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Publié par Abdoullatif

Ivan aguéli 33Le Musulman, Cheykh 'Abdu-l-Hedi

al-Maghribi ‘Uqayli

 

Jean Foucaud,

Vers la Traditionn°72

(Juin-Juillet-Août 1998)

 

 

PRÉSENTATION

 

Curieux silence que le silence total – et depuis plus de 40 ans ! (1) – sur le cas de John-Gustav Agelii (2)... Ferait-il de l'ombre à certains ténors actuels de l'Ésotérisme islamique en France et en Italie, pourtant si prodigues par ailleurs d'écrits et traductions incessants ? À croire que tout le monde veut banaliser, minimiser voire discréditer l'importance de la fonction de Cheykh 'Abdu-l-Hedi al-Maghribi 'Uqayli. Et que l'on n'excipe point du manque d'indications ou d'informations à son sujet : Michel Vâlsan lui-même en a parlé en terme élogieux et non équivoques (3). Il s'est même fait traduire (traduction hélas partielle et défectueuse) des extraits de l'ouvrage monumental et irremplaçable d'Axel Gauffin (4). Les quelques allusions à Cheykh Abdu-l-Hedi, en France en tout cas, sont insuffisantes ou inexactes, quand elles ne sont pas totalement de mauvaise foi (5).

 

La présente introduction a pour but de présenter et de réhabiliter un homme providentiel, sans lequel on peut se demander s'il y aurait actuellement en Europe un Tasawwuf digne de ce nom. Certains ont été choqués par un manque apparent de « vertu » et de « discernement ». Facile à dire ! Des êtres comme Abdu-l-Hedi, et éminemment René Guénon, ont permis d'éviter tous les écueils. Ils ont déblayé et « balisé » la Voie jusqu'à ce qu'advienne le Magistère suprême en la personne de Cheykh Mustafâ Abdel-'Aziz. Ceux qui les critiquent devraient d'abord reconnaître ce qu'ils leur doivent ou n'en point parler. Voilà pourquoi nous pensons combler un vide et, pourquoi pas, réparer une injustice en publiant ce 1er chapitre sur celui qui fut en son temps le Précurseur des Études Akbariennes en Occident.

 

(1) Si l'on excepte l'introduction aux écrits posthume d'Aguéli, d'une impression si défectueuse qu'elle frôle l'irrespect et la désinvolture délibérés. Ce n'est qu'un tissu d'erreurs sciemment distillées.

(2) Né en Suède en 1869, mort à Barcelone en 1917 ; peintre, linguiste, écrivain et traducteur musulman de texte soufis. N.B. Le nom d'état civil est bien « Aguelii »

(3) Cf. ouvrage posthume, L'Islam et la Fonction de René Guénon, Paris, 1984, (multiples références).

(4) Ivan Aguéli, Människan, Mystikern, Malaren, 2 tomes, Stockholm, 1940-41.

(5) Presque tout les renseignements donnés par Chacornac – dans un livre sur René Guénon par ailleurs utile – sont erronés ou tendancieux ; quant aux autres auteurs, nous préférons ne pas les citer par charité intellectuelle et pour éviter toute polémique stérile !...

 

***

 

On ne sait exactement quand John-Gustav Aguelii (de son nom d'artiste Ivan Aguéli) est entré en Islam : Chacornac, à la suite d'Axel Gauffin, penche pour le 2ème semestre de 1897 (6). Sa biographe la plus récente, Mme Viveca Wessel (7), repousse cette date au début de 1898. Nous pensons que ces dates pourraient sans invraisemblance être avancées de plusieurs années : tout dépend si l'on s'en tient uniquement aux données « historiques » ou à d'autres références d'un ordre plus « intérieur ». Nous voulons dire simplement ici (et les exemples ne sont pas rares) : on peut très bien être musulman de cœur bien longtemps avant de prononcer la « shahâda », parce que le milieu (notamment européen) empêche ou retarde la pratique effective de l'Islam, ce qui, surtout à notre époque et vu le milieu où il vivait, était éminemment le cas d'Aguéli, sans parler du cas très particulier de René Guénon, toutes proportions gardées. On peut également prononcer la Shahâda sans rien en laisser paraître extérieurement. La véritable question est plutôt : qui a fait entrer Aguéli en Islam ?

 

Et si l'on réclame des preuves ou des documents, il n'est que de se référer d'abord à l'intérêt exceptionnellement précoce d'Aguéli pour l'Islam, le monde arabe et le Qoran (8), et surtout à une certaine lettre de 1907 pour le comprendre. En effet, dès 1893 Ivan Aguéli a eu une vision du Cheykh al-Akbar qui ne laisse place à aucun doute, et sur laquelle nous reviendrons plus longuement. À la même époque (1893), il a la révélation de la Science des Lettres sous une forme « linguistique » qui est un aspect de ce qu'on appelle symboliquement le « Don des Langues » (9) et, à part René Guénon, on ne connaît aucun Européen au XXè siècle qui ait bénéficié d'un don aussi indiscutable et aussi prodigieux (10). À ce propos, un développement sous forme d'annexe (11) s'imposerait, car sur le « Don des Langues » (sauf un court chapitre de René Guénon dans Aperçus sur l'initiation) rien n'a jamais été dit de précis : Aguéli lui-même, après avoir annoncé une étude dans La Gnose, s'est finalement abstenu (12) : ce silence mérite réflexion... et prudence (13). Donc, bien avant sa pratique « officielle » de l'Islam aux Indes puis en Egypte, tout se passe comme si Aguéli se préparait in petto à cette nouvelle étape de sa vie spirituelle (14) ainsi qu'à la fonction qu'il devait assumer pendant une quinzaine d'années comme intermédiaire entre l'Orient arabe et l'Europe. Si l'on compte le temps de préparation, on peut dire qu'Aguéli a consacré 20 ans de sa courte vie (15) à ce qu'il faudra bien appeler sa « mission traditionnelle » à la fois comme « Initié » et comme « Précurseur », ce dernier point exigeant des arguments qui par nature échappent à l'histoire profane (voir infra).

