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Publié par Abdoullatif

René Guénon - El-Arkân

Aux considérations que nous avons exposées sur la « pierre angulaire », nous pensons qu’il ne sera pas inutile d’ajouter quelques précisions complémentaires sur un point particulier : il s’agit des indications que nous avons données sur le mot arabe rukn, « angle », et sur ses différentes significations. Nous nous proposons surtout, à cet égard, de signaler une concordance très remarquable qui se rencontre dans l’ancien symbolisme chrétien, et qui s’éclaire d’ailleurs, comme toujours, par les rapprochements qu’on peut faire avec certaines données des autres traditions. Nous voulons parler du gammadion, ou plutôt, devrions-nous dire, des gammadia, car ce symbole se présente sous deux formes très nettement différentes, bien que le même sens y soit généralement attaché ; il doit son nom à ce que les éléments qui y figurent dans l’un et l’autre cas, et qui sont en réalité des équerres, ont une similitude de forme avec la lettre grecque gamma (1).


Fig. 1

La première forme de ce symbole (fig. 1), appelée aussi parfois « croix du Verbe (2) », est constituée par quatre équerres dont les sommets sont tournés vers le centre ; la croix est formée par ces équerres elles-mêmes, ou plus exactement par l’espace vide qu’elles laissent entre leurs côtés parallèles, et qui représente en quelque sorte quatre voies partant du centre ou y aboutissant, suivant qu’elles sont parcourues dans un sens ou dans l’autre. Or, cette même figure, considérée précisément comme la représentation d’un carrefour, est la forme primitive du caractère chinois hing, qui désigne les cinq éléments : on y voit les quatre régions de l’espace, correspondant aux points cardinaux, et qui sont effectivement appelées « équerres » (fang) (3), autour de la région centrale à laquelle est rapporté le cinquième élément. Nous devons d’ailleurs dire que ces éléments, malgré une similitude partielle dans leur nomenclature (4), ne sauraient aucunement être identifiés à ceux de la tradition hindoue et de l’antiquité occidentale ; aussi, pour éviter toute confusion, vaudrait-il sans doute mieux, comme certains l’ont proposé, traduire hing par « agents naturels », car ce sont proprement des « forces » agissant dans le monde corporel, et non pas des éléments constitutifs des corps eux-mêmes. Il n’en est pas moins vrai que, ainsi que cela résulte de leur correspondance spatiale, les cinq hing peuvent être regardés comme les arkân de ce monde, de même que les éléments proprement dits le sont à un autre point de vue, mais cependant avec une différence quant à la signification de l’élément central. En effet, tandis que l’éther, ne se situant pas sur le plan de base où se trouvent les quatre autres éléments, correspond à la véritable « pierre angulaire », celle du sommet (rukn el-arkân), la « terre » de la tradition extrême-orientale doit être mise en correspondance directe avec la « pierre fondamentale » du centre, dont nous avons parlé précédemment (5).


Fig. 2

La figuration des cinq arkân apparaît encore plus nettement dans l’autre forme du gammadion (fig. 2), où quatre équerres formant les angles (arkân au sens littéral du mot) d’un carré entourent une croix tracée au centre de celui-ci ; les sommets des équerres sont alors tournés vers l’extérieur, au lieu de l’être vers le centre comme dans le cas précédent6. On peut ici considérer la figure tout entière comme correspondant à la projection horizontale d’un édifice sur son plan de base : les quatre équerres correspondent alors aux pierres de base des quatre angles (qui doivent être en effet taillées « à l’équerre »), et la croix à la « pierre angulaire » du sommet, qui, bien que n’étant pas dans le même plan, se projette au centre de la base suivant la direction de l’axe vertical ; et l’assimilation symbolique du Christ à la « pierre angulaire » justifie encore plus expressément cette correspondance.

En effet, au point de vue du symbolisme chrétien, l’un et l’autre des gammadia sont également considérés comme représentant le Christ, figuré par la croix, au milieu des quatre Évangélistes, figurés par les équerres ; l’ensemble équivaut donc à la figuration bien connue du Christ lui-même au milieu des quatre animaux de la vision d’Ézéchiel et de l’Apocalypse (7), qui sont les symboles les plus habituels des Évangélistes (8). L’assimilation de ceux-ci aux pierres de base des quatre angles n’est d’ailleurs nullement en contradiction avec le fait que, d’autre part, saint Pierre est expressément désigné comme la « pierre de fondation » de l’Église ; il faut seulement voir là l’expression de deux points de vue différents, l’un se référant à la doctrine et l’autre à la constitution de l’Église ; et il n’est certes pas contestable que, en ce qui concerne la doctrine chrétienne, les Évangiles en sont bien véritablement les fondements.

