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Publié par Abdoullatif

De la précipitation à recevoir le commandement chez ceux qui s’adonnent aux exercices spirituels.

 

Il en est de même pour ceux qui pratiquent des retraites spirituelles (khalawât) et l’ascèse (riyâdât), et qui sollicitent la maîtrise avant même que Dieu ne leur ait ouvert une des portes de Sa servitude (‘ubûdiyya) ; ceux-ci s’attachent à suivre la voie de la vérité (çidq) mais ne se réfèrent pas à l’Envoyé de Dieu – sur lui la grâce et la paix – comme leurs prédécesseurs ; bien au contraire, ils se livrent à des mensonges au sujet de Dieu en lui attribuant des règles qu’ils ont eux-mêmes établies. Puis, ils se justifient en affirmant qu’ « il n’y a pas d’agent (fâ’il) en dehors de Dieu » et que « c’est Lui le Très-Haut, qui fait parler Ses serviteurs ». Dès lors, un tel serviteur devient un ash’arite et un « janséniste » (majbûr). Il prétend que « tout ceci est bien, puisque je n’avais d’autre but que de corroborer telle tradition louable et que je n’ai pas vu de moyen plus efficace pour ce faire que de l’attribuer à Dieu le Très-Haut, ce qui est une réalité, puisqu’elle est une création du Très-Haut qu’Il a exprimée (litt. « fait passer par », yujrî) par ma bouche (litt. : langue) ! »

 

Tout ceci, il ne se le dit qu’à lui-même et à personne d’autre ; mais quand il est en compagnie d’autres personnes, il leur suggère que cela lui est venu de Dieu à la manière dont ces choses arrivent aux protégés de Dieu.

 

Et lorsque l’ange lui remet en souvenir la parole de Dieu – exalté soit-Il - : Qui donc est plus inique que celui qui profère des mensonges au sujet de Dieu et prétend avoir reçu une révélation alors que rien ne lui a été inspiré ? Ou que celui qui prétend pouvoir faire descendre cela même que Dieu a révélé ? (Cor.6.93), il l’interprète, en accord avec lui-même, en disant : « Ce verset ne me concerne pas mais s’adresse aux gens qui ont des prétentions (da’wa), c’est-à-dire ceux qui s’attribuent les actes à eux-mêmes ; en effet, Dieu emploie le terme « profère », c’est-à-dire qu’Il attribue l’acte d’inventer à celui qui prétend (que l’action est la sienne). Or, moi, je soutiens au contraire que les actes n’appartiennent qu’à Dieu – exalté soit-Il – et non à moi : c’est donc Lui qui parle par ma bouche. Ne vois-tu pas que le Prophète lui-même – sur lui la grâce et la paix – affirme qu’en prière (çalât) Dieu dit par la bouche de Son serviteur : Dieu écoute celui qui Le loue ? Il est de même ici ! De plus, Dieu a bien dit : prétend avoir reçu une révélation…, c’est-à-dire que ce serviteur s’est attribué le propos ; mais qui suis-je pour pouvoir dire « moi » (ilayya) alors que c’est Dieu qui parle et Dieu qui écoute ? Enfin, cet illusionné prétend pouvoir faire descendre cela même que Dieu a révélé ; mais je ne soutiens pas cela, au contraire, je prétends que tout ce qui descend vient de Dieu Seul ! » C’est ainsi qu’en devisant par-devers lui, il profère bel et bien un mensonge au sujet de Dieu tout en embellissant son action viciée.

 

Le diable ne se présente à l’homme que selon ce qui est conforme à sa nature.

 

Voici donc comment Iblîs a insufflé à ces deux catégories un principe valide en le leur abandonnant ; il en reste une autre qui procède à un « apprentissage individuel » (fiqhan nafsiyyan) : si l’homme n’est pas circonspect vis-à-vis de ses pensées (khawâtir) et manque de discrimination au point de ne pas savoir distinguer ce qui relève de l’inspiration (ilqâ) diabolique (même s’il s’agit d’une chose juste) de l’inspiration venant de l’ange et de l’âme, et s’il n’est pas en mesure de discerner entre les deux de façon correcte, (alors mieux vaut) qu’il n’agisse pas car il ne réussira jamais !

