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Publié par Abdoullatif

ÉPÎTRE ADRESSÉE A L’IMÂM FAKHRU-D-DÎN AR-RÂZÎ

(Risâlatun ilâ-l-Imâmi Fakhri-d’dîni-r-Râzi)

par

Le Cheikh al-Akbar Muhyu-d-dîn Ibn Arabî

 

Au nom d’Allah le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux !

 

« Louange à Allâh, et salut à Ses serviteurs choisis » (Cor.), ainsi qu’à notre ami en Allah l’Exalté - Fakhru-d-dîn Muhammad, veuille Allah exalter son aspiration spirituelle (himmah) et lui accorder l’effluve (al-faïd) de Sa miséricorde et de Ses bénédictions (1) !

 

Je louange à ton intention Allah, Lui en dehors duquel il n’y a pas d’autre divinité !

 

L’Envoyé d’Allah – qu’Allah lui accorde Sa grâce et le salue – a dit : « Quand l’un de vous aime son frère, qu’il le lui fasse savoir », et moi je t’aime.

 

(1) On remarquera la mention faite, dès le début, des deux facteurs corrélatifs de toute réalisation spirituelle véritable : la himmah et le Faïd, en somme le désir actif et la grâce, dont il sera question ici encore. – Sur la himmah voir Kitâbu-l-Fanâî fî-l Muchâhadah (le livre de l’Extinction dans la contemplation) note 28, et K. Içtilâhât s. v. Sur le Faïd avec ses deux espèces dhâtî et irâdî voir K. Al Ma’rifati-l-Ulâ (Le livre de la Connaissance Première) q.11.12.

 

D’autre part, Allah a dit : « Recommandez-vous réciproquement la Vérité » (Cor.103.3). Or je viens de prendre connaissance d’un de tes ouvrages, et de voir l’assistance qu’Allah t’a accordée dans l’exercice de ta faculté imaginative (al-quwwatu-l-mutakhayyilah) et de ton excellente cogitation (al-fikr). Mais l’âme ne se nourrit pas de ce qu’elle acquiert de ses propres forces, car elle n’y trouve pas la douceur de la générosité et du don divins. Or tu restes ainsi un de ceux qui « mangent de ce qui se trouve au-dessous d’eux », alors que l’homme véritable est celui qui « mange de ce qui se trouve au-dessus de lui », distinction dont parle le verset : « S’ils avaient observé la Thora et l’Evangile, ainsi que ce qui leur a été révélé de la part de leurs Seigneur, ils auraient mangé de ce qui se trouve au-dessus d’eux, aussi bien de ce qui se trouve sous leurs pieds » (Cor.5.66) (1).

 

Que mon ami sache – et qu’Allah lui accorde une grâce propice – que l’Héritage Parfait (al-Wirâthatu-l-Kâmilah) est celui qui s’étend à tous les aspects (du message prophétique) et ne reste pas limité à une part : « Les Savants sont les héritiers des Prophètes » (Al-Ulamâ’u warâthatu-l-Anbiyâ’, hadîth). Il faut donc que l’homme intelligent s’efforce d’être « héritier » sous tous les aspects, et de ne pas avoir une aspiration incomplète.

 

Que mon ami sache aussi – et qu’Allah lui soit encore propice – que le mérite de l’élément subtil de l’homme (al-latîfatu-l-insânîyyah) est dans les connaissances divines qu’il porte, et que son démérite est dans ce qui est contraire à cela. L’être doué d’aspiration élevée doit ne pas passer sa vie dans des choses adventices et dans tous leurs détails, car alors lui échappera le lot qu’il a chez son Seigneur. Il doit aussi affranchir son âme du pouvoir de sa cogitation car on sait où puise la faculté cogitative, alors que la Vérité à chercher est ailleurs. La Science au sujet d’Allah (al-Ilmu bi-llâh) est différente de la simple science qu’ « Allah est » (al-ilmu bi-wujûdi-llâh) (2). Les intelligences connaissent Allah en tant qu’Il est (mawjûd) et par mode de négation (des modalités) (min haïthu-s-salb), non pas par mode d’affirmation (de ce qu’Il est en Soi) ( min haïthu-l-ithbât). C’est ici la divergence que font l’ensemble des spéculatifs (al-Uqalâ) et des théologiens scolastiques (al-Mutakallimûn) à l’exception d’Abû Hamîd (al-Ghazzâlî) – qu’Allah sanctifie son esprit – car sur ce point, il est de notre côté (3).

