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Publié par Abdoullatif

 

Michel Valsan mareLe Cheikh al-Akbar Muhyu-d-Dîn Ibn Arabî (né en 560/1165 à Murcie (Espagne), mort en 638/1240 à Damas) est l’auteur le plus important du Tasawwuf et l’un des plus abondants de toute la littérature arabe. Ses écrits se chiffrent par centaines, et certains atteignent des dimensions imposantes. Une Ijâzah(licence d’enseignement) conférée par lui au Sultan Al-Muzhaffar Bahâ’u-d-Dîn al-Ayyûbî, en 632/1234 (donc six ans avant sa mort) porte une liste de 290 titres (1), et l’auteur dit qu’ « il a fait mention seulement de ceux de ses ouvrages dont il a pu se rappeler, car il y en a un grand nombre : le plus réduit est de la dimension d’un cahier, et le plus volumineux dépasse cent tomes. » Des auteurs ont estimé que ses ouvrages seraient de l’ordre de 400 à 500 titres ; on est allé même, sans doute par manière hyperbolique, à parler de 1 000 ouvrages. En fait, d’après l’inventaire de Brockelmann, basé sur les catalogues des bibliothèques publiques et les éditions imprimées, on attesterait aujourd’hui, ainsi, l’existence de 239 ouvrages, chiffre qu’il faut réduire encore du fait de doubles titres repris séparément pour un même ouvrage ou d’attribution erronée au Cheikh al-Akbar, d’ouvrages appartenant à d’autres auteurs. Nous laisserons volontiers à d’autres la tâche de déterminer la liste des ouvrages écrits par le Cheikh al-Akbar, et d’établir l’inventaire de ceux qu’on atteste dans les manuscrits connus ou dans les éditions faites jusqu’ici. Ce qui est déjà évident, c’est l’immensité et la variété de cette œuvre qui, en comparaison avec les œuvres d’autres auteurs du Tasawwuf, est insuffisamment étudiée jusqu’ici du fait même de ses dimensions (2).

 

Or, ce qui domine dans cette œuvre, ce sont lesFutûhât, ouvrage encyclopédique constituant la synthèsede l’enseignement du Cheikh al-Akbar, et consistant dans 560 chapitres d’étendue fort variée, mais dont certainsatteignent les proportions de grands volumes. Dansl’édition de la Dâru-l-Kutubi-l-Arabiyyati-l-Kubrā(LeCaire 1329/1910), les Futûhâtsont réparties en quatre grosvolumes ayant les nombres de pages suivants : 763 + 804 + 567 + 571 = 2705 pages, format in-4° (3). Ceci équivaut àl’étendue de 300 traités ordinaires du même auteur, car laplupart de ceux-ci sont d’une dimension de huit pagesimprimées in-4°, ou vingt pages d’une édition in-8° moinsserrée (4). C’est dire qu’on a là autant de matière que dansles autres écrits du même auteur attestés commesubsistant aujourd’hui dans les manuscrits (5) ou imprimés.

 

Cette importance ressortira encore mieux si l’on tientcompte que beaucoup des petits ou des grands traités ontété repris par l’auteur, partiellement ou mêmeintégralement, dans le cadre des Futûhâtdont larédaction, s’étendant sur plus de trente ans de ladeuxième moitié de la vie du Cheikh al-Akbar (6), absorbaitprogressivement les éléments des écrits parallèles. A partcela, on trouve de nombreux renvois des autres traitésaux Futûhâtet inversement, de sorte que les autres écritsapparaissent comme des annexes naturelles de cetouvrage capital et synthétique de l’enseignement spirituelde l’Islam.

 

