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Publié par Abdoullatif

Michel Valsan 1Le présent volume réunit tous les articles de René Guénon traitant spécialement de symboles traditionnels et non repris ou du moins épuisés complètement par des reprises ultérieures, dans ses propres ouvrages. Ces textes, de mêmes que la plupart de ceux qui restent encore à grouper autour de quelques autres idées d'ensemble, furent publiés entre 1925 et 1950 (1), dans des périodiques, et principalement dans Regnabit et dans Le Voile d'Isis devenu depuis 1936 Études Traditionnelles.

 

La forme un peu particulière des articles parus dans la première des publications susmentionnées exige quelques explications qui seront utiles en outre pour la bibliographie des écrits de René Guénon. Regnabit était une revue mensuelle catholique fondée en 1921 par le Père R. P. Félix Anizan, des Oblats de Marie Immaculée ; elle portait initialement en sous-titre la mention : « Revue universelle du Sacré-Cœur » et avait donné naissance à une « Société du Rayonnement intellectuel du Sacré-Cœur » qui était « patronnée par quinze cardinaux, archevêques ou évêques » et dont le secrétaire général était le R. P. Anizan lui-même. Parmi ses collaborateurs réguliers figurait Louis Charbonneau-Lassay, graveur et héraldistes, dont les travaux sur l'iconographie et l'emblématique chrétiennes devaient apparaître bientôt comme une des plus importantes contributions à la revivification contemporaine de l'intellectualité traditionnelle en Occident (2).

 

(1) Rappelons que René Guénon naquit à Blois le 15 novembre 1886 et mourut au Caire le 7 janvier 1951.

(2) L. Charbonneau Lassay, né en 1871 à Loudun (Vienne) où il mourut également le 26 décembre 1946, put réunir et faire paraître en volume, de son vivant, en 1940, une partie de ses travaux, dans Le Bestiaire du Christ (Desclée de Brouwer) ; ce premier ouvrage devait être suivit d'un Vulnéraire, d'un Floraire et d'un Lapidaire du Christ. On ne sait quand, ni par les soins de qui, tous ces trésors accumulés par un immense labeur et par la plus pure des passions verront le jour.

 

C'est amené par ce dernier que René Guénon vint y collaborer, en 1925, donc à une date où il avait déjà publié l'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, Le Théosophisme, L'Erreur spirite, Orient et Occident, L'Homme et son devenir selon le Vêdânta et L'Ésotérisme de Dante, travaux qui avaient développé les thèmes fondamentaux de son œuvre inspirée de l'enseignement oriental et nettement situé sa position intellectuelle de caractère ouvertement universel. Néanmoins, dans le cadre particulier de Regnabit, René Guénon devait se placer, ainsi qu'il le dira lui-même plus tard, « plus spécialement dans la « perspective » de la tradition chrétienne, avec l'intention d'en montrer le parfait accord avec les autres formes de la tradition universelle (1) ». Il y débuta, dans le numéro d'avril-septembre 1925, avec un article intitulé Le Sacré-Cœur et la légende du Saint Graal, et ensuite, à partir du numéro de novembre, il donna régulièrement des études qui concernaient surtout le symbolisme du Cœur et celui du Centre du Monde, c'est-à-dire en somme, les deux aspects micro et macrocosmique du centre de l'être. Les idées peu habituelles de l'enseignement de René Guénon trouvèrent cependant une faveur certaine chez le R. P. Anizan (2) et de précieux points d'appui documentaires dans les recherches de Charbonneau-Lassay : ces deux auteurs se rapportaient volontiers, à l'occasion, à l'autorité intellectuelle et au savoir de René Guénon (3).

 

(1) Voir plus loin note initiale en bas de page au ch. LXXIII : Le grain de sénevé. Du reste, dans un de ses premiers articles de Regnabit (A propos de quelques symboles hermético-religieux, déc. 1925, p. 27), René Guénon concluait ainsi, à propos de certains rapprochements qu'il venait de faire entre symboles chrétiens et symboles d'autres formes traditionnelles : « Nous espérons que nous aurons du moins, en signalant tous ces rapprochement, réussi à faire sentir dans une certaine mesure l'identité foncière de toutes les traditions, preuve manifeste de leur unité originelle, et la parfaite conformité du christianisme avec la tradition primordiale dont on trouve ainsi partout des vestiges épars. »

(2) En introduisant le premier article de René Guénon, le R. P. Anizan le présentait déjà dans les termes suivants : « C'est une frondaison aussi – et charmeuse autant que touffue – celle des vieux mythes qui ont fait la première éducation de l'humanité. Beaux sujets de la tradition primitive, ou belles poussées autonomes de l'esprit humain, ces légendes n'exprimeraient-elles pas à leur façon les traits du Christ que le premier homme dut annoncer à ses fils et que toutes les âmes d'instinct attendent ?

