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Publié par Abdoullatif

michel-valsan 1Notice introductive.

 

Pendant nos recherches portant sur les manuscrits du Cheikh al-Akbar Ibn ‘Arabî, il nous est arrivé plusieurs fois de tomber sur des copies d’un petit écrit, intitulé wasiyyah = « conseil », adressé par le maître à un personnage de ses relations dont il n’indique pas le nom, mais qu’il qualifie courtoisement de « frère saint le plus noble » (al-akh al-walî al-akram).D’après les paroles introductives nous comprenons que celui-ci avait désiré avoir de la main du Cheikh al-Akbar un texte spécialement rédigé pour lui, désigné comme tadhkîrah = « mémento », qu’il voulait toujours porter sur lui ; il avait aussi spécifié qu’il entendait que le document devait lui servir, chaque fois qu’il l’aurait sous les yeux, à se rappeler le Cheikh et à faire alors des prières pour lui. Tout en reconnaissant que l’attente de son solliciteur ne se trouvera pas satisfaite par le texte livré, l’auteur déclare qu’il entend bien bénéficier des prières promises…

 

La wasiyyah rédigée en ces conditions contient une série de rappels de notions traditionnelles, de recommandations spirituelles et rituelles utiles pour la vie quotidienne d’un homme qui est consacré à Dieu, tout en vivant dans le milieu commun ; d’après certaines indications qui lui sont données ici, il est probable que cet homme exerçait quelque commerce et avait aussi affaire avec les autorités publiques.

 

Ainsi que l’auteur le précise en sa conclusion, dans tout ce qu’il vient d’indiquer il n’y arien qui ne dérive de l’enseignement prophétique authentique. Mais on comprend aussi que le choix et la forme même de ses directives constituent une adaptation au cas particulier du destinataire ; cet écrit a aussi une certaine valeur exemplaire.

 

La dernière phrase du texte où l’auteur donne lui-même son nom complet mentionne aussi comme date du document l’année 624/1227. Ceci correspond à la dernière phase de la vie du Cheikh al-Akbar pendant laquelle il était établi à Damas (il y est mort en 638/1240).

 

Le texte ne semble pas avoir été publié jusqu’ici. O. Yahya, Hist. Et class. De l’œuvre d’Ibn ‘Arabî, R.G.826, sous le titre principal R. fî al-Wa’z li-ba’d ahbâbihi : « Epître contenant une exhortation faite à l’un de ses bons amis », en signale 6 manuscrits ; notre traduction a utilisé de façon occasionnelle un septième trouvé à Tunis, Wataniyyah 2284 fol. 6b. –8a. où il est titré Ba’d min wasâyâh al-Shaykh etc. = « Quelque chose des Conseils du Cheikh al-Akbar », corroboré aveccelui de Berlin 3996, Spr. 743/6 fol. 24b. –25b, où il est appelé Wasiyyah al-Shaikh al-Akbar. Les deux copies utilisées, malgré des différences de détail de l’une à l’autre dans certaines phrases, ne présentent aucune difficulté pour l’établissement du texte.

 

MICHEL VÂLSAN.

 

 

Au Nom d'Allâh, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux !

 

Ma réussite n'est que par Allâh ! A Lui je me remets et vers Lui je reviens !

 

Louange à Allah et salut à ceux de Ses serviteurs qu'Il S'est choisis, ainsi qu'au frère saint le plus noble !

 

Tu m'as demandé - qu'Allâh t'assiste et te confirme quant à ce qu'Il t'a mis à charge (par Sa Loi) – « de te rédiger du trait de ma main un texte de mémento (tadkhirah) qui te fasse penser à moi, afin que tu pries pour moi chaque fois que tu le trouveras ». Or, même si ton but aura été en fait tout autre que ce que j'ai mentionné ici, le pauvre (que je suis) n'aura toutefois rédigé le texte que par désir de s'assurer tes prières pour lui... Qu'Allah nous fasse profiter nous et vous de sa Toute-Puissance. Amîn.

