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Publié par Abdoullatif

Émir ‘Abd al-Qâdir - De l’extinction dans le Prophète

« Je vais t’apprendre l’interprétation de ce que tu n’as pu endurer avec patience » (Cor. 18:78).

J’ai aimé étudier les ouvrages des maîtres spirituels - qu’Allâh soit satisfait d’eux ! - dès ma jeunesse, alors que je ne suivais pas encore leur voie. Il m’arrivait, au cours de cette étude, de tomber sur des propos, émanant des plus grands d’entre eux (1), qui me faisaient dresser les cheveux sur la tête et oppressaient mon âme, malgré la foi en leur paroles selon la signification qu’ils avaient voulu leur donner (2) : car j’étais certain de leur sens parfait des convenances spirituelles et de leurs vertus éminentes (3). Tel était le cas par exemple, pour cette phrase de ‘Abd al-Qâdir al-Jîlî (4) : « Ô vous les Prophètes ! c’est à vous que le titre honorifique a été conféré, mais il nous a été donné à nous quelque chose qui ne vous a pas été donné ! » (5) Ou encore pour ce propos d’Abû l-Ghayth b. Jamîl (6) : « Nous avons plongé dans une mer sur le rivage de laquelle les prophètes se sont arrêtés (7) ! » Ou bien ce propos de Shiblî (8) disant à son disciple : « Attestes-tu que je suis Muhammad l’Envoyé d’Allâh ? » A quoi le disciple répondit : « J’atteste que tu es Muhammad l’Envoyé d’Allâh » ! (9).

Tout ce qu’ont écrit ceux qui ont entrepris d’interpréter de telles paroles ne suffisait pas à apaiser mon âme. Il en fut ainsi jusqu’au moment où Dieu me fit la grâce de séjourner à Médine - qu’elle soit bénie (10) ! Un jour que j’étais en retraite (khalwa) tourné vers la qibla, invoquant Allâh, Il [al-Haqq] me ravit au monde et à moi-même ; puis Il me renvoya et voici que je disais, sur le mode déclaratif et non sur le monde narratif : « Si Mûsâ b. ‘Imrân (= Moïse) était vivant, il ne pourrait faire autrement que de me suivre (11). » Je sus alors que cette parole faisait partie de ce qui subsistait en moi du rapt extatique [al-akhdhah] que je venais d’éprouver : je m’étais « éteint » dans l’Envoyé d’Allâh (12) et, dans ce moment, je n’étais plus untel, j’étais Muhammad - sur lui la Grâce et la Paix ! S’il n’en avait pas été ainsi, je n’aurais pu tenir ce propos qu’en mode narratif, c’est-à-dire en le rapportant comme venant du Prophète.

La même chose m’arriva, un autre jour, avec une autre parole du Prophète : « Je suis le chef des fils d’Adam, et je le dis sans me vanter. » (13) C’est ainsi que m’apparut la manière dont on doit interpréter les propos des maîtres - j’entends par là que mon propre cas me servit de modèle et d’exemple, et non que je compare mon état spirituel au leur (14), loin de là ! Loin de là ! Loin de là ! (15) Leur station est plus haute et plus glorieuse, leur état est plus complet et plus parfait !

C’est cette explication qu’énonce ‘Abd al-Karîm al-Jîlî (16) lorsqu’il écrit : « Lorsque deux êtres se rencontrent dans une des stations spirituelles parfaites, chacun d’eux devient identique à l’autre dans cette station. Celui qui sait de quoi nous parlons comprend le sens de la parole de Hallâj et d’autres que lui (17). »

Avant que ne jaillisse sur moi la parole que j’ai rapportée, alors que j’étais tourné vers le Noble Jardin (18) au cours de la troisième nuit du mois de ramadân, un état spirituel accompagné de larmes survint. Allâh projeta dans mon cœur une parole que le Prophète (19) m’adressait en me disant : « Réjouis-toi à cause d’une victoire (20) ! » Deux nuits plus tard, j’invoquais Allâh quand le sommeil me prit. J’eus une vision dans laquelle la noble personne du Prophète se confondait avec la mienne au point que nous étions devenus un seul être (21) : je me regardais et je le voyais, lui, devenu moi. Pris d’effroi et de joie à la fois, je me levai, fis une ablution et entrai dans la mosquée pour saluer le Prophète - que la Grâce et la Paix soient sur lui ! Je revins ensuite dans ma retraite et me mis à invoquer Allâh.

Dieu m’arracha alors à moi-même et au monde, puis me renvoya après avoir projeté sur moi Sa parole : « Maintenant tu es venu avec la Vérité » (Cor. 2:71) (22). Je sus que cette projection était une confirmation de ma vision.

Un jour après, Dieu me ravit à moi-même comme à l’accoutumée et j’entendis une voix qui disait : « Regarde ce que j’ai caché afin que tu sois cela » (unzur mâ aknantuhu hattâ kunta-hu) en employant littéralement cette forme assonancée et bénie (23). Je sus que cette parole confirmait la vision précédente - Dieu soit loué !

