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Publié par Abdoullatif

Aguéli 333LES CATEGORIES DE L’INITIATION

(TARTÎBUT-TAÇAWWUF)

PAR LE PLUS GRAND DES MAITRES SPIRITUELS

SEYIDI MOHYIDDIN IBN ARABI

 

Abdul-Hâdî

La Gnose - décembre 1911, N° 12

 

Gloire à Allah, qui fait pleuvoir les eaux des vérités suprêmes (1) des nuages de Sa miséricorde sur les cœurs de Ses saints ; — Qui fixe dans la terre de leurs intelligences les gradations de l’Être ainsi que la signification de l’Éternité ; — (de sorte qu’) ils distinguent, à la lumière de la vue spirituelle, entre les corps et les souffles de vie (2), entre ce qui est accidentel, survenu par le temps, et ce qui est ancien. Gloire Lui soit rendue, à cause de ces amples bienfaits. Il est la magnificence et la générosité. Que les prières d’Allah (3) soient sur celui auquel furent données toutes les paroles (du Ciel), sur Mohammad, sur sa famille et ses compagnons.

 

Ensuite, (sache) que certains frères (4) qui m’ont beaucoup honoré et qui m’ont fait du bien par l’élévation de leur caractère, m’ont demandé que je définisse, pour eux, les neuf catégories du Çufisme, basées sur ce glorieux verset (du Qorân, ch. IX, v. 113) qui résume tous les ordres du Çufisme (c’est-à-dire toutes les espèces de l’initiation ou toutes les catégories de grands initiés) (5) toutes les voies de s’enquérir du vrai (ou la distinction d’élite, les faveurs spéciales du Ciel) (6) ; Allah dit (dans ce verset, à propos du pacte entre Lui et les hommes, El-baia, l’Alliance, תירבח de l’Ancien Testament) : Ceux qui retournent à Allah par le repentir ; ceux qui adorent ; ceux qui glorifient ; ceux qui voyagent ; ceux qui s’inclinent (7) ; ceux qui se prosternent (8), ceux qui ordonnent le bien ; ceux qui prohibent le mal ; ceux qui veillent sur les limitations (ou discrétions) qu’Allah a établies. Annonce aux Croyants une heureuse nouvelle (9). »

 

(1) El Hikam, pluriel d’El-Hikmatu, la Sagesse. El-Hikam est souvent traduit par « les paroles de sagesse », par « sentences », aphorismes, ou maximes. C’est, linguistiquement, המכחה en hébreu. La forme musulmane de l’ésotérisme ne donne pas à El-Hikmatu la même valeur métaphysique que les Qabbalistes et les Swédenborgiens donnent à Hokmah et à la « Divine Sagesse ». Er-rahmatu, que je traduis par la miséricorde, faute de mieux, ne doit pas non plus s’identifier avec le « Divin Amour » de Swédenborg et d’autres Chrétiens. J’admets que toutes ces expressions offrent de grandes analogies entre elles, mais elles sont loin d’être identiques. Déjà, le nom qui indique l’indicible essence de l’Être Suprême (Ed-Dhâtu ou la nature intime), c’est-à-dire le terme, Allah, implique un binaire qui, cependant, défie l’analyse. Selon quelques théologiens, Allah serait Al + ilah, dont Al est l’article déterminant, et ilah un dérivé de la racine ALH = désirer, aimer. El-ilahu signifierait alors « la précision du désir », ou « la volonté déterminée », etc. D’autres théologiens disent que Allah est un nom artificiel, un simple tétragramme, n’ayant aucune généalogie arabe, sémitique ou autre. Je suis cependant assez disposé à voir à l’auguste nom une origine, sinon hidjazienne, au moins sud-arabique. Dans les dialectes qui sont plus ou moins des fils ou des petits-fils de l’himyarite, on trouve plusieurs mots basés sur ALH, qui signifient être ou exister. Même l’abyssin Alla pourrait se rapporter a la subconsciente racine sud-arabique au sens d’être. C’est là une explication comme une autre, et elle a l’avantage de mettre le tétragramme Allah (ALLH en arabe) comme pendant à hébraïque הוהי, de היה = être. Nous nous gardons bien, d’ailleurs, d’affirmer quoi que ce soit à ce sujet.