 

(6) Gauffin écrit : « Malgré toutes mes recherches, je n'ai jamais réussi à établir quand et dans quelles circonstances cela s'est produit. » (Ivan Aguéli, Människan, Mystikern, Malaren, II, p.40).

(7) Viveca Wessel, Ivan Aguéli - porträtt av en rymd, Stockholm, juin 1988, p. 20.

(8) De novembre 1891 à juillet 1892, il fréquente assidûment la Bibliothèque Royale de Stockholm, section Orient et Islam (Gauffin, op.cit. I, p.72-73)

(9) cf. lettre à Arthur Bianchini (Gauffin, op.cit. I, p. 91-94).

(10) C'est-à-dire la connaissance des principales doctrines traditionnelles et la compréhension de leur Unité transcendante, directement dans le texte original. Quant à l'aspect « performance » linguistique, Aguéli était capable de lire plus de 20 langues, dont la moitié de langues orientales. Nous mettons bien sûr à part le cas des « Cheykh Murshid » qui n'entre pas ici dans notre propos.

(11) Prévue à la fin de la présente étude.

(12) La Gnose de décembre 1910, où Aguéli écrira son tout premier article.

(13) Cf. la mise en garde d'Ibn Arabi (Fut. I, chap. 26, p. 191).

(14) dès mai 1894, dans sa prison, il essaie de s'abstenir d'alcool.

(15) De 1893 à 1913. Rappelons qu'il est mort à l'âge de 48 ans.

 

Ainsi, dès 1899, malgré l'hostilité du milieu (entre autres les obstacles suscités par Marie Huot), il prend contact avec la plus éminente et la plus mystérieuse organisation soufie des Indes, dont avant lui aucun Occidental n'avait jamais entendu parler, la tariqa Akbariya (16). Ceci, il ne le fait pas à titre individuel : Ivan Aguéli n'était pas un homme à faire du « tourisme » par plaisir aux Indes ; il accomplit sa mission au péril de sa vie (17) et de sa santé, puisqu'il en reviendra avec des séquelles de malaria et une surdité aggravée.

 

La question qui se pose est évidemment la suivante : avec quel mandat et sur l'ordre de qui a-t-il effectué cette mission et pris ces contacts ? À cette époque il ne semble pas qu'il ait déjà fait la connaissance de Cheykh Elish el-Kebir. Quoi qu'il en soit, en très peu de temps, il rencontre des personnalités éminentes du monde ésotérique indien sur lesquelles il est extrêmement discret (18). Quand on sait l'importance dans sa vie initiatique de la personne et de l'œuvre du Cheykh al-Akbar, on peut tout de même se faire une petite idée des forces invisibles qui l'ont guidé dans sa démarche et pourquoi, malgré tous les aléas d'une telle expédition à cette époque, et pratiquement sans fortune, il a réussi, bénéficiant d'une étonnante immunité (comme plus tard pendant ses 7 ans en Egypte). Pour comprendre l'importance de la chose, il faut se rapporter aux quelques allusions discrètes faites par Michel Vâlsan, sans lequel personne n'aurait saisi l'aspect providentiel de la fonction et de l'œuvre de Chekh Abdu-l-Hedi (19). La conversion d'Aguéli à l'Islam est tout le contraire d'un engouement passager, « orientaliste » et « exotique ». On sait par des témoins directs qu'il lui arrivait de dire la prière canonique en son temps et dans la rue, comme le font couramment les Arabes, et ce, même devant de sceptiques Européens, comme le rapporte M. Georges Rémond, contrôleur des Beaux-Arts au Caire (20). La vie islamique étant devenue pour lui une « seconde nature », il écrivait déjà, dans une lettre de Colombo : « La vie dans un pays non-musulman est un ENFER ». (Juin 1899).

 

Dès son arrivée au Caire, surtout à partir de 1902, il est parfaitement acclimaté au mode de vie traditionnel, pensant et écrivant en arabe, vêtu comme un Arabe, vivant comme eux et appréciant cette façon de vivre. Si cette adéquation a été si aisée et si naturelle, c'est que, comme certains êtres prédestinés, Aguéli est né étranger à sa propre famille, à sa terre et à la mentalité européenne pseudo ou anti-traditionnelle (21). Ce qui explique ses soi-disant « excentricités », sa révolte contre sa famille et son milieu, ses réactions apparemment « anarchistes » (22), son inadaptation au système scolaire et le rejet de la religiosité ambiante (le Protestantisme) pour lesquels il n'était pas fait et où il étouffait (23). Les bizarreries apparentes de son comportement échappent au décryptage facile de

certaine tendance moderne qui ne sait que réduire le Spirituel au psychique ou ne voir que de la psychologie là où il s'agit de Métaphysique et de Tradition.

 

(16) Dans une lettre du 22 mars 1899, il écrit en parlant des Malais de Colombo : « Presque tous ici sont Soufis. Parmi eux, il y en a qui sont d'une intelligence remarquable. »

(17) Dans une lettre à Marie Huot, il écrit : « Mon petit revolver m'a sauvé la vie... mais il faudrait que tu m'en procure un plus gros ! » (Gauffin, op.cit. II, p.70).

(18) Pour protéger le secret de son voyage, il avait même fait croire à des amis qu'il comptait aller jusqu'à Lhassa (Gauffin, op.cit. II, p.41), et pour calmer Marie Huot jalouse de cette absence, il faisait semblant de porter un grand intérêt aux Bouddhistes dont il dira sur place le plus grand mal ! (ibid, pp.56, 62...etc).

(19) Études Traditionnelles, 1953. - repris dans L'Islam et la Fonction de René Guénon. Éd. de l'Œuvre, Paris, 184, p.37-38.

(20) M. Rémond et ses amis n'avaient pu réprimer une subite envie de rire : Abdu-l-Hedi s'était mis à prier longuement devant eux, en plein air, en s'excusant, car « c'était l'heure de la prière » (Gauffin, op.cit. II, p.139).

(21) Dans une de ses nombreuses et passionnantes lettres de prison à son ami Verner von Hausen, il montre qu'il a déjà choisi entre le monde « aryen » et le monde « sémitique ». Par exemple : « Ce sont les Musulmans et le monothéisme qui guérissent de toutes les impuretés du sang et de la race : il purifie tout par la Foi et ainsi constitue un récepteur de l'énergie spirituelle la plus élevée. » (Gauffin, op.cit I, p.166).