M. René Guénon voit dans le Graal – la coupe mystérieuse de l'un de nos romans mystiques – une figure du cœur aimant que le « Seigneur donna un jour à sainte Mechtilde sous le symbole d'une coupe d'or où tous les saints devraient boire le breuvage de vie » (Le Livre de la grâce spéciale, 1re partie, ch. XXII, n°41). Puisse tous les vieux mythes nous faire boire à la doctrine traditionnelle où les amis de Regnabit aimeront à retrouver une pré-manifestation du cœur de Jésus ».

(3) Signalant certaines insuffisances dans les travaux des historiens contemporains de la dévotion au Sacré-Cœur, Charbonneau-Lassay disait de son côté : « Dans le dernier fascicule de Regnabit, M. R. Guénon nous a parlé avec son incontestable autorité, de cette hermétique chrétienne dont il serait puéril de contester l'existence et le rôle important au moyen âge » (A propos de deux livres récents, numéro de nov. 1925).

 

Ainsi, très tôt après ces débuts à Regnabit, on s'aperçoit que la revue tente de s'orienter dans un sens délibérément plus intellectuel, et manifeste même une certaine ouverture à l'idée d'universalité traditionnelle, tout cela entouré naturellement de beaucoup de précautions doctrinales et terminologiques. Au début de 1926, la « Société du Rayonnement intellectuel du Sacré-Cœur » suivit elle-même la nouvelle orientation et se réorganisa pour mieux correspondre à son but qui se précisait comme un travail d'ordre doctrinal, « dans l'ordre de la pensée ». Un appel adressé aux Écrivains et aux Artistes, rédigé par le Père Anizan mais signé, entre autres, par L. Charbonneau-Lassay et R. Guénon lui-même, déclarait (c'est l'auteur du texte qui soulignera) : « Alors que dans le monde catholique, par une invraisemblable et trop réelle aberration, tout ce qui est Sacré-Cœur est par là même catalogué simple dévotion, nous sommes persuadés, nous, que le Sacré-Cœur apporte à la pensée humaine le mot de salut, le mot que nous devons inlassablement redire, le dernier mot de l'Evangile... De la Révélation du Sacré-Cœur – nous ne la datons point du XVIIè siècle – nous avons une idée très vastes, que nous croyons très exactes. Après Bossuet qui voyait dans le cœur du Christ « l'abrégé de tous les mystères du christianisme, mystère de charité dont l'origine est au cœur », nous pensons que la Révélation du Sacré-Cœur est toute l'idée chrétienne manifestée en son point essentiel, et sous l'aspect qui est le plus capable de saisir la pensée humaine. Loin de nous l'opinion, aussi erronée que répandue, que la Révélation du Sacré-Cœur est uniquement le principe d'une dévotion. Certes, la dévotion au Sacré-Cœur est belle entre toutes et, bien comprise, elle doit rayonner dans toute la vie chrétienne. Mais la Révélation du Sacré-Cœur déborde, et de beaucoup, le cadre d'une dévotion, si belle et si rayonnante qu'on la suppose. Directement et de sa nature, cette Révélation s'adresse à l'esprit, pour le mettre ou pour le remettre dans le sens de l'Évangile. Puisque le symbole est essentiellement une aide à la pensée – puisqu'il la fixe et puisqu'il l'entraîne – c'est à la pensée que s'adresse le Christ en se montrant dans un symbole réel qui, même aux peuples antiques, est apparu comme une source d'inspiration, comme un foyer de lumière. Rappel de son amour et rappel de son amour sous le symbole de son cœur, voilà qui est de l'ordre de l'esprit ; voilà qui nous ramène directement « sur la piste de l'Évangile ». Et de ce chef, nous estimons que la Révélation du Sacré-Cœur sera toujours d'une importance capitale... Nous ne pensons point que le Sacré-Cœur soit le salut du monde uniquement par la dévotion dont Il est l'objet. Le mal est d'une autre essence. C'est la pensée elle-même qui se déchristianise. En portant notre affirmation dans la zone de la pensée, nous avons conscience de la placer au point vital... » (Numéro de janvier 1926.).