Les théologiens divisent les noms divins arabes en trois catégories : Dhâtiyah, Çifâtiyah et Afâliyah. A la première catégorie n’appartient que le nom Allah. A la seconde appartiennent ceux qui indiquent les attributs d’Allah, soit Djalâliyah (majestueux) ou Djamâliyah (beaux). A la troisième catégorie appartiennent les noms Kamâliyah, de Kamâl, perfection ou plénitude ; ils sont tous Afâliyah, c’est-à-dire relatifs à l’action d’Allah (de El-filu, pluriel El-afâlu). Les noms Çifâtiyah ou rigoureusement attributifs se polarisent en Djalâliyah (majestueux) ou Djamâliyah (vénustes) selon leur rapport avec El-Djalâlu (majesté) ou El-Djamâlu (beauté), les deux aspects du Seigneur. Nous avons donc déjà deux ternaires en l’Islam, Dhât, Çifât, Afâl, puis Djalâl, Djamâl et Kamâl, avant que l’on puisse parler de correspondants à l’Amour, la Sagesse et la Providence. Cependant, Allah, s’appelle souvent Ismul-Djalâlati, ou El-Djalâlatu.

(2) En-nasamu, pluriel de En-nasamatu, souffle de vie ; comp. המשנ.

(3) Les prières et les salutations d’Allah sur le Prophète ou l’Homme Universel relèvent des mystères œcuméniques, que nous n’avons ni envie, ni qualité ou autorisation d’expliquer. Il suffit d’indiquer qu’elles consistent en l’exaltation d’un superlatif humain, et qu’elles correspondent un peu à cette partie de la prière christique par excellence, qui s’énonce : « Que Ta volonté soit faite sur la Terre comme elle se fait au Ciel. »

(4) Mon manuscrit est loin d’être mauvais ; il présente cependant non seulement quelques incorrections, mais aussi quelques mots illisibles. J’avoue ne point savoir s’il y avait une ou plusieurs personnes qui réclamaient de l’auteur la composition de notre traité.

(5) Tartîbut-Taçawwuf, les ordres de l’initiation. Je traduis Taçawwuf par initiation, car, sous la plume de notre auteur, Taçawwuf signifie : l’action de devenir un Çufi. Or, à l’époque de l’auteur, et surtout en son langage, Çufi signifie, ou un Maître spirituel, ou un digne suivant d’un tel Maître. Le terme est très vague, c’est-à-dire qu’il l’est devenu. Son étymologie est incertaine. La question est, d’ailleurs, peu importante. Les savants parmi les Musulmans de nos jours me semblent enclins à éviter son emploi. On a raison d’éviter des mots qui peuvent signifier des choses fort différentes. Je me permets d’avertir le bienveillant lecteur que, quand je ne puis m’empêcher de me servir de ce mot, je lui donne toujours le sens de « quiétiste ». Quand je traduis, c’est différent ; alors je me place, autant que je le puis au point de vue de l’auteur tout en parlant le langage de mon lecteur.

(6) Taarruf signifie également : être distingué par l’article déterminatif.

(7) Leur place hiératique est désignée par l’inclination ou la prosternation dans la prière-messe.

(8) (note ci-dessus).

(9) Voici l’explication du même passage selon le commentaire du Qorân, attribué à Seyidi Mohyiddin, c’est-à-dire son petit commentaire que l’on trouve chez les libraires et dans toutes les bibliothèques islamites : « Lorsqu’ils goûtent la volupté du renoncement et la douceur de la lumière de la certitude par l’abstraction faite (des délices du premier paradis, celui des sens et, ajoutons-nous, des sentimentalités), ils se détournent de la, station des voluptés du « proprium », quittant ses désirs et ses appétits, de sorte qu’ils n’ont plus rien de commun avec ce paradis. Ils sont alors qualifiés de Tâ’ibun, de véritables pénitents, de personnes qui se retirent des jouissances du « moi », n’espérant aucune récompense en une telle espèce. El-Âbidun, « les adorateurs », sont ceux qui, s’étant retirés de l‘amour du « proprium », des richesses et de tout escompte sur une compensation ou une récompense (dans ce monde-ci ou dans l’autre), adorent Allah du vrai culte, c’est-à-dire L’adorent pour L’adorer, non pour obtenir un bien ou éviter un mal, mais uniquement pour servir Son règne, El-Malkût, par le maintien de Son divin droit ; cela par modestie, humilité et soumission devant Sa magnitude et Sa grandeur, dans le seul but de rendre un digne hommage à Sa gloire et à Sa majesté. Puis ils « glorifient » Allah, par leurs actes ainsi que par la simple nature de leur état mental, conformément à Sa véritable Gloire, par la manifestation des plénitudes d’activités ouvertes et d’activités cachées, selon leurs dispositions volontaires et fermes à tendre vers le but suprême. Ensuite, ils « voyagent » vers Lui (s’approchant davantage) en quittant leur caractère d’édénisme primordial, la vision des constantes plénitudes, les familiarités avec les choses célestes, la confiance et la béatitude dont ils jouissaient dans les régions du grand bonheur des attributs divins et dans les demeures des glorifications. Ensuite, ils s’inclinent à la station de l’effacement des attributs (maqâmu fana us-çifat). Ensuite, ils « se prosternent » par l’extinction de la « nature intime » (Fanâ’ud-dhât). Puis ils se redressent pour « ordonner le bien », pour « prohiber le mal », et pour « garder les limites qu’Allah a établies », cela dans la station nommée : « la durée après l’anéantissement » (El-baqâ bad el-fanâ).