(22) Malgré ses fréquentations dans ce milieu, il ne sera jamais anarchiste militant. Cf. son droit de réponse au journal La Libre Parole qui le traitait d' « anarchiste » et d' « agitateur ». (Gauffin, op.cit. II, p.115-116).

(23) Cf. ses « Notes sur l'Islam » dans L'Initiation d'août 1902 : « [L'Islam] met la patrie dans le cœur de l'homme et le dispose à être chez soi partout. » Il s'écriera même un jour : « Ma patrie, c'est l'Univers ! » (Gauffin , op.cit. II, p.96).*

*Dans une lettre de mai 1894, il expliquait son goût de l'Orient et de l'originel par « la haine de [sa] patrie, de [sa] langue naturelle, de [son] éducation... » (Gauffin, op.cit. II, p.96).

 

Quant à son statut personnel dans le cadre de l'Islam, ou plus précisément du tasawwuf, on remarquera déjà son titre officiel en tant qu'écrivain traditionnel œuvrant sous la direction d'un Cheykh de l'envergure de 'Abder-Rahman Elish el-Kebir, « Cheykh 'Abdu-l-Hedi, khâdim al-Awliya » (24). À ce nom d' « Abdu-l-Hedi » il adjoint celui d' « al-Maghribi » qui est celui de son maître Elish el-Kebir, et encore celui de « 'Uqayli », nom d'une famille de lettrés égyptiens bien connue dans le pays. Ce titre figure d'ailleurs sur son sceau personnel. (25)

(24) C'est son nom d'auteur, de traducteur et de correcteur, tel qu'il figure sur la réédition arabe des Usûl al-Malâmatiya en page de couverture (Le Caire, 1907). Cf. Viveca Wessal, op.cit., p.81.*

* Quant au titre de Khâdim, rappelons l'adage islamique : « Khâdim el-Qawm, sayyidu-hum ». Sur les « Khâdim », voir « Les Haleines de la familiarité », Études Traditionnelles, 1955, p.176.

(25) Reproduction p. 93, et en couleur sur la page de couverture de Viveca Wessel, Ivan Aguéli, porträtt av en rymd.

 

Il n'est déjà pas courant fin XIXè siècle de voir un Européen, Suédois de surcroît, s'intégrer de façon si authentique à une société traditionnelle arabe et à ces cercles très fermés que constituent les confréries shadhilites ; mais il y a plus, dans la lettre du 29 juillet 1907 que nous avons déjà mentionnée où il fait allusion à sa vision 14 ans plus tôt du Cheykh al-Akbar, Aguéli révèle que le Cheykh Elish-el-Kebir, avant même qu'il ait su qui il était, ne cessait de l'appeler « Muhyi-d-Din », ce qui est le titre même d'Ibn Arabi (« Revivificateur de la Religion »), (26) et son nom. Or on sait que les êtres d'exception qui ont un maître décédé ou invisible font partie de la catégorie privilégiée des « Uwaysy ». (27)

 

C'était le cas d'Aguéli, ou plutôt de « Cheykh 'Abdu-l-Hedi al-Maghribi, 'Uqayli, Khâdim al-Awliya ». Avec Abdu-l-Hedi, c'est en effet toute une filiation akbarienne qui prend naissance en Europe et se prolonge avec Cheykh Abd-el-Wahed Yahya (René Guénon) et Cheykh Mustafâ 'Abdel-Aziz (Michel Vâlsan), sans exclure d'autres successeurs possibles dans le monde occidental. La fonction et l'œuvre de ces personnalités successives ne s'expliquent pas sans la référence obligatoire à Seyyiduna Ibn Arabi, Cheykh al-Akbar et à sa Baraka (Rûhâniya) toujours agissante. Mais on devra reconnaître que, dans le monde européen tout au moins, le point de départ en est Ivan Aguéli, [Cheykh Abdu-l-Hedi], lui-même maillon d'une chaîne de « revivification » dont l'éminent et lointain précurseur, pour le monde arabe, n'est autre que l'Emir Abd-l-Qâdir al-Jazâ'iri (28). On peut se demander si Abdu-l-Hedi eut conscience de sa fonction et de sa « mission ». La réponse attendue se trouve textuellement dans une lettre à sa mère, dès l'été 1904 : « Si tout continue à aller bien, je peux m'attendre à un avenir glorieux et annoncer une voie comme personne n'en a tracé avant moi. » (29)

 

C'est également à l'initiative d'Abdu-l-Hedi que se constitue à Paris une Société d'Études appelée « Al-Akbariya », le 26 Jumâda II de l'année hégirienne 1329, soit dans la nuit du jeudi au vendredi 23 juin 1911, dont est membre évidemment René Guénon. (30) Cette société qui n'est pas une « Tariqa » n'est tout de même pas sans rapport analogique avec la « Tariqa Akbariya » avec laquelle il avait pris contact aux Indes (octobre-novembre 1899). (31)

 

(26) Ce titre figure également dans le nom complet de l'Émir Abd el-Qader.

(27) Une remarque linguistique s'impose ici : le titre d'Uways que l'on rapporte à un Soufi du même nom, en est en fait le diminutif grammatical du mot « aws » qui signifie « lynx » lequel, comme le « loup », symbolise dans la plupart des langues européennes le « voyant » ou le « rishi » des Hindous. D'autre part, le « aws » arabe n'est pas sans rapport prophétique voire étymologique avec la racine grecque « οψ » (la vue, la vision). Pour en revenir au cas d'Aguéli, on se rappellera la prééminence qu'il accordait à la Vision sur l'audition ; et ceci pas seulement à titre de peintre. Pour lui, il ne pouvait pas y avoir contradiction entre la Vision intuitive et son application esthétique.

(28) Cf. Charles-André Gilis, Introduction à l'Enseignement et au mystère de René Guénon, p.29.

(29) Gauffin, op.cit. II, pp.133 et 160-161.

