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La tradition islamique est, en tant que « sceau de la Prophétie », la forme ultime de l’orthodoxie traditionnelle pour le cycle humain actuel. Les formes traditionnelles qui ont précédé la forme islamique (Hindouisme, Taoïsme, Judaïsme, Christianisme,…) sont, dans leurs formulations régulières et orthodoxes, des reflets de la Lumière totale de l’Esprit-universel qui désigne Er-Rûh el-mohammediyah, le principe de la prophétie, salawâtu-Llâh wa salâmu-Hu ‘alayh.

Abdul-Hâdî - Ivan Aguéli - « El-Malâmatiyah » suivi de la traduction des « Principes des Malâmatiyah ».

Aguéli 11EL-MALÂMATIYAH

Abdul-Hâdî

La Gnose - mars 1911, N° 3

 

Avec le terme « les gens du blâme » (Ahlul-Malâmah), on comprend trois choses très distinctes, qui peuvent cependant s’identifier en des conditions exceptionnelles. Les « Malâmatiyah » sont d’abord un groupe de grands initiés, sorte de « Mahâtmâs » (1) occupant le cinquième degré dans la hiérarchie spirituelle de l’ésotérisme musulman. -

 

Voici, à ce sujet, un extrait du « Traité sur les Catégories soufites », par Mohyiddin ibn Arabi.

 

« Le cinquième degré est occupé par « ceux qui s’inclinent », ceux qui s’humilient devant la Grandeur dominicale, qui s’imposent l’hiératisme du culte, qui sont exempts de toute prétention à une récompense quelconque dans ce monde-ci ou dans l’autre. Ceux-là sont les Malâmatiyah. Ils sont les « hommes de confiance de Dieu », et ils constituent le groupe le plus élevé. Leur nombre n’est pas limité, mais ils sont placés sous la direction du Qutb ou de l’ « Apogée spirituelle » (2). Leur règle les oblige de ne pas faire voir leurs mérites et de ne pas cacher leurs défauts. Néanmoins, ils agissent ouvertement, et ils évoluent dans tous les domaines de la « virilité spirituelle » (Er-rajûliyah). Ils ont dix « stations » auxquelles ils reviennent et desquelles ils parlent. Ce sont : la charité du Savoir, la sagesse, la prévoyance, l’art de juger la nature intime des personnes et des choses d’après des signes extérieurs, la glorification, l’inspiration, la « Grande Paix » (Es-Sakînah), la sécurité et l’élévation de l’esprit (3). Ils s’attachent aux noms divins suivants : Celui qui abaisse, Celui qui élève, Celui qui rend glorieux, Celui qui humilie, etc., etc. Ils discourent sur le contrôle des actes (par la purification des intentions), sur l’affinement de la piété, la contrainte des passions, l’absence des prétentions auprès de Dieu, l’obéissance à la Tradition prophétique, la pauvreté volontaire, l’indulgence vis-à-vis des autres, la discipline de la parole, non seulement par le silence, mais encore par l’obligation de parler selon la permission de Dieu, la lumière sharaïte, etc., etc. Ils parlent aussi des différents « avertissements intérieurs » (El-Khawathir), le dominical, l’angélique, l’intellectuel, l’animique et le diabolique, ainsi que des différentes nuances entre l’avertissement dominical, celui d’Allah, et celui du Miséricordieux. Ils disent que le premier vient de la « Majesté » ; celui du Miséricordieux vient de la « Beauté », et l’avertissement divin vient de la « Perfection ». Le premier avertissement est toujours véridique, selon leur tradition. Chez le « disciple » (El-Murîd), il se manifeste comme l’interprétation exacte des signes extérieurs ; chez le « voyageur » (Es-Sâlik), comme « intuition » (Mokâshafah) ; et, chez l' « initié » (El-Arif), comme « contemplation » (Moshâhadah). L’avertissement qui vient de la « Majesté » (El-Jelâl) efface et anéantit ; celui qui vient de la « Beauté » (Jamâl) affermit et fortifie ; celui qui vient de la « Perfection » (Kamâl) améliore et conduit dans le bon chemin. On se prépare à la « Majesté » par la « Constance » (Eç-Çabr), à la « Beauté » par la « Gratitude » (Es-Shukr), et à la « Perfection » par la « Grande Paix ». Selon eux, le comble du Soufisme est la contrainte des passions, l’absence de prétentions, l’attachement aux noms et aux attributs de Dieu, ainsi que l’incarnation avec eux. Ils disent que le Soufisme, c’est l’humilité, la pauvreté, la « Grande Paix », et la contrition. Ils disent que « le visage du Soufi est abattu (mot à mot : noir) dans ce monde-ci et dans l’autre », indiquant ainsi que l’ostentation tombe avec les prétentions, et que la sincérité de l’adoration se manifeste par la contrition, car il est dit : « Je suis auprès de ceux dont les cœurs sont brisés à cause de Moi. » Les invocations des Malâmites sont formulées par des paroles divines dont le sens littéral indique l’abstraction et la purification, comme : « Louange à Dieu l’Immense », « Louange au Roi Saint », etc., etc. Lorsqu’ils sont parfaits, ces noms, dans leurs invocations, ils voient ce qui leur manque, car « l’ordre vient du Sage, du Savant et du Bien-Informé par excellence ». Ce qu’ils possèdent en fait de Grâces provient de la source même des faveurs divines. Ils n'ont plus, alors, ni nom ni traits propres, mais ils sont effacés dans la « véritable prosternation ». »