 

Car le diable ne s’adresse à chaque groupe qu’en fonction de ses tendances dominantes : ce qu’il espère des gens pieux (çâlihin) c’est qu’ils ignorent ce qui vient de lui et que, dans leur ignorance, ils l’attribuent à Dieu puisqu’ils ignorent par quelle voie l’information leur est parvenue ; c’est comme si Iblîs, satisfait de leur degré d’ignorance, les savait en son pouvoir. Il ne cesse de les séduire graduellement à travers leurs bonnes actions elles-mêmes jusqu’à ce qu’il parvienne à leur faire prêter foi aux pensées qu’il leur suggère et à leur faire croire qu’elles viennent de Dieu. Ainsi, les dépouille-t-il de leur religion (dîn) à la façon dont un serpent abandonne sa peau. N’as-tu jamais que la peau dont le serpent s’est dépouillé n’en conserve pas moins la forme de celui-ci ? Eh bien, dans le cas qui nous occupe, la chose n’est pas différente !

 

C’est sous l’aspect d’un vieillard qu’Iblîs vint trouver Jésus – sur lui la paix – car le diable n’a pas accès au for intérieur des prophètes – sur eux la paix – si bien que toutes leurs pensées (khawâtir) sont d’origine seigneuriales (rabbâniyya), angélique (malakiyya) ou subtiles (nafsiyya) et il n’y aucune place pour lui en leur cœur. Pour ce qui est des saints, qui sont également préservés de toute éternité (litt. : dans la Science divine), leur état est partiellement comparable au leur en ce qu’ils bénéficient d’une protection (‘içmâ) à l’égard de ce que le diable leur insuffle mais ils ne sont pas protégés pour autant de la venue de ces pensées à leur esprit. Le saint qui est l’objet de la Sollicitude Divine (al-mu’tanâ bihi) distingue, grâce à un signe (‘alâma) qui lui est communiqué par Dieu, ce qui relève d’une inspiration satanique : la raison de cette différence (entre prophètes et saints) est que ces derniers ne légifèrent pas, alors que les prophètes sont chargés de légiférer, et c’est pour cette raison que leur for intérieur est hors d’atteinte (du Diable).

 

Iblîs demanda donc à Jésus – sur lui la paix - : « Ô Jésus, dis : « il n’est d’autre divinité que Dieu ». » Il aurait certes tiré une grande satisfaction s’il lui avait obéi ne serait-ce que dans cette proportion. Mais Jésus – sur lui la paix – lui répondit : « Je vais dire : « il n’est d’autre divinité que Dieu » mais pas parce que tu l’as dit », si bien que le Diable s’en revint dépité.

 

A partir de là, tu feras désormais la différence entre savoir une chose et avoir foi en elle et tu sauras que la félicité réside dans la foi, laquelle consiste à dire ce que tu sais, mais en tant qu’information provenant de l’ultime (litt. : ton second) Envoyé qui n’est autre que Muhammad – sur lui la grâce et la paix – et non en tant que provenant du premier Envoyé, c’est-à-dire de Moïse – sur lui la paix – ni de ta propre science. Alors, on te reconnaîtra la foi et tu seras promis à la félicité. Mais si tu dis cela, non sur la foi de ce qu’il a dit, mais simplement en feignant d’y croire, c’est que tu es un hypocrite.

 

Dieu – exalté soit-Il – a dit : Ô vous qui avez la foi croyez en Dieu et en son Envoyé, au Livre qui a été révélé à Son Envoyé et aux Ecritures qui ont été révélées avant lui (Cor.4.136) par référence aux gens du Livre qui n’ont affirmé ce qu’ils avaient affirmé qu’en se conformant à l’ordre donné par les prophètes antérieurs, Jésus ou Moïse, ou encore en se référant à ceux qui avaient foi en des Ecritures antérieures. C’est pourquoi Il S’est adressé à eux en ces termes : Ô vous qui avez la foi en précisant croyez (en tous) Mes prophètes et soutenez qu’il n’est de divinité que Dieu pour l’avoir entendu de Muhammad – sur lui la grâce et la paix – et non parce que vous le saviez ou parce que vous aviez foi en votre premier prophète. Ainsi aurez-vous doublement la foi ! Ainsi aurez-vous une double récompense !

 

(Muhyî-d-Dîn Ibn Arabî - al-Futûhât al-Mekkiyyah – Chap.55 : al-khawâtir al-shaytâniyya, traduit par A. Penot)

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