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La tradition islamique est, en tant que « sceau de la Prophétie », la forme ultime de l’orthodoxie traditionnelle pour le cycle humain actuel. Les formes traditionnelles qui ont précédé la forme islamique (Hindouisme, Taoïsme, Judaïsme, Christianisme,…) sont, dans leurs formulations régulières et orthodoxes, des reflets de la Lumière totale de l’Esprit-universel qui désigne Er-Rûh el-mohammediyah, le principe de la prophétie, salawâtu-Llâh wa salâmu-Hu ‘alayh.

Abdul Hâdî Aguéli - L'Identité suprême dans l’ésotérisme musulman (suite et fin).

Aguéli 11L'IDENTITÉ SUPRÊME

DANS L’ÉSOTÉRISME MUSULMAN

 

Abdul Hâdî,

La Gnose - Juillet 1911,

n° 7 - deuxième année 

 

Le Traité de l’Unité

(Risâlatul-Ahadiyah)

par le plus grand des Maîtres spirituels

Mohyiddin Ibn Arabi

(Suite)

 

Celui qui est ainsi qualifié possède des attributs innombrables. Comme celui qui meurt, dans le sens propre du mot, est séparé de tous ses attributs louables ou blâmables, de même, celui qui meurt, au sens figuré, est séparé de tous ses attributs louables ou blâmables. Allah — qu’Il soit béni et exalté — est à sa place dans toutes les circonstances (1). La « nature intime d’Allah tient lieu de sa « nature intime » ; les « attributs » d’Allah tiennent lieu de ses « attributs ». C’est pourquoi le Prophète — qu’Allah prie sur lui et le salue — a dit : « Mourez avant que vous ne mouriez », c’est-à-dire : « connaissez vous-mêmes (vos âmes, votre « proprium ») avant que vous ne mouriez ». Il a dit encore : « Allah dit : Mon adorateur ne cesse de s’approcher de Moi par des œuvres surérogatoires jusqu’à ce que Je l’aime. Et lorsque Je l’aime, Je suis son ouïe, sa vue, sa langue, sa main, etc. (2). » Le Prophète veut dire : Celui qui tue son âme (son « proprium »), c’est-à-dire celui qui se connaît, voit que toute son existence est Son existence. Il ne voit aucun changement en sa « nature intime », ou en ses « attributs ». Il ne voit aucune nécessité à ce que ses attributs deviennent les Siens. Car (il a compris qu’) il n’était pas lui-même l’existence de sa propre « nature intime », et qu’il avait été ignorant de son « proprium » et de ce qu’il était au fond. Lorsque tu prends connaissance de ce que c’est que ton « proprium », tu es débarrassé de ton dualisme (3), et tu sauras que tu n’es autre qu’Allah. Si tu avais une existence indépendante, une existence « autre qu’Allah, tu n’aurais pas à t’effacer ni à connaître ton « proprium ». Tu serais un Seigneur Dieu autre que Lui. Qu’Allah soit béni, de sorte qu’il n’y a pas de Seigneur Dieu autre que Lui.

 

L’intérêt de la connaissance du « proprium » consiste à savoir, mais à avoir la certitude absolue que ton existence n’est ni une réalité ni une nihilité, mais que tu n’es pas, que tu n’as pas été et que tu ne seras jamais. Tu comprendras clairement le sens de la formule : Lâ ilaha ill’Allah (= il n’y a pas de Dieu si ce n’est Le Dieu) (4), c’est-à-dire il n’y a pas de Dieu autre que Lui, il n’y a pas d’existence autre que Lui, il n’y a d’autre autre que Lui, et il n’y a pas de dieu si ce n’est Lui.