 

Cependant, Regnabit était devenu l'organe de la Société à laquelle il avait donné naissance, et avec le numéro de mars 1926 la publication inscrivait effectivement en sous-titre : « Revue universelle du Sacré-Cœur et organe de la Société du Rayonnement intellectuel du Sacré-Cœur. » Mais, d'autre part, certaines réactions commençaient à se manifester, qui portaient d'ailleurs d'une façon curieuse sur l'objet même de la revue et de l'Association, plus précisément contre l'idée d'une Révélation du Sacré-Cœur. Les différents collaborateurs eurent ainsi alors à justifier, de différentes manières, mais inlassablement, leur but et leur programme (1). Pour ce qui est de René Guénon qui, dans ses études, citait souvent les données des autres formes traditionnelles d'Occident et d'Orient, et principalement de l'hindouisme, sa situation apparaissait, ce qui est facile à comprendre dans ses conditions, comme la plus critique. C'est ce qui explique d'ailleurs le fait, malgré tout étonnant, qu'il ne faisait jamais référence à ses propres ouvrages consacrés aux doctrines hindoues (2), alors que d'une façon générale c'est dans ces doctrines que son enseignement prenait surtout son point d'appui (3). Étant alors amené à expliquer lui-même sa méthode, il le fit dans les termes suivants, dans un post-scriptum à son article de février 1927 (A propos du Poisson), que nous citons ici, in extenso, vu son intérêt, même à d'autres égards, et d'autant plus que ce texte trouverait difficilement ailleurs une place appropriée (4) :

 

« Certains s'étonneront peut-être, soit à propos des considérations que nous venons d'exposer, soit à propos de celles que nous avons déjà données dans d'autres articles ou que nous donnerons encore par la suite, de la place prépondérante (quoique nullement exclusive, bien entendu) que nous faisons, parmi les différentes traditions antiques, à celle de l'Inde ; et cet étonnement, en somme, serait assez compréhensible, étant donnés l'ignorance complète où l'on est généralement, dans le monde occidental, de la véritable signification des doctrines dont il s'agit. Nous pourrions nous borner à faire remarquer que, ayant eu l'occasion d'étudier plus particulièrement les doctrines hindoues, nous pouvons légitimement les prendre comme terme de comparaison ; mais nous croyons préférable de déclarer nettement qu'il y a à cela d'autres raisons plus profondes et d'une portée tout à fait générale. A ceux qui seraient tentés d'en douter, nous conseillerons vivement de lire le très intéressant livre de R. P William Wallace, S. J., intitulé De l'Évangélisme au Catholicisme par la route des Indes (traduction française du R. P. Humblet, S. J. ; librairie Albert Dewit, Bruxelle, 1921), qui constitue à cet égard un témoignage de grande valeur.

 

C'est une autobiographie de l'auteur, qui, étant allé dans l'Inde comme missionnaire anglican, fut converti au catholicisme par l'étude directe qu'il fit des doctrines hindoues ; et, dans les aperçus qu'il en donne, il fait preuve d'une grande compréhension de ces doctrines qui, sans être absolument complète sur tous les points, va incomparablement plus loin que tout ce que nous avons trouvé dans d'autres ouvrages occidentaux, y compris ceux des « spécialistes ».

 

Or, le R. P. Wallace déclare formellement, entre autres choses, que « le Sanâtana Dharma des sages hindous (ce qu'on pourrait rendre assez exactement par Lex perennis : c'est le fond immuable de la doctrine) procède exactement du même principe que la religion chrétienne », que « l'un et l'autre visent le même but et offrent les mêmes moyens essentiels de l'atteindre » (p. 218 de la traduction française), que « Jésus-Christ apparaît aussi évidemment comme le Consommateur du Sanâtana Dharma des Hindous, ce sacrifice aux pieds du Suprême, que le Consommateur de la religion typique et prophétique des Juifs et de la Loi de Moïse » (P. 217), et que la doctrine hindoue est « le naturel pédagogue menant au Christ. » (P 142). Cela ne justifie-t-il pas amplement l'importance que nous attribuons ici à cette tradition, dont l'harmonie profonde avec le christianisme ne saurait échapper à quiconque l'étudie, comme l'a fait le R. P. Wallace, sans idées préconçus ? Nous nous estimerons heureux si nous parvenons à faire sentir quelque peu cette harmonie sur les points que nous avons l'occasion de traiter, et à faire comprendre en même temps que la raison doit en être cherchée dans le lien très direct qui unit la doctrine hindoue à la grande Tradition primordiale. »

 