 

(1) J’emploie ici ce mot, à défaut d’un meilleur, et bien qu’il ait une signification différente en sanscrit, parce qu’il présente l’avantage d’être connu de tout le monde ; mais il va sans dire que ce que j’entends par là n’a rien de commun avec les entités imaginaires auxquelles les théosophistes ont donné cette même dénomination. Par ce terme, je veux désigner des initiés qui sont parvenus à la pleine possession des puissances de leur Être complet.

(2) Le nombre des Afrâd ou « Solitaires » n’est pas limité non plus, mais ceux-ci ne sont pas placés sous la surveillance du Qutb de l’époque. Ils forment la troisième catégorie dans la hiérarchie ésotérique de l’Islamisme.

(3) Le copiste de mon manuscrit a oublié le nom de la dixième « station ». Ces omissions sont trop fréquentes pour qu’elles étonnent les arabisants.

 

En second lieu, le mot « Malâmatiyah » désigne un des trois éléments fondamentaux de la religiosité islamite. Il constitue la « Voie supérieure » ou pragmatique, qui résume les deux autres : la « Voie intérieure » ou quiétiste, soufite, et la « Voie extérieure » ou exotérique, rituelle, morale et sociale. Le traité arabe que nous traduisons aujourd’hui prend « Malâmatiyah » dans ce deuxième sens.

 

Mais il y a aussi une congrégation religieuse, une « Tarîqah » du même nom. Elle est plutôt rare ; on ne la trouve guère qu’en Albanie, en Syrie et dans l’Inde. Autrefois, elle était puissante et répandue ; mais, démocratique et libérale, elle a été ruinée par la persécution gouvernementale. Son nom est toujours vénéré parmi les Dervishes de tous les ordres. Il est de tradition malâmite de s’abriter chez les Naqshabendiyah et les Bektashiyah pendant les périodes difficiles. La ruine de cet ordre coïncide avec la décadence de tout le monde musulman.

 

Les livres sur cet ordre sont excessivement rares, car ses Sheikhs n’aiment pas beaucoup à écrire. Je n’ai trouvé qu’un seul manuscrit du seul livre que je connais sur la question. Mon manuscrit est dans un très mauvais état. Mal écrit au possible, on le déchiffre à peine. Des mots, des phrases entières ont disparu par l’action destructrice du temps, de la moisissure, des vers et des déchirures. Il est tellement plein de lacunes que l’on ne sait parfois s’il s’agit d’un oui ou d’un non. Je réclame donc toute l’indulgence du lecteur et je me réserve le droit de refaire cette traduction plus tard, si jamais je trouve un autre manuscrit, plus complet, de ce traité. Malgré toutes ces difficultés et les méprises qui en résultent, je risque la publication de l’opuscule car il est un document unique sur un sujet tout à fait inédit.

 

*

*  *

 

PRINCIPES DES MALAMATIYAH

par le docte Imâm, le savant Initié,

le Seyid Abu Abdur-Rahmân

(petit-fils d’Ismaîl ibn Najib)

 

Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux ; Qu’Allah prie sur notre Seigneur Mohammad, sur sa famille, ses compagnons, et les premiers Musulmans, les continuateurs de sa Tradition.