Or Dieu m’a enjoint de proclamer les grâces que j’ai reçues de Lui par l’ordre de portée générale qu’Il a donné au Prophète (24) : « Et quant à la grâce de ton Seigneur, annonce-la ! » (Cor. 93, 11) (25). En effet, tout ordre qu’Il adresse au Prophète est un ordre pour sa communauté à l’exception de ce qui, sans le moindre doute, le concerne exclusivement. Mais Dieu m’a en outre donné cet ordre de manière particulière à plusieurs reprises au moyen de ce noble verset : « Et quant à la grâce de ton Seigneur, annonce-la ! » (26).

Mawqif 13.

(1) [sâdâte al-qawm wa akâbiruhum, litt. « les seigneurs des initiés et les plus grands d’entre eux ». Le mot qawm a été traduit dans le texte par « maîtres spirituels »].
(2) [îmânî bi-kalâmihim ‘alâ murâdihim].
(3) [li-annanî ‘alâ yaqîn min âdâbihim al-kâmilah wa akhlâqihim al-fâdilah].
(4) [Expression non traduite : radiya-Llâh ‘anh, « qu’Allâh soit satisfait de lui ! »] Note du traducteur : « ‘Abd al-Qâdir al-Jîlî ou al-Jîlânî : un des maitres le plus illustres de l’histoire du soufisme. Né en 470/1077, il est mort en 561/1166. C’est de lui que procède la tarîqa qâdiriyya à laquelle, rappelons-le, l’émir Abd el-Kader avait été rattaché par son père dès sa jeunesse. »
(5) [ma’âshir al-anbiyâ’ ûtîtum al-laqab wa utînâ mâ lam tu’tuh].
(6) [Expression non traduite : radiya-Llâh ‘anh, « qu’Allâh soit satisfait de lui ! »] Note du traducteur : « Abû l-Ghayth b. Jamîl, disciple de Shiblî (voir infra), est mort en 374/984. »
(7) [khadnâ bahran waqafat al-anbiyâ’ bi-sâhilih]. Note du traducteur : « le caractère « scandaleux » de ces deux propos tient au fait qu’ils paraissent indiquer une supériorité des saints sur les prophètes. La polémique sur ce thème s’est souvent centrée sur les écrits de Hakîm Tirmidhî (mort en 288/898) et sur les commentaires qu’en a donnés Ibn ‘Arabî, en particulier dans ses réponses au « questionnaire » de Tirmidhî, réponses que l’on trouve dans un traité indépendant, le Jawâb mustaqîm, d’une part, et dans le chapitre 73 des Futûhât d’autre part. Des extraits significatifs de ces textes figurent dans l’édition critique établie par M. Osman Yahya du Kitâb khatm al-awliyâ’ de Tirmidhî (Beyrouth, 1965). Sommairement, disons que pour Ibn ‘Arabî, tout nabî (prophète) est éminemment walî et qu’en lui la wilâya (sainteté) est supérieure à la nubuwwa (prophétie), puisque la première exprime un degré spirituel permanent alors que le second correspond à une fonction limitée dans le temps. »
(8) [Expression non traduite : radiya-Llâh ‘anh, « qu’Allâh soit satisfait de lui ! »].
(9) Note du traducteur : « Shibli, soufi baghdadien né en 247/861, mort en 334/945. ‘Abd al-Karîm al-Jîlî, dans son Insân Kâmil, chap. 60 (Le Caire, 1949, II,p. 46), rapporte cet échange de propos entre Shiblî et son disciple : « Le secret de cela, écrit-il, c’est l’aptitude du Prophète à revêtir toutes les formes… Lorsqu’il se manifeste sous la forme de Shiblî, celui-ci dit à son disciple : « Atteste que je suis l’Envoyé d’Allâh ! ». Or le disciple était un homme doué de dévoilement intuitif et il reconnut (= Il reconnut l’Envoyé d’Allâh sous les traits de Shiblî). Il répondit donc : « J’atteste que tu es Muhammad l’Envoyé d’Allâh ». »
(10) [Taybah al-mubârakah, Taybah (la ville) chargée d’influences spirituelles, qui est un nom donnée par le Prophète - sur lui la grâce et la paix ! - à Médine, qui signifie selon la tradition, la « pure », purifiée de tout « associationnisme » (mutahharah mina-sh-shirk)]. Note du traducteur : « Ce séjour à Médine se situe en 1280/1864 (Tuhfa, p. 702). Arrivé à Médine le 26 rajab, l’émir Abd el-Kader obtint qu’on lui réservât, pour y faire retraite, une maison qui avait été (ou plus probablement était située à l’emplacement de) celle d’Abû Bakr, le premier calife. Il demeura là dans la solitude pendant deux mois. »
