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Publié par Abdoullatif

La Solitude (al-'uzla)

 

La solitude est un moyen d'assurer le silence de la langue; en effet celui qui s'écarte des hommes et n'a personne avec qui s'entretenir est, d'une façon naturelle, amené à renoncer aux paroles.

 

L'isolement est de deux sortes: celui des aspirants (al-murîdûn) qui consiste dans le fait d'éviter de se mêler matériellement aux autres, et celui des connaisseurs sûrs (al-muhaqqiqûn) qui consiste dans le fait d'éviter intérieurement le contact des choses créaturelles. Les cœurs de ces derniers n'offrent de place qu'à la Science par Allah (al-'Ilmu bi-LlAh) qui constitue ce Témoin de la Vérité (Shahidu-l-Haqq), résultant de la pratique de la contemplation et résidant dans le cœur.

 

Ceux qui pratiquent l'isolement ont trois mobiles spirituels: 1) la crainte du mal provenant des hommes; 2) la crainte de faire du mal au prochain; ce point est plus important que le précédent, car dans le premier il est question d'une mauvaise opinion au sujet des autres, alors que dans le deuxième, la mauvaise opinion se rapporte à soi-même; or la mauvaise opinion au sujet de sa propre âme est plus grave car tu te connais mieux (que tu ne connais les autres); 3) le désir de rendre permanente la compagnie du Maître que l'on a du côté de l'Assemblée Sublime. Ainsi l'homme supérieur est celui qui se fuit soi-même pour obtenir la compagnie de son Seigneur. Celui qui préfère la solitude à la fréquentation des autres, de ce fait même préfère son Seigneur à ce qui est autre que Lui; or à celui qui préfère son Seigneur, personne ne peut savoir quels dons et secrets Allah lui accorde. La solitude est éprouvée dans le cœur seulement du fait qu'on a quitté une chose et du fait de se trouver en intimité avec Celui vers lequel on s'est retiré et qui fut la cause du désir d'isolement.

 

La solitude remplit par elle-même aussi la condition du silence, car celui-ci en découle en mode nécessaire; ceci s'entend naturellement du silence de la langue. Quant au silence du cœur, l'isolement ne l'apporte pas nécessairement car quelqu'un peut s'entretenir en soi-même "autrement que par Allah" et "avec un autre qu'Allah". C'est pour cela que nous avons considéré le silence (dans son ensemble) comme règle indépendante de la voie.

 

Celui qui s'attache à la solitude découvre le "secret" de l'Unicité divine (al-Wahdaniyya al-ilàhiyya), et cela lui procure plus spécialement, en fait de connaissances et secrets, les secrets de l'Unité (al-Ahadiyya) en tant que qualité (sifa). Le hal propre de la solitude consiste dans le détachement des attributs, qu'il s'agisse de l'initié ordinaire (assalik) ou de celui qui a déjà la réalisation (al-muhaqqiq). Le plus haut mode de l'isolement est la "retraite" (al-khalwa) car celle-ci constitue un isolement dans l'isolement; aussi son fruit est-il plus précieux que celui de l'isolement ordinaire.

 

Celui qui pratique l'isolement doit avoir une certitude au sujet d'Allah, afin qu'il n'ait aucune obsession qui lui ramène la pensée hors de la chambre où il se tient; s'il manque de certitude, qu'il prépare à l'avance sa force en vue de l'isolement, afin qu'il soit renforcé dans sa certitude par ce qui se dévoilera à lui dans sa solitude. Ceci est une chose indispensable et une des règles fermes qui conditionnent la pratique de l'isolement.

 

La solitude procure la "connaissance du Monde" (ma'rifatu-d-Dunya).

 

 

La Faim (al-jû')

 

La faim est la troisième règle fondamentale de cette voie divine; elle entraîne la quatrième règle qui est la veille, de même que la solitude comporte le silence.