 

Gloire à Dieu, Qui a fait un choix parmi Ses serviteurs ; Qui a établi Ses élus comme des pontifes dans Son royaume ; Qui a embelli leurs extérieurs par le culte, et Qui a illuminé leur intérieur par Sa science et Son amour. Il leur a indiqué comment on arrive à connaître son moi inférieur. Il leur a donné le pouvoir de dominer ce moi en leur en faisant connaître les pièges. Il les a aidés a réduire ce moi orgueilleux et égoïste à peu de chose, et Il leur a enseigné à le mépriser. Ceux qui observent Ses ordres et connaissent Sa Grâce souveraine, ceux-là sont les vrais savants. Dieu distingue par Sa miséricorde celui qu’Il veut.

 

Tu m’as demandé de t’expliquer les Malâmatiyah, leurs méthodes pour faire évoluer le Soi (1), et leurs états spirituels. Sache que les initiés de cet ordre ne possèdent pas de livres écrits ou de recueils d’histoires, car leur « Voie » ne consiste que dans l’acquisition d’un état mental qui leur est particulier, dans l’évolution du caractère et dans des exercices spirituels. J’expliquerai de mon mieux les moyens dont ils se servent pour développer cette mentalité, ainsi que toutes les conséquences pratiques ou psychiques de cette éducation ; cela après avoir demandé à Dieu de m’assister pendant ce travail, de me rendre digne de ma tâche, et de me mettre dans le vrai chemin. Il me suffit, et Il conduit tout à un bon résultat.

 

Sache donc, — qu’Allah te prépare la voie droite ! — que les maîtres des sciences du cœur et du cerveau sont de trois espèces. Ceux de la première catégorie sont portés vers la science des décisions sharaïtes, étant surtout préoccupés du bien public et du maintien de la loi religieuse. Ils collectionnent, enseignent et expliquent les différents préceptes de cette loi, qui règle tous les rapports ordinaires entre les gens par la distribution des droits et des biens. Ils ne se préoccupent en aucune façon de ce qui ne concerne que l’élite des Musulmans, c’est-à-dire leurs états extatiques, leurs degrés spirituels et leurs visions de l’hypersensible. Ils sont les savants de l’ésotérisme, les arbitres des différends et des contestations, qui veillent sur les principes de la Shariyah et maintiennent l’ambiance religieuse et hiératique. De leur compétence relèvent les règles de la bonne conduite à tenir vis-à-vis du monde extérieur, selon le Livre de Dieu et la Tradition du Prophète. Ce sont les « Ulama » proprement dits, c’est-à-dire les connaisseurs de la Shariyah. Ils sont les princes de la religion, tant qu’ils ne se trompent point et ne se livrent pas à l’ambition et aux désirs de ce bas monde périssable et à ses vanités, qui corrompent les âmes (2).

 

La seconde catégorie est formée par l’élite des croyants, par ceux qu’Allah distingue par Sa connaissance, ceux dont les actes et les désirs ont été écartés de tout ce qui n’est pas le « Vrai divin », de sorte qu’ils ne s’occupent que de Lui, ne portent leurs désirs que vers Lui, n’ambitionnent rien de ce qui fait l’objet des aspirations des gens ordinaires, et ne se soucient en rien de la vie extérieure ; mais ils concentrent toutes leurs volontés vers Dieu, ne se préoccupent que du monde spirituel, et ne trouvent aucun repos d’âme dans le commerce avec les créatures, qui sont (d'ailleurs) parfaitement incapables de les comprendre. Ils constituent une élite que Dieu a choisie, isolée du reste du monde, et favorisée par différentes facultés merveilleuses. Ils sont à Lui, par Lui, se dirigent vers Lui en tout ; cela après qu’ils ont accompli la Voie des œuvres extérieures, gardé le « secret dominical » (3), et combattu la grande guerre sainte des combats spirituels (4). Dans leur « secret dominical », ils regardent sans cesse vers le « Vrai divin » et contemplent les choses occultes du monde hypersensible. Leur vie corporelle est embellie par les splendeurs du culte, de sorte que leur extérieur n’est en rien contraire à la Shariyah. Cela nonobstant, leur intérieur est en contemplation perpétuelle de l’hypersensible. C’est à propos d’eux que le Prophète a dit : « Celui qui prend Dieu (5) pour but unique de ses soins, Dieu (Allah) l’exemptera de tout autre souci. » Ils sont « les gens de la Connaissance » (6).

 

(1) C’est-à-dire l’ensemble de tous les états d’être qui constituent l’Entité Personnelle.