Ceci a une résonance « shadhilite » antérieure dans la parole de Sidi Belhassen avant sa mort : « Par Allah, j'ai apporté à cette voie ce que personne ne lui avait apporté auparavant. »

(30) Cf. lettre d'Abdu-l-Hedi à un destinataire inconnu, écrite en arabe, en septembre 1911.

(Gauffin, op.cit.II, p.189)

(31) Malgré les affirmations répétées d'Aguéli, de René Guénon et de Michel Vâlsan, certains ont cru pouvoir nier l'existence d'une Tariqa « Akbariya » en tant que telle. Peut-être n'est-ce qu'une querelle de mots ? Un début d'explication pourrait peut-être se trouver dans ce qu'Aguéli dit d'une certaine Tariqa « malâmatiya » dans une traduction du texte de 'Abu Abder-Rahman al-Sulâmi (La Gnose, 1911) ; voir également l'extrait inédit d'une lettre de René Guénon, citée par l'éditeur d'Arche Milano dans le recueil posthume : Écrits sur La Gnose, 1988, p.XXIII.

 

Pour en revenir au Cheykh al-Akbar, la vision qu'eut de lui Abdu-l-Hedi (ou plutôt à cette époque Ivan Aguéli) fut déterminante et jette quelques lueurs sur le court passage énigmatique que ce dernier consacre aux « Deux Chaînes Initiatiques », intercalé sans transition – et apparemment sans raison – dans son article de La Gnose : « Sahaïf Ataridiya ». (32) Il écrivait en effet : « Il y a toujours un maître, mais il peut être absent, inconnu, même décédé il y a plusieurs siècles » (33). L'importance de ce texte n'échappa pas à René Guénon qui y fit allusion dans son chapitre : « À propos du rattachement initiatique » avec une note supplémentaire (34). Quoi qu'il en soit, Abdu-l-Hedi bénéficia plus tard d'un rattachement régulier auprès d'un Cheikh égyptien qui ratifia et consacra en quelque sorte l'illumination akbarienne de son exceptionnel disciple (35).

 

On sait par ailleurs que le Cheykh Elish était très élogieux pour les travaux de son disciple (36), et, par Chacornac, on apprend que Abdu-l-Hedi devint moqqadem de son Cheykh, avec autorisation de transmettre l'initiation, ce qui, à défaut de nous renseigner sur son statut spirituel, montre la dignité de sa fonction, puisqu'il était en quelque sorte chargé d'implanter le Soufisme en Europe et, qui plus est, sous sa modalité akbarienne.

 

Dans l'initiation, trois éléments entrent en jeu : le transmetteur, la Baraka et le bénéficiaire du rattachement ; or, ici, il ne s'agit pas de n'importe quel rattachement puisque le bénéficiaire en est René Guénon lui-même ; de plus, la Baraka est spécifiquement akbarienne, véhiculée tout particulièrement par la Tariqa shadhilite (37) ; et, si le transmetteur en est le Cheykh Abdu-l-Hedi, ceci devrait tempérer quelque peu le zèle hypocrite des contempteurs d'Aguéli qui ont beau jeu de mettre en avant ses excentricités, sa carrière de peintre ou ses activités politiques et ses manœuvres d'agent secret.

 

Or, comme l'a indiqué René Guénon dans une mention privée, il n'est pas indifférent d'être rattaché par tel ou tel (38). Si Abdu-l-Hedi avait été indigne de cette fonction, il ne l'aurait pas reçue de Cheykh Elish el-Kebir. D'autre part, le cas de René Guénon étant exceptionnel, il est assez logique qu'il ait eu un transmetteur exceptionnel en la personne de Cheykh Abdu-l-Hedi. Quand on sait la place éminente de Cheykh Abdel-Wahed Yahya dans la hiérarchie ésotérique islamique par la suite, et sa qualité certaine de Rose-Croix effectif, on mesure par là l'importance de l'apport soufi transmis par Abdu-l-Hedi et immédiatement réalisé par son bénéficiaire. On sait aussi par Abdu-l-Hedi que « [les Afrad] arrivent à l'initiation (et opère par elle) d'une façon particulière (c'est-à-dire que chacun d'eux a une formule spéciale d'Initiation) » (39). Pour clore ce court aperçu des relations entre Ivan Aguéli et René Guénon, nous pouvons confirmer la date de rattachement de ce dernier, donnée une fois par Michel Vâlsan, à savoir 1911, et non 1912 comme croient pouvoir l'affirmer de nombreux auteurs à la suite de Chacornac (40).

 

(32) En arabe littéraire : « Sahâ'if 'utâridiya ».

(33) Allusion patente au cas des Uwaysy.

(34) Respectivement pp.55 et 271 de l'ouvrage posthume : Initiation et Réalisation Spirituelle, Paris, 1971.

(35) Rappelons qu'en 1893, année de sa « vision », il n'est pas encore officiellement musulman, qu'il n'ira en Egypte pour la première fois qu'en septembre 1894 et qu'on ne sait rien sur son Islam avant 1897-98. Le maître inconnu, absent et décédé dont parle Aguéli ne peut être autre que le Cheykh al-Akbar.

(36) Voir également la note manuscrite inédite de Michel Vâlsan sur le Traité de l'Unicité, citée opportunément par Viveca Wessel : « La traduction d'Abdu-l-Hedi est fine, intelligente et riche, mais bien inégale. Sa langue est souvent ingénieuse, mais techniquement pas toujours adéquate ; elle se ressent même un peu de l'atmosphère occultiste du milieu auquel La Gnose s'adressait, mais Abdu-l-Hedi a rendu avec ce travail un inestimable service à ceux qui se sont intéressé de plus près à la métaphysique et à l'ésotérisme islamique; » (op.cit, p.184).

(37) Cf. Michel Chodkiewicz, Introduction aux Écrits Spirituels de l'Émir Abdel-Qadir, p.36.

(38) Dans une lettre, il dissuadait certains correspondants de se faire rattacher par Probst-Biraben.

(39) « Les Catégorie de l'Initiation », La Gnose, décembre 1911. Cf. allusion dans Initiation et Réalisation Spirituelle, p.164.