(1) Notre propos ici n'est pas de faire l'historique de tout le débat, ni le procès des différentes positions, mais seulement d'évoquer les circonstances caractéristiques dans lesquelles René Guénon eut à formuler alors ses études de symbolisme chrétien. Toutefois, pour ce qui est de la question soulevée par l'idée même de la Révélation du Sacré-Cœur qui était le thème de Regnabit, et qui ne saurait rencontrer de difficulté sérieuse ni au point de vue de l'orthodoxie traditionnelle en général, ni au point de vue de l'orthodoxie catholique romaine en particulier, on peut noter à titre illustratif qu'une autre publication catholique, sous la plume d'un ecclésiastique thomiste, posa alors cette question dans les termes suivants : « Il faudrait nous dire avec netteté ce qu'on entend par la Révélation du Sacré-Cœur. Est-ce une chose nouvelle ? Est-ce quelque chose de réellement distinct de la simple Révélation chrétienne ? Si oui, qu'est-ce donc qui la distingue ? Si non, c'est la suppression même de l'objet et de la raison d'être de la revue Le Sacré-Cœur (c'est-à-dire de Regnabit, Revue universelle du Sacré-Cœur). » Cela présageait assez mal de l'avenir de la Revue.

(2) De ses livres, seules furent rappelés par lui-même L'Ésotérisme de Dante, une fois (dans l'article La Terre sainte et Le Cœur du Monde, sept.-oct. 1926), et Le Théosophisme, histoire d'une pseudo-religion, également une fois (dans l'article Une contrefaçon du catholicisme, avril 1927).

(3) Quand à l'importance donnée par lui à l'étude des doctrines hindoues, voir surtout Orient et Occident, ch. IV (pp. 204-213 de l'édition de 1948).

(4) L'article en question a reçu une deuxième rédaction qui fut publiée sous le titre Quelques aspects du symbolisme du poisson dans les Études Traditionnelles de février 1936 et dans laquelle ne figure plus ce post-scriptum ; or, c'est sous cette nouvelle forme que nous avons pris cette étude dans le présent recueil, ch. XXII.

 

Cependant, les travaux sur le symbole du Sacré-Cœur, qui était le thème propre de la revue, touchaient à la question du symbolisme chrétien et universel. Le R. P. Anizan faisait une enquête très poussée, plus spécialement dans les textes du Docteur par excellence de l'Eglise, saint Thomas d'Aquin, afin de montrer la raison et l'importance des études de symbolisme sacré, et d'étayer doctrinalement l'activité de Regnabit et de la « Société du Rayonnement du Sacré-Cœur ». C'est ainsi qu'il jugeait opportun de légitimer les travaux de ses collaborateurs les plus menacés ; en conclusion d'une de ses études, en mars 1927, il écrivait : « La nature même de la Révélation du Sacré-Cœur et l'exemple de saint Thomas d'Aquin donnent raison à nos études – qui portent loin – sur le symbolisme. A la lumière des symboles primitifs. M. René Guénon nous fait suivre le fil des vérités traditionnelles qui nous rattachent, par leur origine, au Verbe révélateur, et, par leur terme au Verbe incarné consommateur. Joaillier de la symbolique du Christ, M. Charbonneau-Lassay donne aux diamants qu'il taille de tels reflets, que nos yeux ne pourront plus regarder les êtres qui nous entourent sans percevoir en eux les clartés du Verbe.

 

Pourquoi leurs efforts ? Simple jeu de hautes intelligences ? Non point. Mais, d'abord, besoin de faire rayonner, en forme très belle, des enseignements magnifiques (au sens exact, faire de la grandeur : magnum facere) ; et puis, désir de réhabituer quelque peu la pensée humaine aux bienfaisantes lumières du symbolisme, pour adapter mieux les âmes à cette manifestation du Sacré-Cœur qui est le rappel symbolique de l'Amour vivant qui est la synthèse de toute vérité. »

 

Néanmoins, René Guénon était bientôt obligé de cesser sa collaboration, ce qu'il expliqua plus tard par le fait de « l'hostilité de certains milieux néoscolastiques (1) ». Son dernier article, traitant du Centre du Monde dans les traditions extrême-orientales est de mai 1927 (2). Cependant, dix-neuf textes de lui avaient été publiés ainsi dans Regnabit, dont nous donnons la liste par ordre chronologiques dans l'Annexe I du présent volume.

 

(1) Voir note 2 en bas de page au ch. LXXIV : Le grain de sénevé.

(2) La revue Regnabit cessa elle-même de paraître en 1929 (le dernier numéro est de mai). Peu après Charbonneau-Lassay dirigea une nouvelle revue Le Rayonnement intellectuel qui parut de 1930 à 1939, mais à laquelle René Guénon ne collabora pas ; il en rendait compte cependant dans ses chroniques mensuelles du Voile d'Isis-Études Traditionnelles où, de son côté, il poursuivait à l'époque ses travaux dans le domaine du symbolisme.