(2) Ils ne peuvent d’ailleurs se tromper que dans la vie ordinaire, au même titre que tous les autres individus humains ; il ne peut jamais y avoir de régression dans la hiérarchie spirituelle, à quelque degré que ce soit. Les docteurs de la Shariyah sont toujours infaillibles quand ils parlent « ex cathedra », au nom de la Loi et de la Tradition, parce qu’ils participent alors de l’infaillibilité de la Doctrine elle-même (voir La Prière et l’Incantation, 2e année, n° 1, p. 23).

(3) Sur le « secret dominical », voir La Gnose, 2e année, n° 2, p. 65.

(4) « El-Mojâhadât », dérivé de « El-Jihâd », c’est-à-dire la Guerre sainte. Celle que l’on mène contre les infidèles, c’est-à-dire contre les ennemis extérieurs et agressifs de l’Islam, s’appelle « la petite guerre sainte ».

(5) Dans le texte : « Allahumma » = Elohim.

(6) « Ahlul-Marifah », c’est-à-dire les Gnostiques.

 

La troisième catégorie, ce sont ceux qu’on appelle les Malâmatiyah. Ce sont eux dont Allah a embelli l’intérieur par différentes qualités merveilleuses, comme El-Qurbah ou la  « Proximité divine », Es-Zulfâ, ou l' « Approchement céleste », El-Uns ou la « Béatitude », et El-Ittiçâl ou l' « Union spirituelle ». Dans leur « secret dominical », ils ont réalisé les idéalités de l’hypersensible et ne peuvent plus en être séparés. Comme ils ont réalisé (le « Vrai divin ») dans les degrés supérieurs (du Microcosme) ; comme ils se sont affirmés parmi « les gens de la concentration », (7), d’El-Qurbah, d’El-Uns et d’El-Waçl (8), Dieu est (pour ainsi dire) trop jaloux d’eux pour leur permettre de se révéler au monde tels qu’ils sont en réalité. Il leur donne, par conséquent, un extérieur qui correspond à l’état de « séparation avec le Ciel » (9), un extérieur fait de connaissances ordinaires, de préoccupations sharaïtes, — rituelles ou hiératiques, — ainsi que l’obligation d’œuvrer, de pratiquer et d’agir parmi les hommes. Cependant, leurs intérieurs restent en rapports constants avec le « Vrai divin », tant dans la concentration (El-jam’) que dans la dispersion (El-farq), c’est-à-dire dans tous les états de l'existence. Cette mentalité est une des plus hautes que l’homme puisse atteindre, malgré que rien n’en paraisse dans l'extérieur. Elle ressemble à l’état du Prophète, — qu’Allah prie sur lui et le salue ! — lequel fut élevé aux plus hauts degrés de la « Proximité divine », indiqués par la formule qorânique : « Et il fut à la distance de deux longueurs d’arc, ou même encore plus près » (10). Lorsqu'il revint vers les créatures, il ne parla avec elles que des choses extérieures. De son entretien intime avec Dieu, rien ne parut sur sa personne. Cet état est supérieur à celui de Moïse, dont personne ne put regarder la figure après qu’il eut parlé avec Dieu. Les Soufites, c'est-à-dire les savants de la seconde catégorie, sont dans le cas de Moïse, car leurs lumières et leurs « secrets dominicaux » se manifestent au dehors. Les Malâmatiyah, au contraire, ne parlent jamais de leurs expériences spirituelles, et n’enseignent à leurs disciples que les différentes manières d’obéir à Dieu, et de suivre réellement la Tradition en toute circonstance. Ils ne leur permettent pas de prétendre aux récompenses des bonnes œuvres, de divulguer les miracles ou les choses extraordinaires, ainsi que de s'y rapporter. Mais ils leur enseignent la vraie manière d’agir et de persister dans les efforts sacrés. Ils admettent le disciple à leur enseignement et l’élèvent selon leurs principes hiératiques. Lorsqu’ils lui voient des défauts en ses états ou en ses actions, ils lui expliquent ce qui lui manque, et lui indiquent comment se corriger. Ils n'approuvent jamais rien et ne se dépensent point en belles paroles.

 

(7) Ahlul Jam’i.

(8) L’Union spirituelle.

(9) El-iftirâq.

(10) Voir Qorân, chap. 53, v. 9. Les deux arcs sont El-Ilm et, El-Wujûd, c’est-à-dire le Savoir et l’Être. Voir F. Warrain, sur Wronski, La Synthèse concrète, p. 169.