 

Mon saint ami, pratique le dhikr d'Allah en tout état, car il réunit tout le bien.

 

Sois toujours préparé à accueillir de bonne grâce ce qu'apporte le décret divin, car ce qu'Allâh a prévu arrive et le contentement a ce sujet est profitable.

 

Sache que tu as à répondre de tes mouvements et de tes arrêts – quant à ce pourquoi tu t'es mu et quant à ce pourquoi tu t'es arrêté ; par conséquent, occupe-toi, en tout moment, de ce qui, dans le moment même, est le plus important pour toi, et de ce qu'Allah t'a mis à charge comme œuvre pour ce moment.

 

Évite les activités superflues.

 

Tu dois obéissance à Allâh et obéissance à Son Envoyé - qu'Allah lui accorde Ses grâces unitives et salvifiques - de même à celui qu'Allâh a chargé de nous gouverner : acquitte-toi de l'obéissance que tu dois à celui-ci, et ne lui demande pas de comptes quant à ce que lui-même te doit à toi.

 

En tout état de cause prie en faveur de ceux qui s'occupent de nos affaires, prie pour qu'ils agissent bien à leur propre sujet et à notre sujet, car si ceux-ci agissent bien quant à eux-mêmes, nous ne verrons nous arriver à nous autres que de bonnes choses.

 

Aie toujours un préjugé favorable à l'égard des Musulmans et une bonne intention à leur sujet ; agis parmi eux selon tout ce qui est bien.

 

Quand tu te couches n'aie dans ton coeur rien de mauvais à l'égard de qui que ce soit, ni rancune, ni haine.

 

Prie pour le bien de celui qui a été injuste envers toi, car celui-ci t'a préparé du bien pour ta vie future : si tu pouvais voir ce qu'il en est réellement, tu te rendrais compte que l'injuste t'a fait vraiment du bien pour la vie future. Alors, la récompense du bienfait ne doit être que le bienfait (1) (prie donc pour le bien de celui qui t'a réservé un bien) ; du reste, le bienfait dans la vie future est permanent. Ne perds pas de vue cet aspect des choses, et ne sois pas trompé par le fait des dommages qui te résultent ici-bas par l'injustice dont tu es l'objet : il faut considérer cet inconvénient comme le médicament désagréable que doit absorber le malade parce que celui-ci sait quelle utilité il en tirera finalement. L'injuste joue un rôle équivalent : prie donc pour qu'il ait tout bien !

 

Sois en éveil au sujet d'Allâh – qu'Il soit exalté – surtout quand tu parles, car auprès de toi il y a un « veilleur préparé » (raqîb ‘atîd) (2) que ton Seigneur a chargé de toi : ne lui fais inscrire que du bien !

 

Abstiens-toi d'attaquer les gouvernants de nos affaires, car ils sont les lieutenants d'Allâh, et leurs cœurs sont dans la main d'Allâh qui les fait se tourner vers nous quand Il veut. Occupe-toi d'Allâh dans la main de qui se trouve la bride de leur cœur. Ne sois pas arrêté par leurs individualités car le respect (qui leur est dû) est en raison de la fonction où ils ont été placés par Allâh ; sans le degré fonctionnel il n'y aurait pas à observer quelque différence entre les hommes.

 

Gagne ton pain, et (le cas échéant) pose question aux « Gens du Dhikr » d'entre les savants par Allâh (3), au sujet de ce que tu ne connais pas (quant aux règles de droit concernant les activités commerciales) car le commerçant honnête sera rassemblé le jour de la résurrection avec les prophètes, les confirmateurs et les martyrs.

 

Astreins ton âme à la pudeur devant Allah et devant les anges qui séjournent avec toi d'entre ceux qui se succèdent chez toi (4).

 

Fais que ta compagnie soit avec Allâh – qu'II soit exalté – et accompagne ce qui est autre qu'Allâh avec cette compagnie d'Allâh.

