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Publié par Abdoullatif

René Guénon - Question de la communication interplanétaire

Pour que deux êtres puissent communiquer entre eux par des moyens sensibles, il faut d’abord que tous deux possèdent des sens, et, de plus, il faut que leurs sens soient les mêmes, au moins partiellement ; si l’un deux ne peut avoir de sensations, ou s’ils n’ont pas de sensations communes, aucune communication de cet ordre n’est possible. Cela peut sembler très évident, mais ce sont les vérités de ce genre qu’on oublie le plus facilement, ou auxquelles on ne fait pas attention ; et pourtant elles ont souvent une portée qu’on ne soupçonne pas. Des deux conditions que nous venons d’énoncer, c’est la première qui établit d’une façon absolue l’impossibilité de la communication avec les morts au moyen des pratiques spirites ; quant à la seconde, elle compromet au moins très gravement la possibilité des communications interplanétaires. Ce dernier point se rattache immédiatement à ce que nous avons dit à la fin du chapitre précédent ; nous allons l’examiner en premier lieu, car les considérations qu’il va nous permettre d’introduire faciliteront la compréhension de l’autre question, celle qui nous intéresse principalement ici.

Si l’on admet la théorie qui explique toutes les sensations par des mouvements vibratoires plus ou moins rapides, et si l’on considère le tableau où sont indiqués les nombres de vibrations par seconde qui correspondent à chaque sorte de sensations, on est frappé par le fait que les intervalles représentant ce que nos sens nous transmettent sont très petits par rapport à l’ensemble : ils sont séparés par d’autres intervalles où il n’y a rien de perceptible pour nous, et, de plus, il n’est pas possible d’assigner une limite déterminée à la fréquence croissante ou décroissante des vibrations (1), de sorte qu’on doit considérer le tableau comme pouvant se prolonger de part et d’autre par des possibilités indéfinies de sensations, auxquelles ne correspond pour nous aucune sensation effective. Mais dire qu’il y a des possibilités de sensations, c’est dire que ces sensations peuvent exister chez des êtres autres que nous, et qui, par contre, peuvent n’avoir aucune de celles que nous avons ; quand nous disons nous, ici, nous ne voulons pas dire seulement les hommes, mais tous les êtres terrestres en général, car il n’apparaît pas que les sens varient chez eux dans de grandes proportions, et, même si leur extension est susceptible de plus ou de moins, ils restent toujours fondamentalement les mêmes. La nature de ces sens semble donc bien être déterminée par le milieu terrestre ; elle n’est pas une propriété inhérente à telle ou telle espèce, mais elle tient à ce que les êtres considérés vivent sur la terre et non ailleurs ; sur toute autre planète, analogiquement, les sens doivent être déterminés de même, mais ils peuvent alors ne coïncider en rien avec ceux que possèdent les êtres terrestres, et même il est extrêmement probable que, d’une façon générale, il doit en être ainsi. En effet, toute possibilité de sensation doit pouvoir être réalisée quelque part dans le monde corporel, car tout ce qui est sensation est essentiellement une faculté corporelle ; ces possibilités étant indéfinies, il y a très peu de chances pour que les mêmes soient réalisées deux fois, c’est-à-dire pour que des êtres habitant deux planètes différentes possèdent des sens qui coïncident en totalité ou même en partie. Si l’on suppose cependant que cette coïncidence puisse se réaliser malgré tout, il y a encore une fois très peu de chances pour qu’elle se réalise précisément dans des conditions de proximité temporelle et spatiale telles qu’une communication puisse s’établir ; nous voulons dire que ces chances, qui sont déjà infinitésimales pour tout ensemble du monde corporel, se trouvent indéfiniment réduites si l’on envisage seulement les astres qui existent simultanément à un moment quelconque, et indéfiniment plus encore si, parmi ces astres, on ne considère que ceux qui sont très voisins les uns des autres, comme le sont les différentes planètes appartenant à un même système ; il doit en être ainsi, puisque le temps et l’espace représentent eux-mêmes des possibilités indéfinies. Nous ne disons pas qu’une communication interplanétaire soit une impossibilité absolue ; nous disons seulement que ses chances de possibilité ne peuvent s’exprimer que par une quantité infinitésimale à plusieurs degrés, et que, si l’on pose la question pour un cas déterminé, comme celui de la terre et d’une autre planète du système solaire, on ne risque guère de se tromper en les regardant comme pratiquement nulles ; c’est là, en somme, une simple application de la théorie des probabilités. Ce qu’il importe de remarquer, c’est que ce qui fait obstacle à une communication interplanétaire, ce ne sont pas des difficultés du genre de celles que peuvent éprouver par exemple, pour communiquer entre eux, deux hommes dont chacun ignore totalement le langage de l’autre ; ces difficultés ne seraient pas insurmontables, parce que ces deux êtres pourraient toujours trouver, dans les facultés qui leur sont communes, un moyen d’y remédier dans une certaine mesure ; mais, là où les facultés communes n’existent pas, du moins dans l’ordre où doit s’opérer la communication, c’est-à-dire dans l’ordre sensible, l’obstacle ne peut être supprimé par aucun moyen, parce qu’il tient à la différence de nature des êtres considérés. Si des êtres sont tels que rien de ce qui provoque des sensations en nous n’en provoque en eux, ces êtres sont pour nous comme s’ils n’existaient pas, et réciproquement ; quand bien même ils seraient à côté de nous, nous n’en serions pas plus avancés, et nous ne nous apercevrions peut-être même pas de leur présence, ou, en tout cas, nous ne reconnaîtrions probablement pas que ce sont là des êtres vivants. Cela, disons-le en passant, permettrait même de supposer qu’il n’y a rien d’impossible à ce qu’il existe dans le milieu terrestre des êtres entièrement différents de tous ceux que nous connaissons, et avec lesquels nous n’aurions aucun moyen d’entrer en rapport ; mais nous n’insisterons pas là-dessus, d’autant plus que, s’il y avait de tels êtres, ils n’auraient évidemment rien de commun avec notre humanité. Quoi qu’il en soit, ce que nous venons de dire montre combien il y a de naïveté dans les illusions que se font certains savants à l’égard des communications interplanétaires ; et ces illusions procèdent de l’erreur que nous avons signalée précédemment, et qui consiste à transporter partout des représentations purement terrestres. Si l’on dit que ces représentations sont les seules possibles pour nous, nous en convenons, mais il vaut mieux n’avoir aucune représentation que d’en avoir de fausses ; il est parfaitement vrai que ce dont il s’agit n’est pas imaginable, mais il ne faut pas en conclure que cela n’est pas concevable, car cela l’est au contraire très facilement. Une des grandes erreurs des philosophes modernes consiste à confondre le concevable et l’imaginable ; cette erreur est particulièrement visible chez Kant, mais elle ne lui est pas spéciale, et elle est même un trait général de la mentalité occidentale, du moins depuis que celle-ci s’est tournée à peu près exclusivement du côté des choses sensibles ; pour quiconque fait une semblable confusion, il n’y a évidemment pas de métaphysique possible.