(40) Aguéli a séjourné en France d'octobre 1910 à juin 1911, ensuite il sera absent de France jusqu'en mai 1912. C'est pendant la première période, et forcément avant la fondation de la Société « Akbariya » que se situe la date de rattachement de René Guénon ; en serrant de près les rares données chronologiques que nous avons pu réunir sur Aguéli, il y a de fortes présomptions pour que ce rattachement ait eu lieu au début de 1911, qui correspond à l'année islamique 1329, mois de Muharram (1er mois de l'année) *

* Sans doute année de rattachement de René Guénon au Taoïsme (février 1911).

A noter également l'âge d'homme accompli d'Aguéli, quand il rattache René Guénon, soit 42 ans.

 

Pour en revenir au statut spirituel de Cheykh Abdu-l-Hedi, certains se sont demandé s'il était « malâmati » en s'appuyant sur les aspects extérieurs déroutants (pour dire le moins) de sa vie publique. Sans vouloir cerner définitivement le cas d'Aguéli dont on commence seulement à découvrir la complexité, nous dirons qu'il y a là une méprise, voir un contresens : le véritablement Malamati n'est pas celui qui se livre à des actes blâmables du point de vue de l'orthodoxie mais au contraire celui qui est blâmé, critiqué, persécuté pour sa rectitude inébranlable dans l'exercice de sa fonction, dont l'authenticité est ressentie comme un défi par le milieu exotérique borné et décadent.

 

Quoi qu'il en soit, Cheykh Abdu-l-Hedi a fait preuve d'un mépris admirable du danger et d'un courage indomptable à travers toutes les vicissitudes et malgré tous les obstacles suscité par ses ennemis, parmi lesquels il compte parfois Marie Huot (41). Obligé de quitter l'Egypte en 1909, il écrit : « Je n'ai plus besoin de ma liberté. Je suis libre partout, dans quelque situation que ce soit, sous quelque contrainte que ce soit... » (42)

 

Malheureusement, les dernières années de sa vie font craindre la perte de cet état de sérénité : en relisant attentivement les lettres et documents des années 1913 à 1917 jusqu'à sa fin tragique, on est pris peu à peu d'un malaise grandissant. Tout se passe comme si, une fois sa mission terminée en Egypte (et en Europe vraisemblablement, soit vers 1912), il avait commis une erreur fatal en retournant peindre en Egypte, où il semble ne plus bénéficier de l'extraordinaire immunité qui avait été la sienne pendant les années 1902-1909. Les malheurs s'accumulent sur sa tête : il est pratiquement mourant de faim, insolvable financièrement, abandonné de tous ; il se fait expulser par les Anglais (il s'était jeté dans la gueule du loup !) pour finir écrasé par un train à Barcelone (43).

 

(41) Cette charmante personne lui avouera un jour qu'elle avait eu « l'intention d'empoisonner son ami avec la « mascarine des champignons » qui ne laisse pas de traces, et qu'elle l'aurait fait sans scrupules ni remords ; » (Gauffin, op.cit. II., p.13-14).

(42) Gauffin, op.cit. II, p.165 ; et lettre de septembre 1911, p.188 et sq (écrite en arabe). En lisant ce passage de la lettre d'Aguéli, reviennent en mémoire quelques lignes qu'il a traduites des « Malâmatis » : « Leur vie extérieure est toute à découvert, tandis que les subtilités de leur vie intérieure sont rigoureusement cachées ; » dans Le traité de l'Unité, Éd. de l'Échelle (= Éd. Orientales), 1977, p.72.

(43) Peut-on aller jusqu'à parler de perte de la Baraka ? En tout cas, le contraste est saisissant entre ces années où tout semble lui réussir, au Caire, à Paris, et celles, où, sa mission « islamique » accomplie, il ne se consacre plus qu'à la peinture. (Peut-être pourrait-on parler dans ce cas de « Takhfif al-dhunûb ») (a)

(a) allégement sacrificiel des fautes commises.

 

***

 

On voit que le cas Aguéli est complexe, et une question sujette à controverse est celle des Maîtres qu’il a eus. Si l'on met à part le Maître Invisible, c'est-à-dire le Cheykh al-Akbar lui-même, on sait de façon certaine qu'il a eu au moins deux ou trois Maîtres : Cheykh Hosafi (44) et surtout Cheykh Elish el-Kebir fils. Quant à Cheykh Senûsi, ses relations avec lui étaient surtout d'ordre politique et « exotérique ». On ne sait pas exactement quand ni comment il est entré en rapport avec eux. Abdul-Hedi étant muet sur ce sujet, mais c'est vraisemblablement peu de temps après son arrivé en Egypte (1902), au plus tard au moment de la création de la revue Al-Nadi (= Il-Convito), soit 1904.

 

Le point sujet à controverse est que 'Abdu-l-Hedi a eu plusieurs Maîtres et qu'il a affirmé cette possibilité généralement déconseillée aux Européens. Dans la revue L'Initiation de 1902, il écrit en effet : « [Le Cheykh] est plutôt un père spirituel, que l'on choisit et que l'on peut quitter quand on veut. Le fait d'avoir quitté l'un, même pour [en] suivre un autre, ne doit pas être considéré comme une insulte faite au premier. Loin de là. » (45) Cet article parut en août 1902, avant qu'Aguéli retourne en Egypte. Avait-il déjà bénéficié de la guidance d'un Maître lors de son premier séjour (septembre 1894-septembre 1895), alors qu'il n'était pas encore officiellement musulman, ou bien en a-t-il eu à Paris ? Ce point de sa biographie personnelle n'est pas important en soi, mais il risque de faire croire à l'aspirant actuel à l'Islam que l'on peut changer de Maître sans autre formalité et faire oublier que le cas d'Aguéli est exceptionnel, et donc pas du tout exemplaire.

 

En tout cas, on constate qu'Aguéli a eu des Maîtres de qualité et que son éducation islamique n'a rien eu de fantaisiste, reçue dans le pays, dans la langue originale et pendant près de 7 ans, ce qui représente des conditions optimales dont pratiquement aucun Européen n'a bénéficié. Il n'est pas à la portée de tout le monde, même de nos jours, de s'assimiler une langue et une religion orientales, a fortiori d'écrire des études sur la Doctrine soufie directement en arabe, en français et en italien comme l'a fait Aguéli. Il l'a fait avec maestria – avec la grâce de Dieu – et c'est un cas rarissime au XXème siècle : seul René Guénon et Michel Vâlsan ont accompli ce prodige.