 

Si quelqu’un objecte : « Tu abolis Sa Seigneurie (5) », je réponds : Je n’abolis pas Sa Seigneurie, car Il ne cesse pas d’être (Seigneur) magnifiant, non plus qu’Il ne cesse d’être (adorateur) magnifié. Il ne cesse pas d’être Créateur, non plus qu’Il ne cesse d’être créé. Il est maintenant (6) tel qu’II était. Ses titres de Créateur ou de Seigneur magnifiant ne sont point conditionnés par (l’existence) d’une chose créée ou d’un (adorateur) magnifié. Avant la création des choses créées, Il possédait tous Ses attributs. Il est maintenant tel qu’Il était. Il n’y a aucune différence, dans Son Unité, entre la création et la préexistence. Son titre de L’Extérieur implique la création des choses, comme Son titre de L’Occulte ou de L’Intérieur implique la préexistence. Son intérieur est Son extérieur (ou Son expansif, Son évidence), comme Son extérieur est Son intérieur ; Son premier est Son dernier et Son dernier est Son premier ; le tout est unique et l’unique est tout. Il est qualifié : « Tous les jours Il est en l’état de Créateur Sublime ; rien d’autre que Lui n’était avec Lui; Il est maintenant tel qu’Il était. » En réalité, autre-que-Lui n’a pas d’existence. Tel qu’II était de toute éternité, tous les jours en l’état de Créateur Sublime. (Il n’y a) aucune chose (avec Lui) et aucun jour (de création, à l’exclusion d’un autre), comme il n’y a dans la préexistence de chose ni de jour (7), car l’existence des choses ou leur néant est tout un. S’il n’en était pas ainsi, il aurait fallu la création de quelque chose de nouveau qui ne fût pas compris dans Son Unicité, ce qui serait absurde. Son titre de L’Unique Le rend trop glorieux pour qu’une pareille supposition fût vraie.

 

Lorsque tu peux voir ton « proprium » ainsi qualifié sans combiner l’Existence Suprême avec un adversaire, partenaire, équivalent ou associé quelconque, alors tu le connais tel qu’il est (c’est-à-dire tu te connais réellement). C’est pourquoi le Prophète a dit : « Celui qui connaît son « proprium » connaît son Seigneur. » Il n’a pas dit : « Celui qui éteint son « proprium » connaît son Seigneur. » Il sut et il vit qu’aucune chose n’est autre que Lui. Ensuite, il dit que la connaissance de soi-même, du « proprium » (de son âme), c’est là la Gnose ou la connaissance d’Allah. Connais ce que c’est que ton « proprium », c’est-à-dire ton existence (8) ; connais qu’au fond tu n’es pas toi, mais que tu ne sais pas. Sache que (ce que tu appelles) ton existence n’est (en réalité) ni ton existence ni ta non-existence. Sache que tu n’es ni existant ni néant, que tu n’es pas autre qu’existant ou autre que néant. Ton existence et ta nihilité constituent Son Existence (absolue, telle que l’on ne peut ni doit discuter si Elle est ou si Elle n’est pas) (9). La substance de ton être ou de ton néant est Son Existence. Donc, lorsque tu vois que les choses ne sont pas autres que ton existence et la Sienne, et lorsque tu peux voir que la substance de Son Être est ton être et ton néant dans les choses, sans (toutefois) voir quoi que ce soit avec Lui ou dans Lui, alors tu connais ton âme, ton « proprium ». Or, se connaître soi-même d’une telle manière, c’est là la Gnose, la connaissance d’Allah, au-dessus de toute équivoque, doute ou combinaison d’une chose temporaire avec l’éternité, sans voir dans l’éternité ou par elle ou à côté d’elle autre chose que l’éternité.

 

Si quelqu’un demande : « Comment alors s’opère l’Union (El-wiçal), puisque tu affirmes qu’autre-que-Lui n’est pas ? une chose qui est unique ne peut s’unir qu’avec elle-même », la réponse est : En réalité, il n’y a ni union (waçl) ni séparation (façl), comme il n’y a ni éloignement (buud) ni rapprochement (qurb). On ne peut parler d’union qu’entre deux, et non lorsqu’il s’agit d’une chose unique. L’idée d’union ou d’arrivé comporte l’existence de deux choses, analogues ou non (10). Analogues, ils sont semblables. S’ils ne sont pas analogues, ils se font opposition. Or, Allah — qu’Il soit exalté — est exempt de tout semblable ainsi que de tout rival, contraste ou opposant. Ce qu’on appelle ordinairement « union », proximité ou éloignement (12), ne sont point tels (dans le sens propre du mot). Il y a union sans unification, approchement sans proximité, et éloignement sans aucune idée de loin ou de près.