 

Si le disciple prétend participer à des « états » (Ahwâl) supérieurs, se voyant en beau, ils lui font voir que son « état » (Hal) est peu de chose, jusqu’à ce qu’ils aient contrôlé la véracité de son intention. Alors seulement, ils lui font voir ce qu’ils sont eux-mêmes en lui recommandant de tenir secrets les « états » supérieurs de l’extase, d’observer les rapports extérieurs, d’accomplir ce qu’il est ordonné de faire et d’éviter ce qui est prohibé (selon la loi extérieure). Ainsi, le contrôle des « stations spirituelles » (Maqamât) se trouve entièrement dans la volonté ; la justesse de la volonté, selon eux, rend valides toutes les « stations spirituelles »... (lacune dans le texte, le passage est inintelligible)...

 

Le Sheikh du groupe, Abu-Hafç En-Nisabûrî, disait : « Les disciples malâmites évoluent en se dépensant. Ils ne se soucient pas d’eux-mêmes. Le monde n’a aucune prise sur eux, et ne peut les atteindre, car leur vie extérieure est toute à découvert, tandis que les subtilités de leur vie intérieure sont rigoureusement cachées. Les disciples soufites, par contre, manifestent des prétentions aux récompenses dues à leurs bonnes œuvres dans ce monde-ci et dans l’autre, prétentions que les Malâmites considèrent comme autant d’étourderies. La disproportion entre leurs prétentions et leurs mérites fait rire la critique. » Abu Hafç fut un jour interrogé pourquoi le nom de Malâmatiyah. Il répondit : « Les Malâmatiyah sont constamment avec Dieu par le fait qu’ils se dominent toujours et ne cessent d’avoir conscience de leur secret dominical. Ils se blâment eux-mêmes de tout ce qu’ils ne peuvent se dispenser de faire paraître en fait de « Proximité divin », dans l’office de la prière ou autrement. Ils dissimulent leurs mérites et exposent ce qu’ils ont de blâmable. Alors les gens leur font un chef d’accusation de leur extérieur ; ils se blâment eux-mêmes dans leur intérieur, car ils connaissent la nature humaine. Mais Dieu les favorise par la découverte des mystères, par la contemplation du monde hypersensible, par l’art de connaître la réalité intime des choses d’après les signes extérieurs (El-ferâsah), ainsi que par des miracles. Le monde finit par les laisser en paix avec Dieu, éloigné d’eux par leur ostentation de ce qui est blâmable ou contraire à la respectabilité. Telle est la discipline de la « Tarîqah » des gens du blâme (11). »

 

Ibrahîm El-Fattâl a raconté à Ahmad ibn Ahmad El-Malâmatî qu’il interrogea un jour Hamdûn El-Qaççâr (= le dégraisseur) sur la Voie malâmienne. Hamdûn répondit : « Elle consiste à renoncer à tout embellissement de soi-même par la prétention aux « états » parfaits, dans le but de paraître aux yeux des gens ; à renoncer à chercher leur approbation en ce qui concerne le caractère et les actions ; de sorte qu’il ne t’arrive aucun blâme (de la part de Dieu) a propos des droits de Dieu sur toi (12). »

 

(11) Ces paroles d’Abu-Hafç ont été recueillies par Abul-Hassan El-Warrâq, qui les a rapportées à Ahmad ibn Alsa, lequel, à son tour, a été l’informateur d’Abu Abdur-Rahmân, l’auteur du présent traité.

(12) Ce qui revient à dire qu’il ne faut chercher que l’approbation de Soi-même pour obtenir celle de Dieu. Le monde veut toujours le contraire de ce que Dieu veut que vous veuillez.

 

Ahmad ibn Mohammad El-Farrâ m’a raconté qu’Abd-Allah ibn Manâzil disait un jour, lorsqu’il fut interrogé au sujet des Malâmatiyah : « Ce sont des gens qui n’ont aucun respect humain ou dissimulation hypocrite devant le monde, et qui ne prétendent en aucune façon que Dieu doit leur accorder une récompense à cause de leurs bonnes œuvres. Leur conduite vis-à-vis du monde ainsi qu’à l’égard de Dieu est spontanée, dépourvue de tout artifice intellectuel ou sentimental. J’ai entendu dire par mon grand-père, Ismaîl ibn Najîb : « Tant que les « états mentaux » et les actes de l’homme sont toutes prétentions et arrière-pensées, il ne peut atteindre aucun degré malâmite. »