La faim peut être d'initiative libre (ikhtiyarî): c'est la faim des salikûn. Elle peut être aussi de force majeure (idtirarî) : c'est la faim des muhaqqiqûn ; car l'être réalisé ne s'impose pas lui-même un régime de faim, mais (d'une façon naturelle) sa nutrition décroît lorsqu'il se trouve dans la condition de l'intimité divine (maqamu-l-Uns). Si par contre, il se trouve dans la condition de la Crainte révérentielle (maqamu-l-Hayba), il a besoin de beaucoup de nourriture. L'augmentation de la nourriture chez les muhaqqiqûn est un signe sûr de la violence avec laquelle les lumières de la Vérité essentielle foncent sur leurs cœurs, comme effet de l'immensité (al-'Azama) découverte dans leur Contemplé ; la réduction de leur nourriture est de son côté une preuve certaine du rapport d'intimité qu'ils ont avec leur Contemplé. Par contre l'augmentation de la quantité de nourriture chez les salikûn est un signe de leur éloignement d'Allah et de leur renvoi de Sa porte, ainsi que l'esclavage auquel ils sont réduits par l'âme concupiscente et bestiale (an-nafs ash-shahwaniyya al-bahîmiyya) ; la réduction de leur nourriture est un signe que les haleines de la grâce divine passent sur leurs cœurs et leur font oublier les besoins de leurs corps.

 

La pratique de la faim est en tout état et de toute façon un moyen qui intercède tant en faveur du salik que du muhaqqiq en vue de l'atteinte d'un degré plus élevé: dans ses "états spirituels" (ahwal) pour le premier, dans ses "secrets acquis" (asrar) pour le second. Il est toutefois entendu que le pratiquant de cette règle de la faim n'exagère pas ainsi la durée de son maintien en état de veille, car un excès à cet égard mènerait à l'extravagance mentale (al-hawas), à la perte de la raison, ainsi qu'au déséquilibre organique.

 

Il n'est pas admis que le salik s'applique à la pratique de la faim en vue d'atteindre des états spirituels autrement que par ordre d'un maître initiatique, Cheikh. De sa propre initiative il ne pourra pas s'y adonner, mais il lui est loisible lorsqu'il est seul (sans directeur spirituel) de réduire la quantité de sa nourriture et de pratiquer le jeûne ordinaire d'une façon continuelle (istidamatu-s- siyam), ainsi que de ne prendre qu'un seul repas par jour. Si parfois il veut manger gras qu'il n'en use pas plus de deux fois par semaine s'il veut être en profit; cela jusqu'à ce qu'il ait trouvé un Cheikh, et lorsqu'il l'aura trouvé il n'aura plus qu'à remettre son sort entre ses mains et celui-ci s'occupera alors de son cas et de tout ce qui concerne ses états.

 

La faim a un hal et un maqam. Le hal est caractérisé par l'humilité, la soumission, la modestie, la douceur, l'esprit de pauvreté, l'absence de vanité, la tenue calme, l'absence de pensées viles: tel est le hal des salikûn ; quant à celui des muhaqqiqûn il est fait de finesse, de pureté, d'affabilité, d'éloignement du monde, de transcendance par rapport aux caractères de l'humanité ordinaire par la vertu de la puissance divine et du pouvoir seigneurial.

 

Le maqam est celui de la Sustentation universelle (al-maqam as-samadanî). C'est une condition très élevée caractérisée par des secrets intellectuels (asrar), des dévoilements contemplatifs (tajalliyat) et des états spirituels (ahwal) que nous avons mentionnés dans notre livre intitulé Mawaqi' an-Nujûm, au chapitre relatif au Coeur; cela ne se trouve toutefois que dans certains exemplaires du dit livre, car je l'avais complété sur ce point à Bougie en l'année 597, après qu'il en était déjà sorti partout beaucoup de copies qui ne portaient pas des précisions sur cette demeure initiatique.

 

Telle est l'utilité de la faim en vue de l'obtention de l'énergie spirituelle (himma). Il n'est pas question ici de la faim ordinaire; celle-ci peut être pratiquée en vue du rétablissement de l'équilibre organique et du bien-être du corps, rien de plus.

 

La faim procure la connaissance de Satan (ma'rifatu sh-Shaytan); qu'Allah nous préserve ainsi que vous-mêmes du mal de celui-ci.

 

(Sheikh al Akbar Ibn 'Arabi, Hilyatu al Abdal, La parure des Abdal, extrait de l'ouvrage traduit de l'arabe, présenté et annoté par Michel Valsan. Paris, Les Editions de l'Oeuvre, 1992).

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