » (Er-Rûh), et celui-ci, lorsqu’il est envisagé au sens universel, s’identifie à la Lumière elle-même ; c’est pourquoi les expressions En-Nûr el-muhammadî et Er-Rûh el-muhammadiyah sont équivalentes, l’une et l’autre désignant la forme principielle et totale de l’« Homme Universel » (5), qui est awwalu khalqi’Llah, « le premier de la création divine ». C’est là le véritable « Cœur du Monde », dont l’expansion produit la manifestation de tous les êtres, tandis que sa contraction les ramène finalement à leur Principe (6) ; et ainsi il est à la fois « le premier et le dernier » (el-awwal wa el-akher) par rapport à la création, comme Allah Lui-même est « le Premier et le Dernier » au sens absolu (7). « Cœur des cœurs et Esprit des esprits » (Qalbul-qulûbi wa Rûhul-arwâh), c’est en son sein que se différencient les « esprits » particuliers, les anges (el-malâikah) et les esprits « séparés » (el-arwâh el-mujarradah), qui sont ainsi formés de la Lumière primordiale comme de leur unique essence, sans mélange des éléments représentant les conditions déterminantes des degrés inférieurs de l’existence (8).

Si maintenant nous passons à la considération plus particulière de notre monde, c’est-à-dire du degré d’existence auquel appartient l’état humain (envisagé ici intégralement, et non pas restreint à sa seule modalité corporelle), nous devons y trouver comme « centre », un principe correspondant à ce « Cœur universel » et qui n’en soit en quelque sorte que la spécification par rapport à l’état dont il s’agit. C’est ce principe que la doctrine hindoue désigne comme Hiranyagarbha : il est un aspect de Brahmâ, c’est-à-dire du Verbe producteur de la manifestation (9) et, en même temps, il est aussi « Lumière », comme l’indique la désignation de Taijasa donnée à l’état subtil qui constitue son propre « monde », et dont il contient essentiellement en lui-même toutes les possibilités (10). C’est ici que nous trouvons le troisième des termes que nous avons mentionnés tout d’abord : cette Lumière cosmique, pour les êtres manifestés dans ce domaine, et en conformité avec leurs conditions particulières d’existence, apparaît comme « Vie » ; Et Vita erat Lux hominum [et la vie était la lumière des hommes] dit, exactement dans ce sens, l’Evangile de saint Jean. Hiranyagarbha est donc, sous ce rapport, comme le « principe vital » de ce monde tout entier, et c’est pourquoi il est dit jîva-ghana, toute vie étant synthétisée principiellement en lui ; le mot ghana indique qu’on retrouve ici cette forme « globale » dont nous parlions plus haut à propos de la Lumière primordiale, de telle sorte que la « Vie » y apparaît comme une image ou une réflexion de l’« Esprit » à un certain niveau de manifestation (11) ; et cette même forme est encore celle de l’« Œuf du Monde » (Bmhmâmiu), dont Hiranyagarbha est, suivant la signification de son nom, le « germe » vivifiant (12).

Dans un certain état, correspondant à cette première modalité subtile de l’ordre humain qui constitue proprement le monde de Hiranyagarbha (mais, bien entendu, sans qu’il y ait encore identification avec le « centre » même) (13), l’être se sent lui-même comme une vague de l’« Océan primordial » (14), sans qu’il soit possible de dire si cette vague est une vibration sonore ou une onde lumineuse ; elle est, en réalité, à la fois l’une et l’autre, indissolublement unies en principe, au delà de toute différenciation qui ne se produit qu’à un stade ultérieur dans le développement de la manifestation. Nous parlons ici analogiquement, cela va. de soi, car il est évident que, dans l’état subtil, il ne saurait être question du son et de la Lumière au sens ordinaire, c’est-à-dire en tant que qualités sensibles, mais seulement de ce dont ils procèdent respectivement ; et, d’autre part, la vibration ou l’ondulation, dans son acception littérale, n’est qu’un mouvement qui, comme tel, implique nécessairement les conditions d’espace et de temps qui sont propres au domaine de l’existence corporelle ; mais l’analogie n’en est pas moins exacte, et elle est d’ailleurs ici le seul mode d’expression possible. L’état dont il s’agit est donc en relation directe avec le principe même de la Vie, au sens le plus universel où l’on puisse l’envisager (15) ; on en retrouve comme une image dans les principales manifestations de la vie organique elle-même, celles qui sont proprement indispensables à sa conservation, tant dans les pulsations du cœur que dans les mouvements alternée de la respiration ; et là est le véritable fondement des multiples applications de la « science du rythme », dont le rôle est extrêmement important dans la plupart des méthodes de réalisation initiatique. Cette science comprend naturellement la mantra-vidyâ, qui correspond ici à l’aspect « sonique » (16) ; et, d’autre part, l’aspect « lumineux » apparaissant plus particulièrement dans les nâdîs de la « forme subtile » (sûkshma-sharîra) (17), on peut voir sans difficulté la relation de tout ceci avec la double nature lumineuse (jyotirmayî) et sonore (shabdamayî ou mantramayî) que la tradition hindoue attribue à Kundalinî, la force cosmique qui, en tant qu’elle réside spécialement dans l’être humain, y agit proprement comme « force vitale » (18). Ainsi, nous retrouvons toujours les trois termes Verbum, Lux et Vita, inséparables entre eux au principe même de l’état humain ; et, sur ce point comme sur tant d’autres, nous pouvons constater le parfait accord des différentes doctrines traditionnelles, qui ne sont en réalité que les expressions diverses de la Vérité une.

