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Publié par Abdoullatif

Sache que lorsque les passions dominent l’âme et  que les savants recherchent les honneurs auprès des souverains, ils quittent la « route blanche » (1) et se dirigent vers des interprétations (ta’wîlât) laxistes (2) afin de satisfaire les désirs que la passion inspire aux rois de sorte que ces derniers puissent les assouvir en s’appuyant sur un motif légal. Et même si le faqîh (juriste) ne croit pas lui-même au bien-fondé de sa décision, il prononce une fatwa (3) en ce sens. Nous avons vu un grand nombre de gens agir comme cela, qu’ils soient d’entre les qâdî ou les fuqahâ’.

 

Le roi Al-Zâhir Ghâzî, fils du roi Al-Nâsir Salâh al-Dîn Yûsuf b.Ayyûb m’en rapporta un exemple au cours d’une discussion que nous eûmes à ce sujet. Il appela un esclave (4) et lui dit : « Apporte-moi le portefeuille (haramdân) ». Je l’interrogeai : « Qu’y a-t-il dans ce portefeuille ? » Il répondit : « Tu désapprouves les choses blâmables et les injustices qui se passent dans ma cité et dans mon royaume ? Par Dieu, je suis, comme toi, convaincu que tout cela est blâmable (5) ! Néanmoins, ô Maître (6), il n’y a pas une seule de ces choses blâmables qui ne résulte de la décision rendue par un juriste (faqîh) et d’un écrit de sa main que je possède, l’autorisant. Que la malédiction de Dieu soit sur eux ! (7) Ainsi un juriste, il s’agit d’Untel – et il me désigna le juriste le plus réputé dans son pays pour sa foi et sa vie ascétique (8) – a rendu une fatwa selon laquelle il ne m’est pas prescrit de jeûner pendant le mois de Ramadan en particulier, l’obligation étant seulement de jeûner un mois quelconque de l’année ; il me revenait ainsi de choisir celui des mois que je désirais. » Le Sultan me dit alors : « Je l’ai maudit intérieurement sans le lui manifester ouvertement parce que c’était Untel ». Et Il me le nomma (9).

 

(1) [al-mahajjah al-baydâ’].

(2) [al-ba’îdah, litt. : éloignées].

(3) [yaftî bihi].

(4) [mamlûk].

(5) [munkar].

(6) [yâ sayyidî].

(7) [‘alayhim la’natu-Llâh].

(8) [fî ad-dîn wa-t-taqashshuf].

(9) [Le Cheikh al-Akbar – qu’Allâh l’agrée – rajoute dans le texte arabe : rahima-Llâh jamî’ahum, « qu’Allâh leur fasse miséricorde à tous »].

 

Sache que Dieu a donné à Satan un pouvoir sur l’imagination. Lorsque Satan constate chez un faqîh une inclination vers une passion que Dieu réprouve, il lui suggère une interprétation inhabituelle (10) qui lui fait voir comme bon un acte mauvais (11) et lui facilite la découverte d’une solution accommodante. Satan lui dit : « les hommes de la première génération [celle des Compagnons du Prophète] se sont acquittés de leurs devoirs religieux (12) en usant de leur jugement personnel (ra’y) ; les savants se sont servis du raisonnement par analogie en matière de statuts légaux. Ils ont mis à jour les causes (al-‘ilal) et ont statué sur les choses dont la Loi (13) ne dit rien, comme ils l’ont fait sur les choses à propos desquelles la Loi est explicite (14), en s’appuyant sur le fait que ces choses ont une seule et même cause (li-l-‘illa al-jâmi’a baynahumâ). Or c’est par déduction personnelle qu’ils ont établi cette cause (15). »

 

(10) [ta’wîl gharîb].

(11) [zayyana lahu sû’a ‘amalihi, expression qui ressemble à celle du verset coranique (27, 24) : wa zayyana lahumu ash-shaytânu a’mâluhum, « et Satan leur a embelli leurs actions »]

(12) [as-sadr al-awwal qad dânû-Llâh].

(13) [hakamû fî-l-maskût ‘anhu].

(14) [al-mansûs ‘alayh].

(15) [wa-l-‘illâh min istinbâtihi].

 

Lorsque Satan lui a ainsi facilité cette voie (16), il s’efforce d’obtenir ce que lui dicte sa passion d’une manière qui soit à ses yeux légale, et ne cesse de procéder ainsi en tout ce dont la possession ou la soumission à son autorité est pour lui objet de désir. Il rejette (17) les hadîth du Prophète en déclarant : « Si ce hadîth était authentique… » – ou, lorsque le hadîth est évidemment authentique : « S’il n’y avait un autre hadîth qui contredit ou abroge celui-ci –, l’Imâm al-Shâfi’î aurait retenu cette solution (18) [mais puisqu’il ne l’a pas fait, il n’y a pas lieu de tenir compte du hadîth authentique] ». Cela, si cet homme est shâfi’îte. S’il est hanbalite, il déclarera : « Abû Hanîfa aurait retenu cette solution. » Et ainsi de suite pour ceux qui suivent tous ces imâms : ils prétendent que le hadîth et son utilisation sont une source d’erreur (19), et que ce qui est impératif, c’est de suivre aveuglément l’avis de ces imâms (20) et leur exemple dans les jugements qu’ils ont rendus.