 

(A suivre)

Traducteur :

Abdul-Hâdi.

 

(1) Allah est ici a considérer comme la formule de la Destinée, universelle ou individuelle.

(2) Une célèbre « Tradition sainte » (Hadît qodsî) (voir La Gnose, 2ème année, n° 6, p. 174, note 7).

(3) Itnaïniyah = dualisme ; bi-existence ; croyance en deux divinités ; de Itnaîn = deux. Dans quelques manuscrits, je trouve : Ananiyah = égoïsme, de Ana = je, moi.

(4) Voir La Gnose, 2ème année, n° 2, p. 64, et n°3, p.111 (errata du n° 2).

(5) Er-rubûbiyah, c’est-à-dire l’influence seigneuriale, magnificatrice, glorifiante.

(6) Il s’agit toujours de la « Permanente Actualité ».

(7) C’est-à-dire : Il n’y a actuellement, à notre point de vue humain, de chose avec Dieu ni de jour de création particulière, pas plus maintenant qu’avant la création du monde.

(8) C’est-à-dire ce que pouvait être ta vie individuelle séparée de la vie universelle.

(9) Les mots entre parenthèses sont les tentatives du traducteur pour préciser le sens du texte selon la pensée dominante de l’auteur. Une traduction (Tarjumah) de l’arabe ou du chinois en une langue occidentale correspond exactement à un commentaire indigène, dans la langue même du texte.

(10) Mutasâwi = parallèle.

(11) Wiçâl, qurb, buaud ; termes soufites très fréquents. Désignant des phénomènes psychologiques, ils s’emploient surtout en morale. C’est pourquoi ils sont tombés, plus que les autres idées soufites, dans la vulgarité sentimentale, après avoir perdu leur véritable signification. Il incombe aux métaphysiciens de rendre le sens primitif aux mots qui désignent les principes.

(12) Comme un grand artiste transforme un fait-divers banal en un monument immortel, de même le métaphysicien purifie les lieux communs en débarrassant la Tradition de la routine.

 

 

L'IDENTITÉ SUPRÊME

DANS L’ÉSOTÉRISME MUSULMAN

 

Abdul Hâdî,

La Gnose - Août 1911,

n° 8 - deuxième année 

 

Le Traité de l’Unité

(Risâlatul-Ahadiyah)

par le plus grand des Maîtres spirituels

Mohyiddin Ibn Arabi

(Suite et fin)

 

Si quelqu’un demande : « Qu’est-ce que c’est que la jonction sans la jonction, la proximité sans la proximité, ou l’éloignement sans l’éloignement ? » la réponse est : Je. veux dire que, dans l’état que tu appelles « proximité » (qurb), tu n’étais pas autre que Lui. — qu’Il soit exalté. Tu n’étais pas autre que Lui, mais tu ne connaissais pas ton « proprium »; tu ne savais pas que tu étais Lui et non pas toi. Lorsque tu arrives à Allah, c’est-à-dire lorsque tu te connais toi-même « sans les lettres de la connaissance » (1), tu connaîtras que tu es Lui, et que tu ne savais pas auparavant si tu étais Lui ou non (2). Lorsque la connaissance (El-Irfân) te seras arrivée, tu sauras que tu as connu Allah par Allah, non par toi-même. Prenons un exemple : Supposons que tu ne sais pas que ton nom est Mahmûd, ou que tu dois être appelé Mahmûd — car le vrai nom et celui qui le porte sont, en réalité, identiques. Or, tu t’imagines que tu t’appelles Mohammad ; mais, après quelque temps d’erreur, tu finis par savoir que tu es Mahmûd et que tu n’as jamais été Mohammad. Cependant, ton existence continue (comme par le passé), mais le nom Mohammad est enlevé de toi ; cela est arrivé parce que tu as su que tu es Mahmûd et que tu n’as jamais été Mohammad. Tu n’as pas cessé d’être Mohammad par une extinction de toi-même (El-fanâ an nafsika), car cesser d’exister (fanâ) suppose l’affirmation d’une existence antérieure. Or, qui affirme une existence quelconque hormis Lui, donne un associé à Lui — qu’Il soit béni, et que Son nom soit exalté.