 

Fais aumône de ton honneur, chaque matin, à toutes les créatures d'Allâh (5).

 

Le soir fais la prière des funérailles au bénéfice de tous les Musulmans et Musulmanes morts dans la journée. Tu atteindras par cela beaucoup de bien (6).

 

Lorsque tu accomplis la prière du Maghreb fais deux rakates d'istikhârah (demande du meilleur parti) quotidienne et constante. Et fais cela en tant qu'istikhârah générale, telle que je vais te la dire. Tu feras l'invocation suivante après les deux rakates dont je parle :

 

« Allâhumma, je T'invoque au sujet de ce qui est  le meilleur, en raison de Ta Science, je sollicite Ton arrêt prédestinateur, en raison de Ton Pouvoir, et je demande Ta faveur immense, car Tu peux, alors que moi je ne puis rien, Tu sais, alors que moi je ne sais pas, et c'est Toi le Savant par excellence des choses cachées !

 

Allâhumma, si Tu sais que tout ce que j'agis à mon propre sujet et au sujet d'autrui, et que tout ce que fait autrui à mon sujet (au sujet de mon conjoint, de mon enfant et de ce que je possède) sera bon pour moi dans ma religion, ma vie et dans mon issue finale, depuis cette heure-ci jusqu'à l'heure pareille du jour suivant, destine-le-moi, facilite-le-moi, puis accorde-moi en cela la bénédiction.

 

Et si Tu sais que tout ce que j'agis à mon propre sujet et au sujet d'autrui, et toute ce que fait autrui à mon sujet, quant à ma religion, ma vie et mon issue finale, depuis cette heure jusqu'à l'heure pareille du jour suivant, est mal pour moi, détourne-le de moi et détourne-moi de lui et destine-moi le bien où que ce soit, facilite-le-moi, puis accorde- moi en cela la bénédiction ».

 

Si tu fais cela tu verras beaucoup de bien et toujours, et tu seras sûr d'Allah en tout ce qui procédera de toi ou d'autre que toi, à cause de toi.

 

*

*  *

 

Sache, mon saint ami, que j'ai vu l'Envoyé d'Allâh en songe, dans l'année 599 à La Mecque dans une vision de longue durée et que je l'ai entendu prononcer alors la prière suivante que j'ai retenue dans ma mémoire ; les mains tendues il disait:

 

«  Allâhumma fais-nous entendre du bien, fais-nous voir du bien ! Qu'Allah nous pourvoie de la préservation et la rende permanente ! Qu'Allah réunisse nos cœurs dans la crainte sanctifiante, et qu'II nous fasse réussir en ce qu'll aime et en ce dont Il est content ».

 

Puis il récita les Versets Conclusifs de la sourate de la Génisse (7).

 

Observe la pratique – et qu'Allah le Très-Haut t'y assiste – de 4 rakates avant la prière du Zuhr et 4 après elle, et dis après la salutation finale de la prière du maghreb et de celle du Subh (8), et avant de parler:

 

« Allâhumma sauve-moi du Feu ! » (7 fois).

 

De même veille à dire matin et soir ceci:

 

« Je me réfugie en Allâh l'Oyant et le Savant contre Satan le lapidé ! » (Puis les versets suivants qui sont les « conclusifs » de la sourate du Rassemblement (9) :

 

« Lui est Allâh, pas de dieu si ce n'est Lui, le Connaissant de l'invisible et du visible, le Tout-miséricordieux le Très-miséricordieux !

 

Lui est Allâh, pas de dieu si ce n'est Lui, le Roi, le Très-Saint, le Salutaire, le Fidèle, le Protecteur, le Très-Fort, le Réparateur, le Superbe ! Gloire à Allâh au-dessus de ce qu'ils Lui associent !

 

Lui est Allâh, le Créateur, le Producteur, le Formateur ! A Lui les plus beaux Noms ! Ce qui est dans les Cieux et la Terre Le glorifie, et Lui, Il est le Très-Fort, le Sage ! ») ».