(1) Il est évident que la fréquence d’une vibration par seconde ne représente aucunement une limite minima, la seconde étant une unité toute relative, comme l’est d’ailleurs toute unité de mesure ; l’unité arithmétique pure est seule absolument indivisible.

[René Guénon, L’Erreur Spirite, extrait du chapître V - La communication avec les morts.]

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ME 07/12/2014 03:33

Salam Aleykoum,
Je pensais pouvoir me passer de lire l'erreur spirite, mais c'était apparemment une erreur. Ce texte est très intriguant ; Guénon suggère-t-il vraiment l'existence "d'extra-terrestres" (au sens corporel, si j'ai bien saisi, mais aussi dotés d'une âme puisqu'il s'agit d'envisager la communication, voire d'un esprit puisqu'il envisage même un langage équivalent à l'humain) ? Cela n'entrerait-il pas en contradiction avec les doctrines traditionnelles qui enseignent la place sommitale qu'occupe l'homme au sein de la hiérarchie des êtres (toutes modalités confondues) dans l'Univers interstellaire (puisqu'il faut bien admettre que l'homme en tant qu'esprit universel en puissance existe dans les trois mondes, il n'est pas limité par les conditions temporelles et spatiales du monde corporel, et possède donc nécessairement le califat non pas seulement sur le monde corporel dans lequel se situe seulement l'Univers interstellaire, mais aussi les autres modalités d'existence) ?

Lotus 09/01/2015 20:13

as-salaam alaikum, @me

deux références pour vous; en espérant que cela vous sera utile:

Saint Augustin: DE LA GENÈSE AU SENS LITTÉRAL.

CHAPITRE XXXII. LA SIMULTANÉITÉ DE CES IDÉES N'EN EXCLUERAIT PAS L'ORDRE SUCCESSIF.

Ananda K. Coomaraswamy: HINDOUISME & BOUDDHISME.

CHAPITRE THÉOLOGIE ET AUTOLOGIE.

Non que le monde sensible, avec ses événements successifs, déterminés par des causes médiates (karma, adrishta apurva), soit pour lui source de connaissance ; mais bien plutot parce que ce monde est lui-meme la conséquence de la science qu'a l'Esprit de « cette image diverse peinte par lui-meme sur le vaste canevas de lui-meme »

(vers la fin)

Abdoullatif 23/11/2014 19:05

wa 'aleykum as-salâmwa rahmatullâh wa barakâtuh.
Je pense que René Guénon ne faisait pas allusion au jinns dont il parlait à plusieurs reprises dans son oeuvre. Ces êtres sont subtils. Ce dont parle René Guénon, c'est d'autres êtres corporels.

Ahmed 21/11/2014 20:27

Salam le texte est remarquable mais je ne comprends pas ce passage : Cela, disons-le en passant, permettrait même de supposer qu’il n’y a rien d’impossible à ce qu’il existe dans le milieu terrestre des êtres entièrement différents de tous ceux que nous connaissons, et avec lesquels nous n’aurions aucun moyen d’entrer en rapport.....René guenon n'était pas censé ignorer l'existence des djins par exemple. ...merci pour ta réponse