 

(Dans notre exemple), Mahmûd n’a jamais rien perdu. Mohammad n’a jamais vécu (mot à mot : respiré, nafasa) dans Mahmûd, n’est jamais entré dans lui ou sorti de lui. De même Mahmûd par rapport à Mohammad. Aussitôt que Mahmûd a connu qu’il est Mahmûd et non Mohammad, il se connaît, c’est-à-dire il connaît son « proprium », cela par lui-même et non par Mohammad. Celui-là n’était pas. Comment aurait-il pu informer d’une chose quelconque ?

 

Donc, « celui qui connaît » et « ce qui est connu » sont identiques, de même que « celui qui arrive » et « ce à quoi on arrive », « celui qui voit » et « ce qui est vu » sont identiques. « Celui qui sait » est Son attribut (çifa) ; « Ce qui est su » est Sa substance ou « nature intime » (dât). « Celui qui arrive » est Son attribut ; « Ce à quoi on arrive » est Sa substance. Or, la qualité et ce qui la possède sont identiques. Telle est l’explication de la formule : Celui qui se connaît, connaît son Seigneur. Qui saisit le sens de cette similitude comprend qu’il n’y a ni union (jonction ou arrivée) ni séparation. Il. comprend que « Celui qui sait est Lui, et que « Ce qui est su » est encore Lui. « Celui qui voit » est Lui ; « Ce qui est vu » est encore Lui. « Celui qui arrive » est Lui ; « Ce à quoi on arrive » dans l’union est encore Lui. Aucun autre que Lui ne peut se joindre à Lui ou arriver à Lui. Aucun autre que Lui ne se sépare de Lui. Quiconque peut comprendre cela est tout à fait exempt de la grande idolâtrie (3)

 

La plupart des initiés qui croient connaître leur « proprium » ainsi que leur Seigneur et qui s’imaginent échapper aux liens de l’existence disent que la Voie n’est praticable ou même visible que par « l’extinction de l’existence » (El-fanâ) et par « l’extinction de cette extinction » (Fana-el-fana’i). Ils ne dogmatisent ainsi que parce qu’ils n’ont point compris la parole du Prophète — qu’Allah prie sur lui et le salue. Comme ils ont voulu remédier à l’idolâtrie (qui résulte de la contradiction) (4), ils ont parlé tantôt de « l’extinction », c’est-à-dire celle de l’existence, tantôt de « l’extinction de cette extinction », tantôt de « l’effacement » (El-mahw) et tantôt de « la disparition » (El-içtilam). Mais toutes ces explications reviennent à l’idolâtrie pure et simple, car quiconque avance qu’il existe quoi que ce soit autre que Lui, laquelle chose s’éteint par la suite, ou bien parle de l’extinction de l’extinction de cette chose, un tel homme, disons-nous, se rend coupable d’idolâtrie par son affirmation de l’existence présente ou passée d’un autre que Lui (5). Qu’Allah —que Son nom soit exalté - les conduise, et nous aussi, dans le vrai chemin.

 

(1) Par la synthèse transformée et vivifiée des connaissances détaillées et précisables.