 

(16) [mahada lahu hadhâ-s-sabîl].

(17) [yaruddu].

(18) [la-qâla bihi al-Shâfi’î].

(19) [yarawna anna al-hadîth wa-l-akhdh bihi mudillah].

(20) [taqlîd al-a’immah].

 

Dans le cas où ces jugements sont en contradiction avec les traditions d’origine prophétique (al-akhbâr al-nabawiyya), ils ont recours aux premiers et laissent de côté les akhbâr, le Livre ou la Sunna. Et quand je leur dis qu’on rapporte que Shâfi’î déclarait : « S’il arrive qu’un hadîth soit en contradiction avec mes propos, rejetez mes propos contre le mur et choisissez le hadîth, car ma doctrine (madhabî), c’est le hadîth ! » (21) ; ou encore qu’Abû Hanîfa a déclaré à ses compagnons : « Il est formellement interdit, à quiconque émet une fatwa selon mes dires, de le faire sans connaître ce qui m’a servi de preuve (dalîl) » (22)– or je ne rapporte rien venant d’Abû Hanîfa qui ne me soit venu par le canal des hanafites (23), et rien de Shâfi’î qui ne me soit venu par le canal des shâfi’îte, et de même en ce qui concerne les malikites et les hanbalites – lorsqu’il m’arrive, donc, d’acculer les juristes au cours d’un débat, ils se dérobent sans rien dire. Cela m’est arrivé plusieurs fois avec eux en Occident et en Orient. En vérité, pas un seul d’entre eux n’appartient véritablement au madhhab auquel il prétend appartenir ! La Loi sacrée a été abrogée par les passions ! Et cela bien que les akhbâr rapportés dans les livres authentiques (les Sahîh de Bukhârî et Muslim), les biographies [des transmetteurs où se trouvent les informations] concernant leur approbation (ta’dîl) ou leur improbation (tajrîh) et les recueils d’isnâd aient été conservés et protégés des altérations et des interpolations !

 

(21) [ruwînâ ‘ani-sh-Shâfi’î – radiya-Llâh ‘anhu – annahu qâla : « idhâ atâkumu-l-hadîth yu’âridû qawlî fa-dribû bi-qawlî al-hâ’it wa khudhû bi-l-hadîth fa-inna madhhabî-l-hadîth »].

(22) [harâm ‘alâ kullin man aftâ bi-kalâmî mâ lam ya’raf dalîlî].

(23) [min tarîqi al-hanîfiyyîn].

(24) [al-asânîd mahfûdhah masûnah mina-t-taghyîr wa-t-tabdîl : les isnâd (chaines de transmetteurs) protégés et inviolables du changement et de la substitution].

 

Mais quand on cesse d’utiliser ces akhbâr et quand les hommes se préoccupent du ra’y et se soumettent aux fatwa de ceux qui les ont précédé alors qu’elles sont en contradiction avec les akhbâr authentiques, alors il n’y a plus de différence entre l’inexistence ou l’existence de ces akhbâr (25) puisqu’ils n’ont plus aucune espèce d’autorité à leurs yeux. Quelle abrogation plus énorme que celle-ci peut-il y avoir ? (26) Et si tu fais une objection à l’un de ces savants, il te répondra que c’est ainsi dans son école (madhhab). Par Dieu quel menteur ! Le fondateur de ce madhhab a dit : « Lorsque le khabar contredit mes propres paroles, adopte le hadîth et rejette mes opinions aux lattrines. En vérité, mon école c’est le hadîth » Si cet individu agissait vraiment avec équité, faire partie de l’école de Shâfi’î  consisterait pour lui à délaisser paroles de Shâfi’î au profit du hadîth chaque fois qu’elles sont en contradiction avec lui. Que Dieu les assiste tous (27).

 

(25) [lâ farq bayna ‘adamihâ wa wujûdihâ].

(26) [ayyi naskhin a’dham min hadhâ].

(27) [fa-Llâh ya'khudhu bi-yadi-l-jamî'].

 

[Ibn ‘Arabî, Futûhât chap.318. Extrait traduit dans Les Illuminations de la Mecque, anthologie présentée par M. Chodkiewicz, Albin Michel, p.111-114. Les annotations entre crochets […] sont de ce blog]

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