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Publié par Abdoullatif

Une certaine nuit, j’étais en train de faire les circumbulations rituelles autour de la Ka’ba ; mon instant (waqt) [spirituel] était excellent et un état intérieur dont j’avais bien conscience me stimulait. Je sortis du sol dallé [al-balât] pour me tenir à l’écart des gens qui s’y pressaient et je me promenais sur le sable. C’est alors que des vers me vinrent à l’esprit que je récitai suffisamment fort pour les entendre moi-même ainsi que quelqu’un qui m’aurait suivi, bien que personne ne semblât se trouver ici. Ces vers, les voici :

 

Que n’ai-je connu s’ils savaient

Quel cœur ils possédèrent ?

 

Combien mon cœur intime eût aimé connaître

Quels chemins de montagne ils empruntèrent !

 

Verras-tu s’ils se préservèrent

Ou s’ils coururent à leur perte ?

 

Les Princes de la passion d’aimer, par elle déconcertés,

Dans le pire embarras se trouvèrent jetés.

 

(1) [at-tarîq lisân sidq]

 

C’est alors que je ressentis, entre les épaules, un attouchement de main plus léger que le voile. Je me retournai et là, se trouvait une damoiselle d’entre les filles des Grecs (jâriya min banât ar-Rûm) (2). De plus beau visage, je n’avais jamais vu, ni perçu de plus tendre langage [a’dhab mantiq], de gloses plus pénétrantes [ariq hâshiyah], de significations plus subtiles [altaf ma’nâ], d’allusions plus fines [adiqq ishârah] et de conversations plus élégantes [adraf muhâwarah]. Elle surpassait les gens de son temps en grâce et en culture, en beauté et en connaissance. Elle me dit : « Ô Seigneur ! qu’as-tu murmuré ? » – « Ceci ! »

 

Que n’ai-je connu s’ils savaient

Quel cœur ils possédèrent ? (3)

 

(2) Le terme Rûm que nous avons traduit par « grec » est mentionné une seule fois dans le Coran (sourate trente qui porte ce nom). Dans la tradition de l’Islam, il désigne les chrétiens liés à Byzance, bien que ce nom, en raison de sa consonance évoque Rome ou les chrétiens romains de l’Empire d’Orient…

(3) [Layta sha’rî hal darû * ayy qalb malakû].

 

« Que cela est surprenant venant de toi, le gnostique de ton temps [‘ârif zamânik], d’entendre de tels propos, s’exclama-t-elle ! Tout ce qui est maitrisé ou possédé (mamlûk) n’est-il pas objet de connaissance (ma’rûf) ? Or la maîtrise ou possession (mulk) est-elle possible avant l’obtention de la connaissance ? Et la propension à connaître (shu’ûr) suffirait-elle quand cette connaissance n’existe pas ? La Voie exige le langage véridique (cf. Coran 19, 50) ! Alors, comment est-il possible à celui qui maîtrise [cette science] de tenir un pareil langage ?

 

 

« Dis, ô Seigneur ! qu’as-tu donc prononcé après cela ? » Je récitai alors :

 

Combien mon cœur intime eût aimé connaître

Quels chemins de montagne ils empruntèrent ! (4)

 

(4) [wa fu’âdî law darâ * ayy sha’b salakû]

 

« Ô Seigneur ! les chemins qui se tiennent entre la membrane intérieure du cœur (shaghâf) et l’intérieur de celui-ci (fu’âd) relèvent d’une connaissance qui lui est interdite. Alors, comment un être tel que toi désirerait-il atteindre ce qui ne peut l’être qu’après l’obtention de la connaissance ? La Voie exige le langage véridique (cf. Coran 19, 50 et 26, 84) ! Comment alors un être comme toi peut-il tenir de tels propos ? Qu’as-tu donc prononcé après cela ? »

 

Verras-tu s’ils se préservèrent

Ou s’ils coururent à leur perte ? (5)

 

(5) [atarâhum salamû * am tarâhum halakû].

 

Elle dit : « Quant à eux, ils se sont préservés. Mais je te pose la question car il conviendrait que tu t’interroges : me suis-je préservé ou bien suis-je allé à ma perte ? Ô mon Seigneur ! ! qu’as-tu dis après cela ? »

 

Les Princes de la passion d’aimer, par elle déconcertés,

Dans le pire embarras se trouvèrent jetés. (6)

 

(6) [hâra arbâb al-hawâ * fî-l-hawâ wa rtabakû].

 

Elle s’exclama de nouveau : « cela n’est-il pas surprenant ! Comment, à celui dont le cœur est épris (mashghûf), reste-t-il un débordement qui le jette dans le trouble alors que la passion d’amour a pour caractéristique d’envahir tout l’être (ta’mîm) ? L’amour engourdit les sens, aliène les intelligences, déroute les suggestions et entraine le passionné d’amour avec ceux qui se résorbent (dhâhibîn) ? Où est donc la perplexité (hayra) et y-a-t-il quelqu’un qui puisse demeurer perplexe ? La Voie exige le langage véridique. Alors comment un être comme toi se permet-il de tenir ces propos inadéquats.

 

Je lui demandai alors : « Ô toi qui m’est intimement apparentée (bint al-khâla, litt. : cousine), quel est ton nom ? » – «  Repos de l’œil essentiel (qurrat al-‘ayn) », dit-elle. – « pour moi ? » ajouta-je. Sur ces entrefaites, elle me salua et s’éloigna. Je la reconnus ultérieurement et je cultivai sa compagnie. Je vis en elle des finesses faites de quatre types de connaissances qu’aucun être qualifié ne peut décrire ! (7)

 

(7) Le Cheikh al-Akbar - qu'Allâh l'agrée - fournira par la suite l’interprétation de ce poème ésotérique.

 

[Ibn ‘Arabî, Turjumân al-ashwâq, extrait du Prologue traduit par M. Gloton dans L’Interprète des désirs, Albin Michel p. 66-70. Nous avons rajouté quelques translittérations entre crochets à partir du texte en arabe du Livre des commentaires Kitâb dakhâ'ir al-a'lâq, sharh tarjumân al-ashwâq].

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