 

(1) Ce verset dans son contexte coranique se rapporte aux Gens du Livre, immédiatement aux Juifs et aux Chrétiens, mais dans un sens plus large il s’applique aussi aux musulmans en tant qu’ils ont aussi un Livre. On relèvera la signification des notions d’« au-dessus » et d’« au-dessous » (« sous les pieds ») qui correspondent aux sources de deux sortes de sciences ; des sciences du « don » ou « infuses » (ulûmu-l-wahb) et les « sciences acquises » (ulûmu-l-kasb). Voir notre traduction du Kitâbu-l-Waçâyâ (Le livre des instructions) du Cheikh al-Akbar, E.T. avril-mai 1952.

(2) La première est « de don », la deuxième est « d’acquisition ».

(3) Allusion à ceux des théologiens qui ont prétendu connaître ce qu’est l’Essence par mode positif (ithbât) et par voie de spéculation, ce qui implique l’analogie entre Dieu et les créatures. Cf. Futûhât, Introduction ; au chap.3 du même ouvrage de Cheikh al-Akbar remarque toutefois que Ghazzâlî a parlé proprement de l’ « analogie » (munâsabah) en matière de connaissance de Dieu.

 

Allah est trop majestueux et élevé pour que l’intelligence puisse Le connaître par sa cogitation et sa spéculation. Ce que l’homme intelligent doit faire, c’est de vider son cœur de la réflexion (al-fikr) quand il désire la Connaissance d’Allah par le mode de contemplation (al-muchâhadah) (1).

 

Aussi l’homme d’aspiration élevée doit-il éviter de chercher son instruction dans le monde de l’imagination (âlamu-l-khayâl), monde qui consiste dans des lumières condensées (anwâr mutajassidah) qui donnent des preuves (indirectes) au sujet des Idées pures (al-M’ânî) situées au-delà, car en vérité l’imagination fait descendre les idées intelligibles dans les formes sensibles, par exemple la Science sous la forme de Lait, le Coran sous la forme de la Corde, et la religion sous la forme du Lien (2).

 

Il faut encore que l’homme d’aspiration élevée n’ait pas comme instructeur (mu’allim) et témoin (châhid) (3) un être de caractère féminin (mu’annath) attaché à puiser ses connaissances à l’Ame Universelle (an-Nafsu-l-Kulliyyah), de même qu’il ne doit jamais s’attacher à puiser chez un « pauvre » ; et tout ce qui n’a sa perfection que par autre-que-soi est un « pauvre » ; or tel est l’état de tout ce qui n’est pas Allah. Elève donc ton aspiration pour ne prendre une connaissance que de la part d’Allah, et en mode découvert (alâ-l-kachf) ! Il est certain que pour les Maîtres Vérificateurs (al-Muhaqqiqûn) il n’y a pas d’agent autre qu’Allah, et ainsi ils ne puisent leur science que chez Allah, mais (comme l’Acte n’est pas visible) ceci s’entend par « engagement de conception » (aqdan), non par « attestation découverte » (kachfan). Les Gens d’Allah n’ont leur triomphe que lorsqu’ils parviennent à l’Œil de la Certitude (Aïnu-l-Yaqîn) sans rester au degré de la simple Science de la Certitude (Ilmu-l-Yaqîn) (4).

 

(1) Première énonciation de la méthode métaphysique des Soufis.