 

Aussi, quand on voit la suspicion gratuite jetée par l'arabisant suédois Nyberg – qui n'a jamais eu aucune compétence doctrinale (46) – sur l'orthodoxie de Abdu-l-Hedi en le soupçonnant d'être devenu « behaï » (sic!) sur la fin de sa vie, on ne peut s'empêcher de penser à la formule célèbre : « Calomniez, calomniez ! Il en restera toujours quelque chose ! » En effet, à la suite de Nyberg, ceux qui ignorent tout d'Aguéli, ne l'ayant jamais lu dans le texte original, s'empressent de colporter cette imputation calomnieuse, qui d'ailleurs ne s'appuie sur rien puisque Nyberg ajoute (ce qu'on oublie à dessein de mentionner) : « Ce n'est qu'une supposition aléatoire de ma part. » Alors pourquoi chercher à ternir la mémoire d'Aguéli ? Il eût mieux valu s'abstenir.

 

(44) Abdu-l-Hedi le cite une première fois (Gauffin, op.cit. II, p.190), et une deuxième et dernière fois (ibid., p. 271) dans une lettre du 14 août 1916 : « Je possède quelques petits travaux en Islam exotérique et ésotérique de mon vénéré Cheykh Sidi Hosafi, du Caire ; »

(45) Cette latitude fait penser à un privilège akbarien.

(46) Voir son Addendum au tome II, p.299-304 ; (A. Fauffin, op.cité).

 

En conclusion, et au risque de nous répéter, nous dirons que le mérite de Cheykh Abdu-l-Hedi a été d'accomplir sa tâche et de remplir sa fonction sans s'arrêter aux obstacles, souffrances et persécutions dont il a largement eu sa part. On peut dire de lui ce que René Guénon a écrit en parlant, pour une fois, de lui même, à savoir que « [son] seul mérite a été d'essayer d'exprimer de [son] mieux quelques idées traditionnelles » (47) L'« individu » Aguéli s'est effacé complètement – pendant des années – devant sa mission. Ce n'est qu'après qu'est réapparue une autre facette de sa riche personnalité : la peinture, dont nous parlerons plus tard, et qui peut poser problème au regard de l'orthodoxie islamique.

 

« Wa inna 'Llâh a'lam »

 

(47) Cf. « Notes sur l'islam » dans L'Initiation, août 1902 : « Je n'ai rien de nouveau à annoncer. »

 

Jean FOUCAUD

(extrait d'un ouvrage à paraître sur Aguéli)

(à suivre)

 

* **

 

NOTES COMPLÉMENTAIRES

Sur le 1er chapitre consacré à John Gustave Agelii

(cf. VLT N°72)

 

Jean Foucaud

Vers la Tradition, n°73

(Septembre - Novembre 1998)

 

Il est évident que nous n'avons pu ni voulu tout dire sur Agélii dans note premier article. Notre présentation est forcément un condensé de nos recherches : nous n'avons essayé de donner en 10 petites pages le maximum d'indications sûres et d'hypothèses fondées, ce domaine tant – à notre connaissance – encore à peu près inexploré, voire inconnu (même en Suède!)

 

Les lecteurs auront d'autre part remarqué que nous associons à la personne d'Agélii celles de René Guénon et de Michel Vâlsan. S’il s'y trouve des allusions apparemment de circonstance, nous n'y pouvons rien (et d'ailleurs tant mieux) ; ce premier chapitre inédit a été écrit en fait il y a près de 9 ans. Nous nous proposons d'ailleurs bientôt, si les circonstances nous y contraignent, de montrer pourquoi on ne peut parler de l'un sans parler des deux autres, car ils sont liés par un lien invisible que nous appellerons la Ruhâniya Akbariya, ce qui est un cas de « survivance » providentiel pour les Occidentaux en ce Xxème siècle finissant.

 

Les mêmes lecteurs auront relevé une première énigme, à savoir « une Voie comme personne n'en a tracé avant moi », formule mot pour mot identique à celle de Sidi Abul Hassan El Shâdhili 650 ans plus tôt. Pour ce dernier on comprend que cette Voie portera l'empreinte du Maître, c'est-à-dire sera Shâdhilite. Mais ceci est trop peu dire et il faudrait un livre pour développer la spécificité intellectuelle, l'excellence et la rigueur de cette méthode spirituelle. (1) Alors que veut dire Agélii quand il écrit : « Je peux annoncer une voie comme personne n'en a tracé avant moi » ? Quelle est la part de sa personne qui s'ajouterait à la fonction que lui a dévolue le Cheikh Elish el-Kebir (notamment en Égypte et ultérieurement en Europe) ? Plus tard (en janvier 1910) il reviendra là dessus dans une formulation encore plus énigmatique, écrivant : « Je dois réussir par devoir cosmique » [?!] (2)

 

Compléments aux notes 

 

n.24 Pour les lecteurs non arabisants, nous traduirons volontiers cette formule [Khâdim el-Qawm Sayyiduhum] par : « le Serviteur des Initiés est [parfois] leur Maître ». Quant au « Sirr » [secret intime] d'Agélii, Seul Allah le sait.

NB. : Rappelons que « Khâdim al-Awliyâ » signifie : « Serviteur des Saints ».

n.27 Si l'on nous faisait l'objection (courante, mais dépassée) que l'arabe est une langue sémitique et que les langues occidentales sont indo-européennes, – donc apparemment sans rapport – nous répondrons simplement qu'il y a une parenté originaire fort ancienne entre ces langues (latin, grec, allemand, sanscrit) et lesdites langues sémitiques (akkadien, syriaque, éthiopien, arabe, hébreu), sans oublier les langues chamito-sémitiques (pulaar, égyptien, libyco-berbère, etc), dont nous avons retrouvé bien des racines communes qui relèvent d'une Tradition unique et d'une langue unique, remontant au début du présent manvantara, et que l'on appelle « racines universelles ». (vestiges de la langue « solaire », dite « syriaque » [sûriyâniya]).

n.31 Sans rien retirer de notre assertion, nous voulons dire par « affirmations répétées » : affirmation successives, car il est évident que René Guénon n'a pas passé son temps à répéter qu'il y avait une Tariqa akbariya aux Indes. Nous espérons être un jour plus à l'aise pour apporter au moins un élément de preuve au sujet de l'existence de cette Tariqa à « dominante » akbarienne.