(2) Mes manuscrits diffèrent beaucoup les uns des autres. Dans quelques-uns, je lis : «.... si tu étais Lui ou bien un autre que Lui ». Ailleurs je trouve : « ... si tu étais Lui ou que Lui était autre que Lui ». Une troisième catégorie de manuscrits donne : «.... si tu étais Lui ou que Lui était Lui ». La confusion n’est qu’apparente, car la tradition est, comme nous le verrons plus tard, qu’Il est la Gnose et que la Gnose est Lui. On voit Dieu par l’œil de Dieu.

(3) Mot à mot l’idolâtrie de l’idolâtrie, Shurkus-Shurki.

(4) L’idolâtrie de la bi-existence (le dualisme) n’a échappé à aucun théologien islamite qui a pensé en arabe. Cette langue est algébrique, de sorte que l’étude de sa grammaire est, pour ainsi dire, l’exposition du mécanisme de la pensée. Il est difficile de faire un faux raisonnement en arabe sans faire des fautes de syntaxe, de lexique ou autres. La perspicuité de la phrase arabe est la meilleure preuve de la sainteté de cette langue, c’est-à-dire de sa primordialité ou de son édénisme. Dans le chinois, et en partie dans le malais, on trouve des choses analogues.

(5) C’est-à-dire : il est dualiste, car il croit à la bi-existence de ce qui existe.

 

(Vers :) Tu pensais que tu étais toi. Or tu n’es pas et tu n’as jamais existé. — Si tu étais toi, tu serais Le Seigneur, le second de deux ! Abandonne cette idée, — Car il n’y a aucune différence entre vous deux par rapport à l’existence. — Il ne diffère pas de toi et tu ne diffères pas de Lui. Si tu dis par ignorance que tu es autre que Lui,  Alors tu es d’un esprit grossier. — Lorsque ton ignorance cesse, tu deviens doux, Car ton union est ta séparation et ta séparation est ton union. Ton éloignement est une approche et ton approche est un départ (6). C’est ainsi que tu deviens meilleur. — Cesse de faire des raisonnements et comprends par la lumière de l’intuition, — Sans quoi t’échappe ce qui rayonne de Lui (7). Garde-toi bien de donner un partenaire quelconque à Allah, Car alors tu t’avilis, et cela par la honte des idolâtres.

 

Si quelqu’un dit : « Tu prétends que la connaissance de ton « proprium » est la Gnose, c’est-à-dire la connaissance d’Allah que Son nom soit exalté ; — l’homme est autre qu’Allah, dût-il connaître son proprium » (8), or, celui qui est autre qu’Allah comment peut-il arriver jusqu’à Lui ? » la réponse est : « Qui connaît son « proprium » connaît son Seigneur » (9). Sache que l’existence d’un tel homme n’est ni la sienne, ni celle d’un autre, mais celle d’Allah (10) (sans une fusion quelconque de deux existences en une), sans que son existence entre dans Dieu, sorte de Lui, collatère avec Lui ou réside dans Lui. Mais il voit Son existence telle qu’elle est (11). Rien n’est devenu qui n’a pas existé auparavant (12), et rien ne cesse d’exister par un effacement, extinction ou extinction d’extinction. L’annihilation d’une chose implique son existence antérieure. Prétendre qu’une chose existe par elle-même signifie croire que cette chose s’est créée elle-même, qu’elle ne doit pas son existence à la puissance d’Allah, ce qui est absurde aux yeux et aux oreilles de tous. Tu dois bien noter que la connaissance que possède celui qui connaît son « proprium », c’est là la connaissance qu’Allah possède de Son « proprium », de Lui-même, car Son « proprium » n’est autre que Lui. Le Prophète — qu’Allah prie sur lui et le salue — a voulu désigner par « proprium » (nafs) l’existence même. Quiconque est arrivé à cet état d’âme, son extérieur et son intérieur ne sont autres que l’existence d’Allah, la parole d’Allah (13) ; son action est celle d’Allah, et sa prétention de connaître son « proprium » est la prétention à la Gnose, c’est-à-dire à la connaissance parfaite d’Allah (14). Tu entends sa prétention, tu vois ses actes, et ton regard rencontre un homme qui est autre qu’Allah (comme tu te vois toi-même autre qu’Allah), mais cela ne provient que du fait que tu ne possèdes pas la connaissance de ton « proprium ». Donc, si « le Croyant est le miroir du croyant » (15), alors il est Lui-même (par sa substance, ou par son œil) (16), c’est-à-dire par son regard. Sa substance (ou son œil) est la substance (ou l’œil) d’Allah ; son regard est le regard d’Allah sans aucune spécification (keifiyah) (17). Cet homme n’est pas Lui selon ta vision, ta science, ton avis, ta fantaisie ou ton rêve, mais il est Lui selon sa vision, sa science et son rêve (18). S’il dit : « Je suis Allah », écoute-le attentivement, car ce n’est pas lui, mais Allah Lui-même qui (par sa bouche) prononce les mots : « Je suis Allah ». Mais tu n’es pas arrivé au même degré de développement mental que lui. Si tel était le cas, tu comprendrais sa parole, tu dirais comme lui et tu verrais ce qu’il voit.