 

De plus, deux autres articles rédigés pour la même publication restèrent longtemps inédits et ne virent le jour que plus d'une vingtaine d'années plus tard, et, somme toute, dans leur forme initiale, ainsi que l'a indiqué l'auteur, dans les Études Traditionnelles, numéros de janvier-février 1949 : Le grain de sénevé, et de mars-avril même année : L'Éther dans le cœur, d'où nous les avons pris pour en faire respectivement les chapitres LXXIII et LXXIV.

 

De ces articles, qui, en somme, traitent tous de symboles et de la question du symbolisme traditionnel, certains furent repris par l'auteur quant à leur thème ou quant à leur texte même, dans une perspective dégagée des contingences premières, et incorporés, de différentes manières, dans des ouvrages à sujets très variés, notamment dans Le Roi du Monde (1927), Le Symbolisme de la Croix (1931) et Aperçus sur l'Initiation (1946). D'autres furent écrits en tant qu'articles, et publiés, sous des titres le plus souvent nouveaux, dans Le Voile d'Isis-Études Traditionnelles, d'où nous les prenons ici sous leur nouvelle forme. C'est ainsi qu'à la mort de René Guénon, quelques-unes seulement des études écrites pour Regnabit gardaient encore un intérêt propre et pouvaient être incluses sous leur forme initiale dans un recueil d'ensemble sur le symbolisme. Toutefois, parmi ces textes mêmes, quelques-uns avaient été entamés parfois par des reprises partielles, de forme et d'importance variées, faites au cours d'études – livres ou articles – portant sur d'autres sujets ; et si nous avons décidé de les reproduire ici à peu près intégralement, c'est pour quelques raisons qui ne nous paraissent pas négligeables. Tout d'abord, les parties restées intactes, si elles avaient été retranchées de leur contexte et publiées séparément, auraient perdu de leur intérêt, d'autre part, leurs thèmes et leurs références sont souvent engagés dans des exposés qui leur confèrent une certaine valeur circonstancielle supplémentaire, en raison de cette même perspective spécialement chrétienne que nous avons mentionnée. Enfin, dans la composition d'un recueil où nous tâchons d'organiser des matières dont nous ne pouvons disposer avec la liberté de l'auteur, il nous est apparu qu'il était préférable de corroborer la configuration de l'ensemble par tous les textes qui, non épuisés réellement quant à leur substance, pouvaient faire mieux ressortir ici même, à la fois les points caractéristiques qui y sont traités ou abordés, et l'étendue des travaux de René Guénon dans le domaine des symboles. Nous avons cependant, pour ces textes comme pour les autres, réorganisé et complété les références, en tenant compte aussi bien de la place assignée à chacun dans ce volume, que de sa situation par rapport au reste de l'œuvre.

 

En outre, de la matière des articles pratiquement épuisés par les reprises ultérieures, nous avons pu recueillir quelques passages dont l'intérêt n'était pas perdu, et nous les avons introduits dans des notes aux endroits appropriés des autres chapitres. On trouvera d'autre part, dans l'Annexe I de ce volume, le détail complet du réemploi, ici ou ailleurs, par l'auteur ou par nous-même, de toute la série des textes provenant de Regnabit. Ici nous dirons seulement que de l'ensemble de ces dix-neuf textes, nous avons pu en reprendre finalement six, à peu près dans leur intégralité (1). A ce groupe, on peut rattacher les deux articles susmentionnés, destinés originairement à Regnabit, mais qui ne virent le jour que dans les Études Traditionnelles.

 

Les autres études réunies dans ce volume – à part Sayfu-l-Islâm qui parut dans les Cahiers du Sud – furent toutes publiées dans Le Voile d'Isis – Études Traditionnelles, tout au long d'une collaboration qui, après quelques débuts sporadiques, devint à partir de 1929 régulière et d'une grande ampleur et variété (exposés doctrinaux, études du symbolisme et histoire traditionnelle, compte rendu de livres et revues), et s'étendit jusqu'à la mort de l'auteur, ce qui, compte tenu de l'interruption amenée par les années de guerre, signifie près de vingt années de parution effective (2). On trouvera la liste de ces études dans l'Annexe II du présent volume.