Comme nous le voyons, quand Mohyiddin parle le langage de tous les psychothérapeutes de l’Islam, il prend soin de fixer le véritable sens des mots. Les termes baqâ et fanâ ne désignent que des relations. Aussi peu que la personne de celui qui accomplit la prière-messe disparaît pendant l’office, aussi peu y a-t-il une extinction ou un anéantissement dans l’évolution ou dans le progrès spirituel.

Comp. La Gnose : Le Traité de l’Unité Suprême, 2e année, n°s 6, 7 et 8. (Voir Qorân, trad. Kazimirski, ch. IX, v. 113.)

 

I

 

Il commence par Et-tâ’ibun, par « ceux qui retournent à Allah » (par le repentir, Et-tawbatu). Ce sont eux qui ont secoué la torpeur de la négligence, qui se sont sauvés des eaux croupissantes de la tiédeur et réveillés du sommeil de l’ignorance. Alors, à la lumière de l’avertissement qui a brillé dans les profondes cachettes des âmes, ils ont vu les malheurs de leurs défauts et la laideur de leurs péchés. Alors, ils ont eu hâte de se dépouiller (de leur vieil homme), de regretter le passé, et, en ce qui concerne l’avenir, de se proposer sincèrement de ne pas retomber dans les erreurs anciennes. Ils indiquent les pièges de l’âme (purement animale), se préparent à (la) combattre en tirant un bon parti de toutes les facultés humaines (10), et se tiennent disposés aux bonnes œuvres par la sincérité et par la fréquentation (des hommes pieux). Ils ont la ferme décision de faire la (grande) guerre sainte (11) par l’intégrité, ainsi qu’en, indiquant le chemin du culte, par des bonnes œuvres extérieurement, et par un noble caractère intérieurement.

 

On les appelle « les hommes du droit canonique », les « Zélés » ; et (plus ordinairement) les « préfets » (naqîb, pluriel nuqabâ) (12), qui font ressortir ce que recèlent les profondeurs de l’âme. Ils sont 313, au même nombre que les gens de la bataille de Badr (13).

 

Le but du Çufisme est, selon eux : la douleur du péché ; la direction prise avec sincérité vers ce qui plaît au Seigneur ; échapper aux emprises de l’âme purement animale (En-nafsu) pour se diriger vers le Divin Vrai par l’intelligence et par la sensation ; sortir de toute disposition mauvaise du caractère pour se former une âme nouvelle, toute bien.

 

Leur activité repose sur dix bases (correspondant aux « stations », maqâmât) : la vigilance, le repentir, la responsabilité ou la conscience des actions, le retour à Allah, la réflexion, la remémoration, la prémonition, l’exercice spirituel ou la discipline, l’attention aux volontés d’Allah et l’éloignement (du mal).

 

Les noms d’Allah auxquels ils s’attachent de préférence sont Et-Tawwâbu et El-Ghafûru, c’est-à-dire « Celui qui revient vers ceux qui reviennent vers Lui » (ou qui accepte le repentir), et « Celui qui est enclin à pardonner aux coupables ». — Lorsqu’un « préfet » se fortifie par un de ces noms, il se dirige vers l’adoration pour chercher le vrai culte d’Allah.

 

(10) Je traduis ainsi Es-siyâsatu, qui signifie : mener les choses à une bonne fin. Le premier sens est : conduire des chevaux. Chez les piétistes, il a presque le sens de « psychothérapie » Dans l’arabe moderne, ce mot ne signifie que « la politique », et plus spécialement « l’art d’être opportuniste ».