 

Résumons : l’existence des choses est Son existence sans que les choses soient. Ne te laisse pas égarer par la subtilité ou l’ambiguïté des mots, de sorte que tu t’imagines qu’Allah soit créé. Certain initié a dit : « Le çûfî est éternel », mais il n’a parlé ainsi que depuis que tous les mystères (lui) ont été dévoilés et que tous les doutes ou superstitions ont été dispersés. Cependant, cette immense pensée ne peut convenir qu’à celui dont l’âme est plus vaste que les deux mondes. Quant à celui dont l’âme n’est qu’aussi grande que les deux mondes, elle ne lui convient pas (19). Car, en vérité, cette pensée est plus grande que le monde sensible et le monde hypersensible, tous les deux pris ensemble.

 

(6) Fa waçluka hijrun wa hijruka waçlumWa bu’duka qurbun wa qurbuka bu’dun.

(7) Lecture incertaine ; je traduis ce dernier vers au hasard.

(8) La nuance accentuée vient du traducteur ; mot à mot, on lit : Celui qui connaît son « proprium » est autre qu’Allah.

(9) L’auteur répond, à son tour, par la formule dogmatique. Cette attitude dans la discussion est facile à comprendre ici.

(10) C’est-à-dire : il est devenu parfaitement fataliste. Il connaît sa destinée, c’est-à-dire sa raison d’être dans l’économie universelle, sa place dans la hiérarchie de tous les êtres. Il exécute volontairement sa mission cosmique. Il est dans l’obéissance directe, ce qui donne à son progrès l’harmonie des lignes. Cet abandon à la Volonté d’Allah est « l’Islam ».

(11) Bihalihi, c’est-à-dire : il voit sa place dans l’ordre. Maintenant, l’ordre est tel que tout est chacun et chacun est tout. Chaque place, chaque « détail » comporte tout l’ensemble, et tout l’ordre se retrouve dans chaque place. C’est pourquoi chaque chose qui est à sa place, si infime qu’elle soit, représente la totalité. Qui est dans l’ordre est l’ordre lui-même. Or, Dieu est l’ordre.

(12) Nous considérons ce traité comme la meilleure exposition de la pensée islamo-sémitique, à cause de sa négation du temps et du progrès. Sans cette notion, on ne peut rien comprendre de la vivante immobilité, laquelle, sous différentes nominations, est le principe de l’art, de la magie, du moral et de l’ésotérisme.

(13) Ailleurs, en d’autres manuscrits, on trouve : « ... sa parole est la parole d’Allah », ce qui est plus conforme à la tradition.

(14) Variante : «... sa prétention de connaître son « proprium » est la prétention divine à Se connaître Soi-même. » Autre variante : «... sa prétention à la Gnose est la connaissance de son « proprium ».