 

Cela est à dire trois fois, et chaque fois comme je viens de te le dire (10).

 

Je ne t'ai informé ainsi de rien qui ne vienne de l'enseignement authentique de l'Envoyé d'Allâh - qu'Allâh lui accorde Ses grâces unitives et Ses grâces salvifiques. Et c'est Allâh qui assure la réussite. Pas de Seigneur autre que Lui.

 

Ceci est la fin du conseil.

 

Qu'Allâh nous accorde la meilleure fin à nous et à tous les Musulmans ! Qu'Allâh accorde Ses grâces unitives et Ses grâces salvifiques à notre maître Muhammad et à sa famille et tous ses compagnons ! Louange à Allâh le Seigneur des Mondes !

 

Ceci fut écrit par Muhammad ben ‘Alî ben Muhammad Ibn al-‘Arabî at-Tâ'iyy al-Hâtimî –  qu'Allah lui accorde la meilleure fin à lui, à ses deux parents et à tous les Musulmans – dans l'année 624 (11).

 

Muhyi-d-Dîn Ibn ‘Arabî.

Traduit de l'arabe et annoté par

Michel Vâlsan.

 

(1) Cf. Coran 55, 60.

(2) Cf. Coran 50, 18.

(3) La notion des Gens du Dhikr (Rappel) dérive de Coran 16, 43 et 21, 7. Il s’agit plus exactement de ceux qui ont la mémoire sûre et complète de l’enseignement sacré.

(4) Il s’agit des anges préposés aux affaires humaines qui se succèdent jour et nuit dans notre monde.

(5) L’auteur précise dans le chapitre 560 des Futûhât qu’il y a lien de dire chaque matin ceci : « Allâhumma, je fais aumône de mon honneur à Tes serviteurs ! Allâhumma, celui qui me lèsera ou qui fera à mon sujet une choses qui pourrait être portée devant la justice, je Te prends à témoin que j’ai par avance renoncé à toute plainte contre lui à ce sujet dans ce monde et dans l’autre. »

(6) Cette sorte de prière ne comporte point de rakates (avec leurs mouvements d’inclination et de prosternation) ; elle peut être faite de la façon suivante, en tenant compte de ce que dit le Cheikh al-Akbar au sujet de la prière ordinaire pour le mort, dans le chap.69 des Futûhât. – Celui qui prie est debout dans la qiblah, et fait quatre takbîrât (levées des bras en disant Allâhu Akbar !). Après la 1ère takbîrah on récite la Fâtihah, après la 2ème on fait la prière pour le Prophète (selon le texte prononcé dans le Tashahhud de la prière ordinaire), après la 3ème takbîrah on fait l’invocation spéciale pour les morts (dont le texte est libre) et après la 4ème takbîrah on fait une salutation finale : « Que la paix soit sur vous, ainsi que la miséricorde d’Allâh ».

(7) Coran 2, 285/286.

(8) La prière du zuhr est la première des cinq prières obligatoires après le passage du soleil à la méridienne, le maghrib en est la première après le coucher du soleil et le subh celle du début du matin avant le lever du soleil.

(9) Coran 58, 22/24.

(10) C’est-à-dire, ainsi qu’il ressort encore mieux d’une précision du chap. 360 des Futûhât, en prononçant la formule initiale de « prise en refuge en Allâh «  avant chacune des récitations de ces versets.

(11) Ici le copiste du manuscrit Tunis, Wataniyya 2284 ajoute : « Ceci est le texte qu’on a copié d’après le manuscrit de l’auteur – qu’Allâh soit satisfait de lui ». Celui de Berlin, Spr.743/6 dit : « Celui est le texte que j’ai trouvé en provenance de celui qui a copié le manuscrit de l’auteur, etc. ».

 

(Michel Vâlsan, Conseil à un ami, Revue Études Traditionnelles n° 409-410, Sept.-Oct. et Nov.-Déc. 1968).

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