(11) El-Djihadu, mot à mot : l’effort sacré, c’est-à-dire la guerre sainte, dont les piétistes distinguent deux espèces : la petite et la grande. La première est celle que l’on mène contre les non-musulmans qui attaquent l’Islamisme ou le caractère religieux du monde musulman. Ses lois relèvent de l’exotérisme et de la Shariyah. Elle. ne doit pas être confondue avec la guerre purement politique, dans laquelle aucun intérêt religieux n’est en jeu, ces intérêts étant nettement définis par la magistrature. La guerre religieuse et la guerre exclusivement politique suivent deux codes complètement différents. La guerre contre les, révoltés est réglée par un troisième code, qui est un modèle d’humanité.

La grande guerre sainte est le combat spirituel que l’homme livre contre ses propres défauts, quand il veut se conformer à la Loi, la Voie ou la Réalité Suprême, en arabe : Es-Shariyah, Et-Tariqah et El-Haqîqah.

(12) Naqîb, pluriel nuqabâ, de la racine N Q B qui signifie : (a) « percer ; (b) scruter, examiner ; (c) régner, c’est-à-dire surveiller.

J’ai entendu quelque Israélite dire que הבקנ = femme, contient une allusion au sexe. C’est une erreur. הבקנest naqîbatun, c’est-à-dire le féminin arabe de notre mot naqîbun, et signifie, en bon arabe : l’âme, la perspicacité, le caractère. On obtient souvent une plus haute conception des Écritures hébraïques en prenant les termes, non plus dans le sens hébreu, mais dans le sens arabe. Car l’arabe, en général, et l’Islam, en particulier, sont d’un sémitisme beaucoup plus primordial et plus pur que les Juifs et les Syriens.

(13) Eut lieu l’an 2 de l’Hégire. Elle est mentionnée dans le Qorân en plusieurs endroits : au chap. III, v. II, v. II8-120 ; au chap. VIII, v. 5, v. 42-43. Elle relève de l’histoire hiératique, et les compagnons du Prophète en ce jour mémorable, Ahlu Badr, occupent un rang très élevé parmi les premiers Musulmans.

 

II

 

La seconde catégorie (mot à mot : face) est celle des « Adorateurs », El-Âbidun. Ce sont eux qui ont la préoccupation d’accomplir des bonnes œuvres, et qui jettent tous leurs biens pour la cause d’Allah. Ils sont au nombre de quarante ; on les appelle les « généreux » (nadjîb, pluriel nudjabâ), et aussi « ceux envers lesquels on est reconnaissant », et « ceux qui parlent ou font des discours ». Ils portent les fardeaux des créatures et ne se dépensent que pour le droit d’autrui, soit par des services, soit par des vœux, des prières, etc.

 

Le but du Çufisme est, selon eux : se diriger vers le culte pour atteindre ce qui est beau, excellent, ou ce qui excède l’indispensable ; l’intégrité et la sincérité comme moyens d’atteindre l’élite et de jouir des faveurs spéciales du Ciel ; chercher les plénitudes et les perfections dans les hiérarchies établies par la Shariya, extérieurement et intérieurement.

 

Leurs paroles concernent les exactes formules à donner aux principes traditionnels ou rationnels de la religion ; la conservation des Écritures ; la véritable interprétation des termes sacrés ; comprendre toutes les sciences d’une façon synoptique. Les gens de cette deuxième catégorie sont maîtres dans l’art d’associer et de combiner les idées, ce qui est le comble de l’art chez un logicien habile qui discourt sur la théologie.

 

(Activité :) Leurs « stations » (maqâmât) sont dix : la tristesse, la crainte, la compassion, la modestie, la discrétion, l’ascèse, la conduite scrupuleuse, la vie exclusivement vouée au service d’Allah, l’espoir et le désir de toujours aller plus loin vers le mieux.

 

Les noms d’Allah auxquels ils s’attachent sont El-Hasîbu et Er-Raqîbu, c’est-à-dire « Celui qui tient les comptes », et « Celui qui épie les hommes à leur insu ». Lorsque le « nadjîb » se fortifie par ces noms, sa « station » lui impose la fidélité et la perfection. Il aperçoit dans son intérieur et son extérieur différentes faveurs divines, ainsi que d’amples bienfaits, par la Gloire d’Allah, qui lui enseigne ce qu’il ne savait pas.

 

(A suivre.)

Abdul-Hâdi,

Traducteur

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Issiaka 25/01/2014 09:54

C'est un travail remarquable je suis très intéressé de voir le reste des catégories d'initiatiation du maître akbar merci