(15) El-mu’minu mir’atul-mu’mini, célèbre tradition qui peut s’interpréter de différentes manières, car El-mu’min = le croyant est aussi un nom d’Allah). On peut lire : le croyant est le miroir du croyant, ce qui est l’interprétation socialo-morale ; ou : le croyant est le miroir du Croyant, ce qui est l’idée dans l’ordre psychologique. Celle que nous avons préférée dans le texte est l’idée dans l’ordre métaphysique.

(16) Biaïnihi ; Aïn = œil, puis source, substance ; s’emploie ordinairement dans le sens de « même », ainsi que les expressions : binafsihi, bidâtihi, etc.

(17) Mot scolastique tiré de la particule keïf = comment.

(18) Il est inutile de dire aux lecteurs de La Gnose qu‘il est Lui selon Sa vision.

(19) Dans le texte : Cette bouchée est pour celui dont le gosier est plus large que les deux mondes. Elle ne convient pas à celui dont le gosier n’est qu’aussi grand que les deux mondes.

 

Enfin, sache que « Celui qui voit » et « Ce qui est vu », que « Celui qui fait exister, et « Ce qui existe », que « Celui qui connaît » et « Ce qui est connu », que « Celui qui crée », et « Ce qui est créé », que « Celui qui atteint par la compréhension » et « Ce qui est compris » sont tous Le-même. II voit Son existence par Son existence, Il la connaît par elle-même et Il l’atteint par elle-même, sans aucune spécification, en dehors des conditions ou formes ordinaires de la compréhension, de la vision ou du savoir. Comme Son existence est inconditionnée, Sa vision de Lui-même, Son intelligence de Lui-même et Sa science de Lui-même sont également inconditionnées.

 

Si quelqu’un demande : « Comment regardez-vous ce qui est repoussant ou attrayant ? Si tu vois par exemple une saleté ou une charogne, est-ce que tu dis que c’est Allah ? ». La réponse est : Allah, est sublime et pur, Il ne peut être ces choses. Nous parlons avec celui qui ne voit pas une charogne comme une charogne ou une ordure comme une ordure. Nous parlons aux voyants, et non aux aveugles. Celui qui ne se connaît pas est un aveugle, né aveugle. Avant que cesse son aveuglement, naturel ou acquis, il ne peut comprendre ce que nous voulons dire. Notre discours est avec Allah, et non avec autre que Lui, ou avec des aveugles-nés. Celui qui est arrivé à la station spirituelle qu’il est nécessaire d’avoir atteint pour comprendre, celui-là sait qu’il n’y a rien qui existe, hormis Allah. Notre discours est avec celui qui cherche avec ferme intention et parfaite sincérité à connaître son « proprium » (au nom) de la connaissance d’Allah — qu’Il soit exalté —lequel, en son cœur, garde en tout sa fraîcheur la forme (20) dans sa demande et dans son désir d’arriver à Allah. Notre discours n’est pas adressé à ceux qui n’ont ni intention ni but.

 

Si quelqu’un objecte : « Allah — qu’Il soit béni et saint — a dit : Les regards ne peuvent L’atteindre, mais Lui, Il atteint les regards (21) ; toi, tu dis le contraire ; où est la vérité ? », la réponse est : Tout ce que nous avons dit revient à la parole divine : Les regards ne peuvent L’atteindre, c’est-à-dire ni personne, ni les regards de qui que ce soit ne peuvent L’atteindre. Si tu dis, qu’il y a dans ce qui existe un autre que Lui, tu dois convenir que cet autre que Lui puisse L’atteindre. Or, (dans cette partie de Sa parole arabe) : « les regards ne peuvent L’atteindre », Allah avertit (le croyant) qu’il n’y a pas un autre que Lui. Je veux dire qu’un autre que Lui ne peut L’atteindre, mais celui qui L’atteint, c’est Lui, Allah, Lui et aucun autre. Lui seul atteint et comprend Sa véritable « nature intime » (Ed-dât), pas un autre. Les regards ne L’atteignent pas, car ils ne sont autre chose que Son existence (22).