 

Le Voile d'Isis qui, au commencement de cette collaboration, se qualifiait de « revue mensuelle de Haute Science » et se donnait comme but « l'étude de la Tradition et des divers mouvements du spiritualisme ancien et moderne », se transforma progressivement sous l'influence de René Guénon, et à partir de 1932 se présenta dans son programme comme étant « la seul revue de langue française ayant pour objet l'étude des doctrines traditionnelles tant orientale qu'occidentale, ainsi que des sciences qui s'y rattachent » ; le même texte ajoutait que « son programme embrassait donc les différentes formes qu'à revêtues au cours des temps ce qu'on a appelé avec justesse : LA TRADITION PERPÉTUELLE ET UNANIME, révélée tant par les dogmes et les rites des religions orthodoxes que par la langue universelle des symboles initiatiques (3) ».

 

(1) L'article Le Sacré-Cœur et la légende du Saint-Graal (Regnabit, août-sept. 1925) qui est du nombre de ces six textes retenus, ainsi que deux autres articles de symbolisme Le Saint-Graal (Le Voile d'Isis, févr. et mars 1934) et Les Gardiens de la Terre sainte (ibid., août-sept. 1929), qui figurent également dans le présent recueil, ont été déjà inclus dans un recueil posthume de caractère provisoire intitulé Aperçus sur l'ésotérisme chrétien (Les Éditions Traditionnelles, Paris, 1954) qui avait été autorisé pour une seule édition et dont la matière sera maintenant répartie dans des recueils de forme définitive.

(2) Sur ce point, on peut trouver quelques précisions biographiques dans le livre de M. Paul Chacornac La Vie simple de René Guénon (Les Éditions Traditionnelles, Paris, 1958).

(3) Sous son dernier nom Études Traditionnelles, cette revue continue de paraître encore aujourd'hui.

 

Dans le cadre du Voile d'Isis, après un certain temps d'adaptation, Guénon pouvait donc exposer librement ses thèses d'universalité traditionnelle, faire de plus en plus référence aux doctrines orientales, faire ressortir, et même avec quelque insistance, pendant un certain temps, les signes de son intégration personnelle à l'Islam, et traiter tous les sujets d'intérêt traditionnel et intellectuel avec les moyens qu'il employait dans ses livres. Mais lorsque l'on constate que la symbolique initiatique apparaît au programme même de cette publication, on peut dire que le travail de Guénon en matière de symbolisme avait trouvé une terre d'élection. Il est à croire d'ailleurs que le fait d'avoir à publier régulièrement (longtemps cela devait être mensuel) des comptes rendus de livres et de revues rapportant quelque donnée traditionnelle, et rédiger en outre des petits textes de cinq-six pages, favorisait particulièrement les notations succinctes sur des symboles, comme sujets distincts, au fur et à mesure de l'examen d'une documentation périodique. L'aspect documentaire et même d'un certain pittoresque intellectuel que présentaient les thèmes traités ainsi assurait du reste aux écrits de Guénon dans ce domaine un accueil beaucoup plus attentif et plus étendu que celui obtenu par ses exposés de pure doctrine ou ses considérations sur des faits traditionnels en général. Le caractère de science exacte qui se dégage normalement des écrits de Guénon, s'y affirmait d'une façon beaucoup plus évidente : appuyées sur du sensible, les définitions les plus évidentes, les démonstrations plus contrôlables, les conclusions plus rigoureuses. Et cependant, l'incomparable de mystère, de majesté profonde des réalités, de beauté ineffable des significations et de perfections indubitable des finalités, qui est propre aux données de la véritable science, celle qu'il a lui-même énoncée et désignée, justement à propos des études du symbolisme, comme étant la « science sacrée » (1).

 

Pour ce groupe de texte, on relèvera un point dont la signification n'est pas négligeable. Dans les références bibliographiques et doctrinales de l'auteur après 1936, un nom revient souvent : celui du docteur Coomaraswamy, savant orientaliste et, en même temps, excellent connaisseur des traditions occidentales, sur l'esprit duquel l'œuvre doctrinale de Guénon avait exercé une influence des plus heureuses (2). On pourrait dire que, en ce qui concerne les études de symbolisme, question qui nous préoccupe ici, parmi les contemporains de la génération proprement dite de Guénon, et en un effort conjugué avec le sien, Coomaraswamy devait accomplir dans le domaine de l'hindouisme, et même plus généralement de l'Orient, ce que fut d'autre part le travail de Charbonneau-Lassay dans le domaine du christianisme.

 

(1) Voir Le Symbolisme de la Croix, Préface.

(2) Le docteur Ananda Kentish Coomaraswamy, né à Colombo, le 22 août 1877, mort à Boston le 9 septembre 1947. Chargé du département de l'Islam et du Moyen-Orient au Museum of Fine Arts de Boston, il est surtout auteur de nombreux travaux sur l'art hindou et sur les mythes védiques et bouddhiques. Pour sa biographie en français, voir l'Avant-Propos de son livre Hindouisme et Bouddhisme (Coll. Tradition, Gallimard).