La richesse et la variété de contenu des Futûhâtest sans égale : on y trouve des exposés de doctrinesmétaphysique, théologique et jurisprudentielle, de cosmogonieet de cosmologie, sur la Science des Lettres, sur laconstitution de l’être humain, une eschatologie très développée, l’étude des rites institués, des pratiques et des techniques spirituelles, des états (ahwâl), des demeures(manâzil), des condescendances (munâzalât), des stations (maqamât), des typologies spirituelles prophétiques, les catégories et les fonctions ésotériques, des considérations cycliques et apocalyptiques, etc. Certains de ces points sont exceptionnellement développés, comme les parties sur les degrés du Souffle Rahmânien, les Noms divins, les moyens incantatoires (hajîrât), les Pôles, etc. Il n’y a presque pas de point de l’enseignement traditionnel islamique, aussi bien exotérique qu’ésotérique, qui n’ait trouvé une place dans cette Somme, et pourtant les Futûhâtsont tout autre chose qu’un ouvrage didactique ou une compilation. Tout y est profond et savant, mais tout y est basé « sur la connaissance intuitive et directe » de l’auteur, bi al-kashf, comme il l’affirme lui-même, ajoutant qu’il ne s’en rapporte jamais pour ses attestations à ce que d’autres ont pu dire sur les sujets dont il parle. Pour les choses inédites qu’il révèle d’habitude, il ne manque pas de souligner qu’il est le premier à en parler. Dans tous les domaines et sur toutes les matières, le Cheikh al-Akbar exerce ainsi un contrôle sur l’enseignement de ses prédécesseurs qu’il confirme ou rectifie, mais qu’il éclaire toujours d’une lumière nouvelle.

 

Il apparaît ainsi que l’étude de l’œuvre du Cheikh al-Akbar doit être centrée sur celle des Futûhât. Or, étant donné la richesse et l’étendue de cette œuvre même, il est nécessaire de commencer par une étude de ses textes liminaires, du plan de ses matières et de sa structure générale. Un tel travail comporte une traduction de certains textes et de la Table des Chapitres. Nous sommes en train de réaliser ce travail introductif à l’étude des Futûhâtet par là même à l’ensemble de l’œuvre du Cheikh al-Akbar.

 

(1) [L’Ijâzaha été publiée par Badawî sous le titre : Autobibliografía de Ibn Arabî(Al-Andalus, Vol. 20, Fasc. 1, pp. 107-128, Madrid-Grenade, 1955). L’autre autobibliographie, le Fihris, a été éditée par Korkis ‘Awwâd (Revue de l’Académie arabe deDamas, nos 3-4, 1954 ; n° 1 de 1955 et supplément nos 2-3, 1955), et par ‘Afîfî (Revue de la Faculté deslettres de l’Université d’Alexandrie, 1954, VIII).

Aucune de ces éditions n’est établie sur les manuscrits originaux ou les plus anciens, et on remarquera, d’autre part, que le nombre d’ouvrages mentionnés varie considérablement selon les documents consultés.]

(2) [En 1964, Osman Yahia a recensé 846 écrits attribués au Cheikh al-Akbar sous 1590 titres (Histoire et classification de l’Œuvre d’Ibn ‘Arabî, pp. 547-600) ; certains de ces écrits sont douteux ou apocryphes (ibid., pp. 74-75).]

(3) Pour donner une idée de ce que cela constitue, nous dirons que si l’on compte quatre pages de texte français in-8°pour une page d’arabe in-4°, la traduction de l’ensemble des Futûhât s’étendrait sur plus de 10 000 pages !

[L’édition critique d’Osman Yahia compte 14 volumes (1972-1991) ; elle s’arrête au chapitre 161 compris. Une édition complète en huit volumes aété publiée à Beyrouth en 1994.]

(4) Cf. la récente édition de Hyderabad (Decan, 1948), qui présente, en deux volumes in-8°, 29 de ces traités de dimensions ordinaires, allant de 7 à 92 pages d’une composition très espacée [désormais réunis en un volume sous le titre Rasâ’il].

(5) Nous parlons de ceux qui sont attestés d’après les catalogues des bibliothèques publiques. Beaucoup des ouvrages qui figurent dans l’Ijâzahou dans les listes des bibliographes orientaux, et dont on n’atteste pas de manuscrits, doivent se trouver dans des bibliothèques privées ou dans la main des hommes de la Voie (surtout quand il s’agit de traités réservés pour certaines catégories initiatiques).

(6) Exactement depuis 598/1201 jusqu’en 629/1231, mais un deuxième exemplaire écrit de la mainde l’auteur fut terminé en 636 (deux ans avant samort), et comme il le dit lui-même dans lesdernières lignes du texte imprimé, « cette nouvellecopie autographe contient des adjonctions par  rapport à la première. »

 

(Michel Vâlsan, Étude introductive pour la présentation et la traduction des Futûhât al-Makkiyyâh, inédite chez les Editions Traditionnelles)

Source : http://0380549479.free.fr/articles/ARTICLES/1-2/FUTUHAT/FUTUHAT.pdf

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