 

Références épistolaires

(pp. 45, 46, 47 de notre article).

Voici la traduction inédite d'un extrait de cette lettre de 1907 (3) :

« Il y a environ 14 ans, j'ai vu en songe l'image d'un homme inconnu... Et voilà qu'en lisant maintenant la biographie d'Ibn 'Arabi écrite par l'un de nos collaborateurs arabes, je le reconnais : c'était bien lui. Je n'ai jamais parlé de mon rêve, pour la simple raison que c'était une énigme dont la clé me faisait défaut. Jusqu'à un détail dans l'œil, la couleur des vêtements qu'il portait habituellement, la nuance exacte de ses cheveux et de son teint, tout y était... » (4)

(p.47 de notre article).

A propos de la fondation de l'Akbariya à Paris, voici la traduction de la lettre de septembre 1911 écrite en Suède en arabe, traduite par Nyberg en suédois et que nous retranscrivons en français :

« Pour ce qui concerne la France, je veux dire Paris, beaucoup de nos amis ont embrassé l'Islam, tel 'Abdel Wahidet Abdel Halim. (5) – La grande majorité appartient aux milieux cultivés, littéraires et libéraux, mais aucun aux milieux politiques – J'ai eu assez à faire à de telles gens sans parler de l'expérience que j'ai faite avec le Docteur Insabato. Ils sont entrés en Islam par amour pour le plus grand Cheikh, Muhyi-d-Din Ibn 'Arabi – qu'Allah soit satisfait de lui – et par inclination pour l'ordre des Malâmatis. Pour eux la clé de l'Islam est la doctrine de l'Unité [Enhetslära] conformément au système « philosophique » de l'Ishrâq [illumination du cœur], autrement dit : l'Unité dans la multiplicité et la multiplicité dans l'Unité (…)

Enfin nous avons avec l'aide du TRÈS HAUT fondé la société AL AKBARIYA à Paris dans la nuit du vendredi 26. Nous n'avons point fait de publicité. On ne peut entrer dans ladite Société que par cooptation et nous n'accordons notre investiture qu'après un sévère contrôle. »

 

Jean FOUCEAUD

 

NOTES

1.    cf. ce qu'à écrit Sheikh Abdu-l-Hedi :

« Ogni qualvolta retroverete in Oriente un uomo superiore per carattere e sapere potete esser quasi sicuri di trovarvi alla presenza di un Sciàdilita. » c'est-à-dire :

« Chaque fois que vous rencontrez en Orient un homme supérieur par le caractère et le savoir vous pouvez être presque sûr de vous trouver en présence d'un Shâdhilite. » (Il Convito 1907, Anno IV, série 1, p. 108).

2.    Axel Gauffin, op.cit. t.II, p. 161.

3.    Comme pour toutes les citations extraites d'Axel Gauffin dans notre article de VLT n°72, c'est nous qui traduisons.

4.    Gauffin, op.cit. t.II, p. 143.

5.    Ce dernier reste non identifié à ce jour. Quant à 'Abdel Wahid, tout le monde aura reconnu René Guénon.

 

 

*

*  *

  

ANNEXE 1

Mise au point :

 

Malgré mes études parues à VLT, en 1998-99, concernant la date probable d’initiation de René Guénon (par l’intermédiaire d’Aguéli), ceux qui paradent dans le microcosme de l’ésotérisme parisien, continuent à parler de 1912 (ce qui est faux !) non sans mauvaise intention, car cela leur permet de faire gratuitement le rapprochement entre son mariage en juillet 1912 et sa date d’initiation; ainsi on essaie d’amalgamer :

- son mariage catholique

- son initiation soufie

- l’appartenance maçonnique (le tout étant incompatible selon le milieu catholique de l’époque), en soulignant évidemment la supposée duplicité de René Guénon et sa dissimulation vis-à-vis de son épouse et de sa belle-famille.

 

On retrouve bien sûr au premier rang de cette malveillance un certain Jean-Pierre Laurant, suivi de tous ses thuriféraires parmi lesquels on compte - hélàs - un certain Abdelwadoud Gouraud dans sa dernière traduction malgré notre mise en garde après sa conférence à la Grande Mosquée de Paris il y a quelques années.

 

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Rappelons donc que la première mention d’une appartenance au taçawwuf est faite par Aguéli en septembre 1911, que Cheykh Mustafa parle aussi de 1911 et que René Guénon lui-même écrit une lettre à un correspondant en nouvelle-Zélande en 1911 également en signant Abdelwahid (cf. numéro spécial de Science Sacrée 2003).

Mais entre-temps, on a découvert une lettre de René Guénon à son médecin Tony Grangier parlant de rattachement en 1910 (lettre du 28 Juin 1938) : « …mon rattachement aux organisations initiatiques islamiques remonte à 1910 [souligné par Guénon]… »

D’où notre mise au point actuelle. Nous n’avons jamais dit que René Guénon n’était pas déjà rattaché avant (il parle d’organisations initiatiques au pluriel); dans une lettre de 1948 il parle de rattachement « …depuis bien près de 40 ans… », soit 1909 ou 1910.

Pour notre part nous avons seulement essayé de montrer que l’effet de ce rattachement avait culminé avec la baraka chadhiliya venant du Cheykh Elish El Kébir - considéré comme le pôle de son époque - et par l’intermédiaire du Cheykh Abdulhédi al Maghribi ’Uqayli (idée que nous avait suggérée M. Patrice Brecq dès 1990, notant l’excellence du premier article de Guénon dans la revue La Gnose de 1911- « La Prière et l‘Invocation » - , ce qui nous porte à croire que c’était juste après son rattachement.