 

La présentation en volume de ces textes traitant de sujets très variés et d'époques différentes demandait une idée organisatrice de l'ensemble, et il était naturellement désirable d'approcher autant que possible de ce que pouvait être les projets de René Guénon lui-même en cette matière. Sous ce rapport, quelques indications premières résultent de l'enchaînement logique et même de la continuité de rédaction existant entre certaines de ces études qui de ce fait se présentent même quelque fois en petites séries ordonnées chronologiquement.

 

De plus, on peut trouver aussi sous la plume de l'auteur l'énoncé de quelque projet d'étude en rapport avec les textes déjà existants. Telle par exemple la mention faite au début d'un de ses plus anciens articles, Quelque aspects du symbolisme de Janus (Le Voile d'Isis, juillet 1929, voir ici ch. XVIII), de son intention d'écrire, « quelque jour », « tout un volume » sur Janus. Et de fait, on constate qu'un assez grand nombre de ses articles s'inscrivent par la suite dans la perspective d'un travail sur un tel thème général : est remarquable à cet égard la série continue qui traite de la Montagne et de la Caverne, et de certains autres symboles analogues, et qui se transposant régulièrement dans l'ordre macrocosmique à la Caverne cosmique, aboutit au symbolisme solsticial de Janus et à ses correspondances avec les deux saints Jean. D'autres part, le groupe des mêmes études peut être mis facilement en rapport avec les articles relatifs au symbolisme constructif, qui se présentent en quelques séries assez homogènes et se continuent logiquement dans le symbolisme axial et de passage. Dans cette perspective première, l'ordonnance des études engagées, plus ou moins directement, la majorité des textes existants, et par réaction elle déterminera l'emplacement qui doit revenir au matériel restant dans le cadre d'un même sommaire.

 

C'est ainsi qu'on placera nécessairement en tête de recueil les articles qui contiennent des exposés substantiels de doctrine symbolique générale, même si cela se trouve dit à l'occasion de l'étude d'une symbolique déterminée, comme celle du Graal, ou de l'écriture sacrée, par exemple. Un certain nombre d'autres articles d'époques assez diverses peut alors s'organiser assez bien autour de l'idée du Centre et de la géographie sacrée, dont Guénon a eu du reste souvent à traiter sous quelque rapport et en quelque mesure dans ses livres mêmes (1), car ces notions sont symboliquement liées aux thèmes du Centre suprême et de la Tradition primordiale qui dominent l'ordre traditionnel total. Le groupe de ces articles, du fait du caractère assez général de leur symbolique, peut succéder convenablement à celui des articles de tête et d'autre part introduire quelque peu le groupe moins unitaire d'étude traitant de la manifestation cyclique, lequel à son tour devra se situer, tout comme le groupe particulier des armes symboliques, avant les séries continues cosmologiques, constructives et axiales que nous avons déjà mentionnées comme formant la charpente de l'ensemble. Par contre, les articles qui traitent spécialement du symbolisme du cœur et qui paraissent comme l'aboutissement logique d'une transposition dans l'ordre microcosmique et initiatique de toutes les études de symbolisme géographique, macrocosmique et constructif, devront prendre place à la fin du sommaire, et pour cela succéder donc aux articles de symbolisme axial et de passage.

 

(1) Cf. surtout Le Roi du monde (1927), Le Symbolisme de la Croix (1931) et La Grande Triade (1946).


Dans le détail, les références que portent les textes les uns aux autres pourront parfois perturber la succession linéaire des textes par matières et imposer quelque intercalation hétérogène ; mais, de toute façon, l'autonomie relative qu'assure à ces études le fait d'être chacune consacrée à un thème ou un aspect déterminé d'un thème symbolique ne gêne jamais le passage d'un chapitre à l'autre. Le seul inconvénient dans cet ordre peut venir de ce que l'auteur a quelques fois annoncé ou prévu une suite qui n'est plus jamais venue : dans ce cas, nous avons chaque fois noté ce qu'il en était du point en question.

 

Telle a été, en lignes simplifiées, notre démarche pour aboutir à ordonner et ensuite organiser tout ce matériel selon un sommaire malgré tout cohérent et  conclusif.