 

A propos de celui qui dit que les regards ne peuvent l’atteindre, car ils sont créés, et le créé ne peut atteindre l’incréé ou l’éternel, nous disons que cet homme ne connaît pas encore son « proprium » (23). Il n’y a rien, absolument rien, regards ou autres choses, qui existent hormis Lui, mais Il comprend Sa propre existence sans (toutefois) que cette compréhension existe d’une façon quelconque.

 

(Vers :) « J’ai connu mon Seigneur par mon Seigneur sans confusion ni doute. — Ma « nature intime » (dât) est la Sienne, réellement, sans manque ni défaut. Entre nous deux il n’y a aucun devenir (24), et mon âme est le, lieu où le monde occulte se manifeste. — Depuis que je connus mon âme sans mélange ni trouble, — Je suis arrivé à l’union avec l’objet de mon amour sans qu’il y ait plus de distances entre nous, ni longues ni courtes. — Je reçois des grâces sans que rien descende d’en haut (vers moi), sans reproches, et même sans motifs. Je n’ai pas effacé mon âme à cause de Lui, et elle n’a eu aucune durée temporelle pour être détruite après (25).

 

Si quelqu’un demande. (Tu affirmes l’existence d’Allah et tu nies l’existence de quoi que ce soit (hormis Lui) ; que sont donc ces choses que nous voyons ? », la réponse est : Ces discussions s’adressent à celui qui ne voit rien hormis Allah. Quant à celui qui voit quelque chose hormis Allah, nous n’avons rien avec lui, ni question ni réponse, car il ne voit que ce qu’il voit ; tandis que celui qui connaît son « proprium » ne voit pas autre chose qu’Allah (en tout ce qu’il voit). Celui qui ne connaît pas son « proprium » ne voit pas Allah, car tout récipient ne laisse filtrer que de son contenu — Nous nous sommes déjà beaucoup étendu sur notre sujet. Aller plus loin serait inutile, car celui qui n’est point fait pour voir ne verra pas davantage (au moyen de nos efforts). Il ne comprendra pas et ne pourra atteindre la vérité. Celui qui peut voir, voit, comprend et atteint la vérité (d’après ce que nous avons dit). A celui qui est (hyperçonsciemment) arrivé, il suffit d’une légère indication pour qu’à cette lumière il puisse trouver la vraie Voie, marcher avec toute son énergie et arriver au but de son désir, avec la grâce d’Allah.

 

Qu’Allah nous prépare à ce qu’Il aime et agrée en fait de paroles, d’actes de science, d’intelligence, de lumière et de vraie direction. Il peut tout, et Il répond à toute prière par la juste réponse. Il n’y a de moyen ou de pouvoir qu’auprès d’Allah, le Très-Haut, l’Immense. Qu’Il prie sur la meilleur de Ses créatures, sur le Prophète ainsi que sur tous les membres de sa famille. Amen.

 

Traducteur

Abdul-Hâdi

 

(20) Çurah, la forme, l’image. J’ai préféré la forme : 1° pour éviter l’anthropomorphisme autant que possible : 2° parce que la forme, voire même la formule, a une importance beaucoup plus grande et tient une place plus élevée en l’Islam qu’ailleurs. Je me propose de développer ce sujet plus tard.

(21) Qorân, ch. VI, v. 103.

(22) A un certain point de vue, qui cependant n’est pas le nôtre, on pourrait dire que c’est la matière qui prend conscience d’elle-même. Un athée qui n’est pas un cynique est, en général, assez bien préparé pour comprendre la métaphysique de l’Islam.

(23) Variante : « est loin de connaître ».

(24) Donc pas de transsubstantiation, d’incarnation, etc. Variantes : Hijrân = évasion, émigration ; Haïrân = étonnement, etc.

(25) Plusieurs variantes, plus obscures les unes que les autres, surtout à cause du mauvais état des manuscrits qui rend la lecture incertaine. Quelques manuscrits ont même un verset de plus qui commence : Wa niltu = je suis arrivé. Le reste est illisible.

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C
pourquoi l'auteur a t-il choisi l pour nom Agueli,
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