Après, Monsieur Gilis peut parler de rattachement en 1910 (en effet Guénon ne cite pas Aguéli dans sa lettre de 1938), ce n’est pas impossible mais qu’en sait-il à part ce que nous en avons écrit nous-mêmes ?!

Rappelons qu’Aguéli est revenu en France dès Avril 1910, mais il n’a pu rencontrer Guénon (sans doute avec P. Genty, chez Dujols) au plus tôt que pendant l’été 1910 voire fin 1910.

Avant, il aurait pu être rattaché par Champrenaud, mais celui-ci ne nous semble pas être

mutaçawwifavant le retour d’Aguéli en France après une absence de huit ans (1902 ~ 1910).

Faut-il rappeler que nous ne réduisons pas la richesse spirituelle de René Guénon à la somme de ses rattachements ? Car il a bénéficié d'autres grâces divines (qu'a bien vues M. Gilis dans son curieux ouvrage « L'Héritage Doctrinal de Michel Vâlsan ») auxquelles il fait une discrète allusion [ishâra] dans la suite de sa lettre de 1938 au Dr Grangier : »...cela n'empêche absolument rien d'un autre côté ».

Il y aurait aussi de curieuses considérations à faire sur l' « Islam caché » (par ex. celui des rijâl al-ghayb) qui heureusement (et contrairement aux turûq) échappe totalement à l'emprise du monde moderne et à ses persécutions. Mais ceci ne relève pas du domaine public. (cf. René Guénon : « Mes sources ne comportent point de références »).

 

Jean Foucaud, mars 2013

 

 

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ANNEXE 2 :

LES RATTACHEMENTS DE RENE GUENON

 

Ils sont de plusieurs sortes :

 

- il y a les rattachements à des organisations pseudo-initiatiques comme l’Ordre Martiniste (1907) ou l’Eglise Gnostique (1909) sur lesquelles Guénon ne se fait pas d’illusions mais qu’il voulait vérifier,

 

- il y a le rattachement à des organisations authentiques comme la Franc-Maçonnerie en 1907 (car on ne peut y entrer avant sa majorité) suivi de l’entrée dans la Maçonnerie opérative à une date impossible à déterminer. On peut supposer que cette appartenance a fait de Guénon le dernier Maçon opératif de France, hélàs ! S’ajoute éventuellement son initiation au Compagnonnage en tant que Compagnon Imprimeur (le seul indice qu’on possède est que Guénon a signé une fois un compte-rendu sous le nom de « Le Liseur »)

On peut situer vers 1910 son rattachement à la HB of L (Hermetic Brotherhood of Luxor) peut-être par l’intermédiaire de F.-Ch. Barlet (On remarquera que les trois premières lettres de ce double prénom correspondent à « Frère de la Communauté Hermétique »).

A la même époque il y a les divers rattachements aux organisations initiatiques islamiques (voir « Annexe 1 ») et, éventuellement, en 1911 aussi le rattachement à un maître taoïste.

Malgré les connaissances initiatiques de Guénon dans la Kabbale, l’Hindouisme et l’Esotérisme chrétien, on ne peut pas en inférer un rattachement respectif.

 

- il y a son investiture mystérieuse au sein de l’OTR (Ordre du Temple Rénové) dès 1908 et l’instruction particulière reçue auprès de Sayyidunà Al Khidhr (wallàhu a’lam).

 

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PROBLEMES POSES PAR LA MULTIPLICITE ET L’HETEROGENEITE DES RATTACHEMENTS

 

On a vu que Guénon a reçu plusieurs rattachements différents à la fois, ou qu’il les cumulait en très peu d’années. Apparemment, il ne mélangeait pas les formes traditionnelles mais ne pratiquait pas non plus l’exotérisme correspondant à ces rattachements. Sans doute était-il déjà R+C et, en tant que tel, au-dessus des formes particulières. Ou bien, comme Jean Reyor le fera remarquer plus tard, cumulait-il des rattachements sans y voir d’interdit ni d’incompatibilité et qu’il vaut mieux « avoir plusieurs cordes à son arc’ », quitte plus tard comme Reyor à revenir en arrière ou à privilégier une forme traditionnelle à sa convenance (cf. lettre de René Guénon à Galvao du 12/11/1950 : « … pour le rattachement à plusieurs organisations, …, deux sûretés valent mieux qu’une. »)

 

Maintenant, vu le statut exceptionnel de Guénon, ne bénéficiait-il pas d’une dispense extraordinaire ? En effet, seuls les êtres délivrés de leur vivant sont dispensés (temporairement) de l’astreinte légale (rites et prières) ; voir là-dessus la note - bien oubliée- de Michel Valsân dans Etudes Traditionnelles 1953 n° 307, p.131, note 3 dans sa traduction du chapitre 45 des Futûhât.

 

On peut penser aussi que les Afrâd, de par leur statut de naissance (cf. Michel Valsân : « Les matrices de la providence avaient formé son entité de façon précise. » ET 1951) parviennent directement à Dieu sans passer par les organismes officiels (Eglise, Zaouias, etc…). C’est un statut d’exception qui explique que Guénon ne pratique pas immédiatement une religion particulière. (« Ma Vérité est d’origine divine, obtenue par révélation, impersonnelle, détachée et sans passion »).

 

Wallàhu a’lam…

 

Jean Foucaud, mars 2013.

 

 

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Note du Blog :

 

Cette étude est mise en ligne ici avec l’aimable autorisation de son auteur M. Jean Foucaud, et concerne l'article : Le Musulman, Cheykh 'Abdu-l-Hedi al-Maghribi ‘Uqayli, Vers la Tradition n°72 Juin-Juillet-Août 1998.

 

Nous avons rajouté les : Notes complémentaires sur le 1er chapitre consacré à John Gustave Agelii (cf. VLT N°72), Vers la Tradition, n°73, Septembre - Novembre 1998, ainsi que des annexes 1 et 2 inédit.

Et tenu compte des : Errata & corrigenda (VLT N°72), Vers la Tradition, n°73, Septembre - Novembre 1998.

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'AbdelSalam 12/03/2015 01:01

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