 

Un de leurs Sheikhs fut un jour interrogé : « Quelle est la supériorité de votre « Voie » ? » Il répondit : « L’abaissement et le mépris du moi inférieur ; l’entraînement à se passer de tout ce qui le satisfait et en quoi il trouve son repos ; croire que les autres sont meilleurs que vous ; penser du bien d’eux, et excuser leurs fautes. Cependant, on doit se déprécier soi-même et diminuer ses propres mérites. » Abu Hafç a dit : « Dieu a fait savoir comment on accède auprès de Lui, la « Proximité divine » et les « degrés les plus hauts ». Je demande à Dieu de m’indiquer le chemin vers le « Vrai divin », ne fût-ce que la longueur d’un seul pas. » Abu Yazîd El-Bistâmî a dit : « Les gens pensent que le chemin vers Dieu est plus évident que le Soleil, plus discernable que la Lune. D’après moi, ce chemin est caché. Je Lui demande de me l’ouvrir, ne fût-il pas plus large que le trou d’une aiguille (13). » Tous les grands Maîtres de cette Voie étaient ainsi. Plus leur intimité avec Dieu était véridique et exaltée, plus ils étaient humbles et modestes ; cela non seulement dans le but de former les disciples selon la bonne tradition, mais aussi pour consolider leurs rapports avec le « Vrai divin », de façon à ne jamais se tourner vers un « autre que Lui » et invalider de cette façon leur situation spirituelle. Un d’eux fut interrogé : « Qu’avez-vous ? » Il répondit : « Vos prétentions ne tombent donc pas ? » Il ajouta : « Réclamer un salaire pour ses bonnes œuvres n’est que blasphème ou raillerie. Quand on entre en soi-même, on se voit dépourvu de tout mérite, car on est loin de Dieu. N’est-on pas comme dit le poète : Le regard de l’altéré vers l’eau est une peine —Lorsque le chemin de l’abreuvoir est coupé ? »

 

J’interrogeai Ahmad ibn Mohammad El-Farrâ (= le pelletier) : « Qu’est-ce que c’est que les Malâmatiyah ? » Il répondit : « Plus leurs rapports avec Dieu sont vrais, plus ils se réfugient auprès de Lui par l’humilité, plus ils s’appliquent à la crainte et à la vénération de Dieu. A un tel degré d’évolution mentale, les risques de l’Istidrâj (14) sont très grands (texte incompréhensible, à cause des lacunes)

 

(13) Dans le texte, on dit : la tête d’une aiguille. Cette expression est rare, tandis que la métaphore du trou de l’aiguille est on ne peut plus fréquente.

(14) El-istidrâj est une ruse diabolique dans l’évolution. C’est un phénomène connu et fréquent ; tous les Sheikhs le connaissent. Le disciple fait des progrès rapides, et arrive vite aux degrés supérieurs ; tout d’un coup, il tombe pour ne plus se relever. Plus haute était sa situation, plus terrible est la chute.

 

Ce que j’ai entendu raconter par Ibn Nidâr (?) à propos du Sheikh Abu Hafç se rapporte encore à cet état. Abu Hafç disait : « Depuis quarante ans, j’attends que Dieu me regarde d’un œil favorable. Cependant, mon œuvre indique que je suis indigne. » Toute la méthode d’Abu Hafç et de ses compagnons consistait à exhorter les disciples aux œuvres, aux saints efforts, à leur donner l’exemple pour leur montrer comment agir et bien faire, afin qu’ils ne cessassent de s’adonner aux pratiques avec zèle, désintéressement et assiduité. La méthode de Hamdûn El-Qaççâr et de ses compagnons consistait à déprécier les œuvres des disciples, à leur indiquer leurs défauts, etc., afin qu’ils ne devinssent pas infatués d’eux-mêmes. Abu Otman choisit une troisième méthode, disant : « Les deux méthodes sont bonnes ; chacune d’elles a son application selon les circonstances. »

 

(A suivre.)

 

Traducteur : Abdul-Hâdi.

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L
Première catégorie: "ils sont les savants de l'exotérisme" -pas ésotérisme-, c'est juste une coquille mais elle peut prêter à confusion. Merci pour le texte cela dit.
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L
J'apprecie votre travail notamment sur le soufisme. Que DIEU nous assiste !
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