(2) Allusion à des visions figuratives qu’a eues en rêve le Prophète. Cf. K. Ulûmi-l-wahb (Le livre des Sciences de don.

(3) Sur la signification de ce terme voir K. Fanâ note 29 bis, et K. Içtilâhât s.v.

(4) Sur les trois degrés de la Certitude : Science (Ilm), Œil (Aïn) et Vérité (Haqq) voir K. Içtilâhât s.v.

 

Sache que les spéculatifs (ahlu-l-afkâr), lorsqu’ils ont poussé jusqu’aux extrêmes limites de leurs spéculations sont amenés à l’état du Musulman conformiste et limité (al-muqallidu-l-muçammam), car la besogne serait trop grande pour que la pensée puisse s’y arrêter à quelque moment. Tant que la spéculation subsiste, il est impossible qu’elle se calme et se repose. Les intelligences ont une limite à laquelle elles s’arrêtent en tant qu’elles exercent leur faculté réflexive, mais elles ont en outre un mode de réception de ce qu’Allah leur accorde comme don (1) ; en raison de quoi l’homme intelligent doit s’offrir aux « haleines de la Générosité », et ne pas rester prisonnier de sa spéculation et de son acquisition (hasb) qui le maintiendraient dans l’incertitude.

 

Or j’ai été informé par l’un de tes frères en qui j’ai confiance, et qui a les meilleurs intentions à ton égard, qu’il t’a vu un jour pleurer, et que t’en demandant la raison, ainsi que les autres personnes présentes, tu leur as répondu : « Il s’agit d’un point de doctrine que je professais depuis trente ans, et qui en ce moment m’est apparu différent de ce que j’en pensais ». Et tu pleuras encore, et ajoutas : « Or il se peut que l’éclaircie que j’ai eue maintenant ne vaille pas mieux que ce que j’avais pensé jusqu’ici ». Ce sont là tes propres paroles ! Or il est impossible à celui qui connaît ainsi la possibilité de l’intelligence et de la cogitation, de s’apaiser et de trouver un repos, surtout en matière de Connaissance d’Allah, alors qu’on ne peut connaître Sa Quiddité (Mahiyyatu-Hu) par voie de spéculation.

 

Mais alors qu’as-tu mon frère, à rester dans cette impasse et à ne pas entrer dans la voie des exercices et des efforts spirituels (ar-riyâdâtu wa-l-mujâhadât) (2) ainsi que des retraites cellulaires (al-khalawât) (3) qu’a prescrite l’Envoyé d’Allah – qu’Allah lui accorde Sa grâce et le salue – car tu en obtiendrais ce qu’ a obtenu celui dont Allah a dit : « Un serviteur d’entre Nos serviteurs auquel Nous avons donné, par miséricorde de chez Nous, et enseigné de Notre part, une Science » (Cor.18.65) (4) ? Quelqu’un comme toi doit s’offrir à cette voie et à ce degré magnifique et élevé !

 

 (1) Texte semblable dans K. Ma’rifah q.1 et Futûhât, Introd. Aqîdatu Ahli-l-Ikhtiçâç (Le credo des Gens d’Elite), q.1.

(2) Sur riyâdah et mujâhadah voir K. Içtilâhât.

(3) Sur Khalwah voir K. Khalwah.

(4) Le personnage que le texte coranique ne nomme pas est appelé par la traditions ésotérique Al-Khidr ou Al-Khadir ou encore sans l’article Khidr ou Khadir. Moïse le trouva à l’isthme des Deux Mers (Majma’u-l-Bahrain) ; perpétuellement vivant, il est le détenteur du ilm ladonnî, la « Science de Notre part », qui est ainsi le type par excellence de la science infuse.

 

(IBN ARABI - Epître adressée à l'Imam ar-Râzî – Traduit par Michel Vâlsan ; Etudes Traditionnelles n° 366-367, Juillet-Août et Sept.-Oct. 1961 ; p. 242).

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