Dans la tradition islamique, on trouve aussi une figure semblablement disposée, comprenant le nom du Prophète au centre et ceux des quatre premiers Kholafâ aux angles ; ici encore, le Prophète, apparaissant comme rukn el-arkân, doit être considéré, de la même façon que le Christ dans la figuration précédente, comme se situant à un niveau autre que celui de la base, et, par conséquent, il correspond aussi en réalité à la « pierre angulaire » du sommet. Il faut d’ailleurs remarquer que, des deux points de vue que nous venons d’indiquer en ce qui concerne le christianisme, cette figuration rappelle directement celui qui envisage saint Pierre comme « la pierre de fondation », car il est évident que saint Pierre, comme nous l’avons déjà dit, est aussi le Khalîfah, c’est-à-dire le « vicaire » ou le « substitut » du Christ. Seulement, on n’envisage dans ce cas qu’une seule « pierre de fondation », c’est-à-dire celle des quatre pierres de base des angles qui est posée en premier lieu, sans pousser les correspondances plus loin, alors que le symbole islamique dont il s’agit comporte ces quatre pierres de base ; la raison de cette différence est que les quatre premiers Kholafâ ont effectivement un rôle spécial sous le rapport de l’« histoire sacrée », tandis que, dans le christianisme, les premiers successeurs de saint Pierre n’ont aucun caractère qui puisse, d’une façon comparable, les distinguer nettement de tous ceux qui vinrent après eux. Nous ajouterons encore que, en correspondance avec ces cinq arkân manifestés dans le monde terrestre et humain, la tradition islamique envisage aussi cinq arkân célestes ou angéliques, qui sont Jibrîl, Rufaîl, Mikaîl, Isrâfîl, et enfin Er-Rûh ; ce dernier, qui est identique à Metatron comme nous l’avons expliqué en d’autres occasions, se situe également à un niveau supérieur aux quatre autres, qui sont comme ses reflets partiels dans diverses fonctions plus particularisées ou moins principielles, et, dans le monde céleste, il est proprement rukn el-arkân, celui qui occupe, à la limite séparant el-Khalq d’El-Haqq, le « lieu » même par lequel seul peut s’effectuer la sortie du Cosmos.

(1) Voir Le Symbolisme de la Croix, ch. X. – Comme nous l’avons signalé alors, ce sont ces gammadia qui sont les véritables « croix gammées », et c’est seulement chez les modernes que cette désignation a été appliquée au swastika, ce qui ne peut que causer une fâcheuse confusion entre deux symboles entièrement différents et qui n’ont aucunement la même signification.
(2) La raison en est sans doute, d’après la signification générale du symbole, que celui-ci est regardé comme figurant le Verbe s’exprimant par les quatre Évangiles ; il est à remarquer que, dans cette interprétation, ceux-ci doivent être considérés comme correspondant à quatre points de vue (mis symboliquement en rapport avec les « quartiers » de l’espace) dont la réunion est nécessaire à l’expression intégrale du Verbe, de même que les quatre équerres formant la croix en s’unissant par leurs sommets.
(3) L’équerre est essentiellement, dans la tradition extrême-orientale, l’instrument employé pour « mesurer la Terre » ; cf. La Grande Triade, ch. XV et XVI. – Il est facile de voir le rapport qui existe entre cette figure et celle du carré divisé en neuf parties (ibid., ch. XVI) ; il suffit en effet, pour obtenir celle-ci, de tracer le contour extérieur et de joindre les sommets des équerres de façon à encadrer la région centrale.
(4) Ce sont l’eau au nord, le feu au sud, le bois à l’est, le métal à l’ouest, et la terre au centre ; on voit qu’il y a là trois désignations communes avec les éléments des autres traditions, mais que cependant la terre n’y a pas la même correspondance spatiale.
(5) Il faut d’ailleurs remarquer, à ce propos, que le tertre élevé au centre d’un pays correspond effectivement à l’autel ou au foyer placé au point central d’un édifice.
(6) Les sommets des quatre équerres et le centre de la croix, étant les quatre angles et le centre du carré, correspondent aux « cinq points » par lesquels était déterminé traditionnellement l’emplacement d’un édifice.
(7) Ces quatre animaux symboliques correspondent d’ailleurs aussi aux quatre Mahârâjas qui sont, dans les traditions hindoue et thibétaine, les régents des points cardinaux et des « quartiers » de l’espace.
(8) L’ancienne tradition égyptienne figurait, suivant une disposition toute semblable, Horus au milieu de ses quatre fils ; du reste, dans les premiers temps du christianisme, Horus fut, en Égypte, pris très fréquemment comme un symbole du Christ.

[René Guénon, El-Arkân, Études Traditionnelles, septembre 1946. Repris dans le recueil posthume Symboles fondamentaux de la Science sacrée, chap. XLV.]

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