(1) Il n’est pas sans intérêt de noter à ce propos que, dans les organisations maçonniques qui ont conservé le plus complètement les anciennes formes rituéliques, la Bible placée sur l’autel doit être ouverte précisément à la première page de l’Évangile de saint Jean.
(2) Ceci résulte d’ailleurs évidemment du fait que la théorie sur laquelle repose la science des mantras (mantra-vidyâ) distingue différentes modalités du son : parâ ou non-manifestée, pashyantî et vaikharî, qui est la parole articulée ; cette dernière seule se rapporte proprement au son comme qualité sensible, appartenant à l’ordre corporel.
(3) Ce sont les premières paroles mêmes de l’Évangile de saint Jean : In principio erat Verbum.
(4) Nous devons rappeler ici la connexion existant entre les deux sens différents du mot « ordre », que nous avons déjà mentionnée dans une note précédente.
(5) Voir Le Symbolisme de la Croix, p. 58.
(6) Le symbolisme du double mouvement du cœur doit être regardé ici comme équivalent à celui, bien connu notamment dans la tradition hindoue, des deux phases inverses et complémentaires de la respiration ; dans les deux cas, il s’agit toujours d’une expansion et d’une contraction alternées, qui correspondent aussi aux deux termes coagula et solve de l’hermétisme, mais à la condition d’avoir bien soin de remarquer que les deux phases doivent être prises en sens inverse suivant que les choses sont envisagées par rapport au principe ou par rapport à la manifestation, de telle sorte que c’est l’expansion principielle qui détermine la « coagulation » du manifesté, et la contraction principielle qui détermine sa « solution ».
(7) Tout ceci a également un rapport avec le rôle de Metatron dans la Kabbale hébraïque.
(8) Il est facile de voir que ce dont il s’agit ici peut être identifié au domaine de la manifestation supra-individuelle.
(9) Il est « producteur » par rapport à notre monde, mais, en même temps, il est lui-même « produit » par rapport au Principe suprême, et c’est pourquoi il est appelé aussi Kârya-Brahma.
(10) Voir L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. XIV. - Dans le nom même de Hiranyagarbha, cette nature lumineuse est nettement indiquée, car la lumière est symbolisée par l’or (hiranya), qui est lui-même « lumière minérale », et qui correspond, parmi les métaux, au soleil parmi les planètes ; et l’on sait que le soleil est aussi, dans le symbolisme de toutes les traditions, une des figures du « Cœur du Monde ».
(11) Cette remarque peut aider à définir les rapports de l’ « esprit » (er-rûh) et de l’« âme » (en-nefs), celle-ci étant proprement le « principe vital » de chaque être particulier. (12) Cf. Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XX.
(13) L’état dont il s’agit est ce que la terminologie de l’ésotérisme islamique désigne comme un hâl, tandis que l’état qui correspond à l’identification avec le centre est proprement un maqâm.
(14) Conformément au symbolisme général des Eaux, l’« Océan » (en sanscrit samudra) représente l’ensemble des possibilités contenues dans un certain état d’existence ; chaque vague correspond alors, dans cet ensemble, à la détermination d’une possibilité particulière.
(15) Ceci, dans la tradition islamique, se réfère plus spécialement à l’aspect ou attribut exprimé par le nom divin El-Hayy, qu’on traduit ordinairement par « le Vivant », mais qu’on pourrait rendre beaucoup plus exactement par « le Vivificateur ».
(16) Il va de soi que ceci ne s’applique pas exclusivement aux mantras de la tradition hindoue, mais tout aussi bien à ce qui y correspond ailleurs, par exemple au dhikr dans la tradition islamique ; il s’agit, d’une façon tout à fait générale, des symboles sonores qui sont pris rituéliquement comme « supports » sensibles de l’« incantation » entendue au sens que nous avons expliqué précédemment.
(17) Voir L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. XIV et XXI.
(18) Kundalinî étant représentée symboliquement comme un serpent enroulé sur lui-même en forme d’anneau (kundala), on pourrait rappeler ici le rapport étroit qui existe fréquemment, dans le symbolisme traditionnel, entre le serpent et l’« Œuf du Monde » auquel nous faisions allusion tout à l’heure à propos de Hiranya-garbha : ainsi, chez les anciens Egyptiens, Kneph, sous la forme d’un serpent, produit l’« Œuf du Monde » par sa bouche (ce qui implique une allusion au rôle essentiel du Verbe comme producteur de la manifestation) ; et nous mentionnerons aussi le symbole équivalent de l’« œuf de serpent » des Druides, qui était figuré par l’oursin fossile.

[René Guénon, Aperçus sur l’initiation, chap. XLVII - « Verbum, Lux et Vita ».]

[Note du blog : René Guénon avait écrit spécialement l’article « Verbum, Lux et Vita » en pensant à l’état « vibratoire » accompagnant parfois le dhikr, ainsi qu'il l'avait affirmé dans une lettre : « Le dhikr s’accompagne toujours de mouvements rythmés, mais il est évident qu’il ne faut pas qu’ils soient exagérés et dégénèrent en une agitation plus ou moins violente, car c’est alors surtout que leur répercussion risque d’être limitée à de simples effets psychiques. – L’analogie dont vous parlez, au sujet de la question de vibration, avec les « nœuds » et les « ventres » des ondes, n’est pas tout à fait claire pour moi ; pourriez-vous m’expliquer votre idée un peu plus complètement ? En tout cas, pour l’état accompagnant parfois le dhikr et où, comme vous le dites, tout n’est que vibration, je vous prierai de vous reporter à mon article « Verbum, Lux et Vita », car j’ai pensé spécialement à cet état en l’écrivant. » (Lettre à Louis Caudron d’Amiens, Le Caire, 26 octobre 1937)]

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