(11) [Law kâna Mûsâ bnu ‘Imrân hayyan mâ wasi’ahu illâ ittibâ’î]. Note du traducteur : « Ces paroles étant celles d’un hadîth, il faut comprendre qu’Abd el-Kader ne les prononce pas comme une citation du Prophète mais, dans l’état spirituel où il se trouve, les prend à son compte puisqu’il est alors totalement identifié au Prophète. »
(12) [Kuntu fâniyan fî rasûli-Llâh salla-Llâh ‘alayhi wa sallam].
(13) [anâ sayyidu walad âdam wa lâ fakhr].
(14) Note du traducteur : « Nous corrigeons li-annî, le sens de la phrase imposant manifestement la négation .
(15) [hashâhum].
(16) ‘Abd al-Karîm al-Jîlî (ob. 832/1428) est l’un des personnages majeurs de l’école du Shaykh al-akbar. Nous avons mentionné plus haut des remarques à propos des paroles de Shiblî son disciple. Dans le même chapitre de son livre, il précise que lui-même a vu le Prophète à Zabid, en 796 h., sous les traits de son propre maître Isma’îl al-Jabarti.
(17) Sur la parole de Hallâj, voir note 6 (la « parole de Hallâj » est évidemment le fameux Anâ-l-Haqq, que l’on peut traduire par « Je suis Dieu » ou « Je suis le Réel absolu »). Nous avons, en traduisant cette citation, ajouté le mot « être » sans lequel la phrase eût paru étrange au lecteur français. Mais Jilî dit simplement : « lorsque quelqu’un se rencontre avec un autre »…, formulation plus générale et plus respectueuse de l’adab lorsqu’il s’agit de l’appliquer à Hallâj qui déclare : Anâ-l-Haqq, « Je suis Dieu ! ».
(18) Al-rawdat al-sharîfa. Cette expression désigne un espace de la mosquée de Médine compris entre la tombe du Prophète et sa chaire (minbar). Selon un hadîth, cet emplacement « est un jardin d’entre les jardins du Paradis ».
(19) [Non traduit : ‘alayhi as-salât wa-s-salâm, « sur lui la grâce et la paix ! »]
(20) [abshir bi-fath]. Note du traducteur : « le mot fath, que nous traduisons par « victoire », signifie étymologiquement « ouverture » et s’applique évidemment dans le lexique technique des soufis, à une « ouverture spirituelle » qui marque le franchissement d’une étape de la réalisation.
(21) [fa-ra’aytu dhâtihi ash-sharîfah mtazajat ma’a dhâtî, wa sârat dhâtan wâhidah].
(22) [al-ân ji’ta bi-l-haqq].
(23) [bi-hadhihi as-saj’ah al-janâsiyyah al-mubârakah].
(24) [Dans le texte arabe : rasûl Allâh ‘alayhi as-salât wa-s-salâm, « l’Envoyé d’Allâh sur lui la grâce et la paix ! »].
(25) [wa ammâ bi-ni’mati rabbika fa-haddith].
(26) Note du traducteur : « La différence entre l’ordre général et l’ordre particulier qu’indique ce paragraphe est la suivante : tout musulman est visé par le commandement contenu dans le verset, et il y a donc là pour Abd el-Kader une raison suffisante de proclamer les grâces qu’il a reçues. Mais de plus, il nous fait comprendre qu’à diverses reprises ce verset a été « projeté » sur son cœur, selon une expression usuelle chez lui, et a donc pris pour lui le caractère d’une injonction qui lui était personnellement adressée par Dieu. Il y a là une conséquence normale de la « descente du Coran sur les saints (cf. note 178) au cours de laquelle chaque mot du Livre sacré est reçu de sa source même et a donc la nouveauté, la force - l’originalité - de la Révélation originelle. »

[Émir Abd al-Qâdir, Mawqif 13, traduction et notes de Michel Chodkiewicz dans Abd el-Kader-Écrits spirituels, édition du Seuil, 1982, p.163-165. Les notes entre crochets sont celle du blog esprit-universel et consistent en des translitérations à partir d’un texte arabe des Mawâqif ar-rûhiyyah wa-l-fuyûdât as-subbûhiyyah, éd. Dâr al-kutub al-‘ilmiyyah, Beyrouth 1425H/2004, TI, p.58-60]

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abd el ghafour 13/11/2014 12:10

Salam,
"*unzur ma akanntouhou hatta kunta hu" : "craché" comme il est écrit ? N'est ce pas plutôt "caché" ?

Abdoullatif 14/11/2014 01:53

wa 'aleykum as-salâm wa rahmatu-Llâh wa barakâtuh
Oui aknantuhu signififie akhfaytuhu ou satartuhu, c'est à dire caché et non craché.
Wa bârakallâh fîk d'avoir relevé cette coquille

alwouddy 09/11/2014 17:14

machâAllâh