 

Il est certain que le volume, constitué selon cette formule ou selon toute autre qu'on aurait trouvée avantageuse, ne peut manquer de faire sentir qu'il s'agit toujours d'un recueil improvisé et plus ou moins factice. L'auteur avait certainement ici la matière première textuelle d'au moins deux ouvrages sur le symbolisme et pour en tracer parfaitement les contours et épuiser les sujets circonscrits, il aurait eu cependant à écrire un certain nombre de chapitres nouveaux et de passages complémentaires afin de combler les lacunes et relier de façon normale les différents groupes et à l'intérieur des groupes les textes constitutifs. Il aurait aussi bien laissé dehors un certain nombre de pages qui, pour apporter quelques passages « inédits » par rapport à ses livres, rappellent de trop près un certain nombre d'autres. Nous-même, à la rigueur, aurions pu choisir dans tout ce matériel et organiser à part celles des études qui portent sur un ou deux des thèmes généraux, et qui ne font nul double emploi avec les autres textes incorporés dans les livres constitués par l'auteur ; mais cela aurait condamné à une diversité tout à fait inorganique et à une liaison trop faible le restant des textes dont l'édition serait devenue très malaisée. Du reste, l'avantage d'un tel groupement spécial n'est pas refusé au chercheur dans la présentation actuelle non plus, car les groupes de caractère plus ou moins nécessaire y figurent de façon clairement distincte. En revanche, la publication en un recueil unique de tous les articles de symbolisme que nous a laissé

Guénon offre d'un seul coup la totalité d'un trésor intellectuel d'une exceptionnelle richesse, et dont aucun élément n'est indifférent.

 

De plus, les thèmes symboliques qui dominent cet ensemble, aussi bien que les sujets particuliers qui foisonnent dans le texte principal ou dans les notes, prennent des dimensions nouvelles dans l'ordre des significations, car le cadre général dans lequel ils ont trouvé leur place engage, en quelque sorte, les symboles mentionnés à des rapports réciproques nouveaux, qui peuvent être révélateurs d'aspects et de fonctions non exprimés encore ; les renvois, notés par l'auteur ou ajoutés par nous-même, ne sont qu'un faible indice des possibilités existantes dans cette voie. L'intérêt et l'attention du lecteur seront souvent récompensés par quelque constatation inattendue, ou par quelque saisie nouvelle, à l'occasion de rapprochements de données distinctes, ou de transpositions qu'il effectuera lui-même. Il se produira ainsi du côté du lecteur des choses comparables à celles qui se sont produite couramment du côté de l'auteur, à savoir qu'une donnée symbolique quelconque, secondaire au point de départ, se trouvera subitement éclairée d'un jour nouveau, dégagée et rehaussée, en sorte que finalement elle pourra atteindre les significations les plus élevées. C'est pourquoi le titre sous lequel nous avons inscrit l'ensemble de ces travaux de symbolisme se trouve, pourrait-on dire, doublement justifié : tout d'abord à cause de l'importance doctrinale et institutionnelle de la plupart des symboles étudiés selon le choix thématique de l'auteur, ensuite, à cause de l'universalisation indéfinie offerte même à des symboles de moindre importance pratique, de rejoindre, par la technique des analogies et des transpositions, le degré de signification des symboles fondamentaux.

 

Nous devons maintenant quelques précisions de plus quant à la forme exacte sous laquelle paraissent ici les articles recueillis. Pour rapprocher autant que possible la forme des chapitres d'un livre, nous avons dû procéder à l'aménagement de certaines phrases, surtout au début ou à la fin des articles quand ils portaient, inutilement maintenant, la trace de leurs contingences initiales. Cependant, nous avons assuré au lecteur la possibilité de connaître à tout instant, même sans avoir à se reporter aux indications bibliographiques des annexes et du sommaire, l'origine du texte qu'il lit : la première note en bas de page de chaque chapitre indique le nom de la revue et la date de publication.

 

D'autre part, afin de renforcer la cohésion entre les textes rassemblés ici et les rendre en outre plus solidaires de l'ensemble de l'œuvre de l'auteur, nous avons mis dans des notes nouvelles les références qui nous ont paru les plus utiles.

 

Les éditions des ouvrages de Guénon s'étant multipliées et les paginations variant avec les éditions, nous avons uniformisé autant que possible les renvois, en les établissant par rapport aux seuls chapitres des ouvrages cités, sans mention de la page.

 

Toutes les notes ou les passages de notes ajoutés par nous se trouvent inclus entre crochets […]

 

Michel Vâlsan.

 

[Cette introduction se trouvait dans l’édition originale du recueil posthume d’articles de René Guénon Symboles Fondamentaux de la Science Sacrée qui lors de rééditions s’est vu amputé du mot « fondamentaux », de l’introduction, de nombreuses notes et des annexes comprenant le début de l’étude relative au triangle de l’androgyne…]

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