Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Abdoullatif

René Guénon 3Mais quels que soient à cet égard les privilèges de principe ou de fait de la tradition islamique, il n’est que trop vrai que l’idée de la vérité et de la légitimité des autres formes traditionnelles, religieuses ou non, a plus particulièrement besoin d’être étayée intellectuellement et légalement à l’occasion d’une présentation de l’œuvre de René Guénon dans le milieu islamique. Nous signalons à l’occasion un point qui sera toujours un élément précieux dans un tel travail. La spiritualité islamique dans son ensemble est surtout sensible à la reconnaissance de l’Unicité divine, point qui, pour elle est le fondement et le critère premier de validité de toute forme religieuse. Or, René Guénon n’affirme et n’enseigne l’unité fondamentale des traditions existantes que du fait même qu’il constate que l’essence de toutes les doctrines respectives est celle de l’Unité ou de la Non-Dualité du Principe de Vérité. C’est du reste dans la mesure où cette doctrine suprême est réellement comprise et pratiquée dans une communauté traditionnelle, qu’il reconnaît tout d’abord à la tradition respective sa validité actuelle.

 

L’enseignement de René Guénon sur la légitimité des autres traditions est vérifié et validé ainsi par les vérités mêmes qui préoccupent la conscience islamique. D’autre part, ayant énoncé la nécessité d’un accord traditionnel entre Orient et Occident, dans l’intérêt de l’humanité dans son ensemble, il a expliqué que cet accord doit porter sur les principes dont tout le reste dépend, et toute son œuvre n’a pas d’autre but que de susciter et de développer en Occident la conscience des vérités universelles dont le Tawhîd est dans l’Islam l’expression la plus apparente. Il n’est que naturel que cet hommage constant et multiple à ce qui est la vérité la plus chère à l’Islam d’une façon générale, profite en même temps à l’autorité doctrinale de celui qui en a été de nos jours l’exposant le plus qualifié.

 

D’autre part, la thèse de René Guénon sur l’unité fondamentale des formes traditionnelles n’apparaîtra pas comme tout à fait nouvelle en Islam, car il y a quelques précédents précieux, tout d’abord avec le Cheikh al-Akbar dont l’enseignement ne pouvait pourtant pas être aussi explicite que celui de René Guénon en raison des réserves qu’impose tout milieu traditionnel particulier ; il y aura quand même intérêt à s’y reporter.

 

Ce que nous venons de signaler comme points critiques et solutions à envisager lorsqu’il s’agira de juger de l’orthodoxie islamique de l’enseignement de René Guénon, aussi bien que de son orthodoxie d’une façon générale, ne doit pas faire oublier que ce qui est requis sous ce rapport de tout Oriental ou Occidental qui voudrait en juger, ce sont non seulement des qualités intellectuelles de jugement, mais aussi la connaissance étendue et profonde des doctrines qui doivent être évoquées en l’occurrence. La méthode facile et expéditive des citations tronquées et retranchées de leurs relations conceptuelles d’ensemble, aggravée peut-être encore par des méprises terminologiques ne saurait avoir ici aucune excuse, car René Guénon ne parle pas au nom ni dans les termes d’une théologie ou d’une doctrine particulière dont les références seraient immédiates. De toutes façons, une des choses les plus absurdes serait de demander à des « autorités » exotériques, qu’elles soient d’Orient ou d’Occident, d’apprécier le degré de cette orthodoxie, soit d’une façon générale, soit par rapport à quelque tradition particulière. Ces « autorités », en tant qu’exotériques, et quelles que puissent être leurs prétentions de compétence, sincères ou non, n’ont déjà aucune qualité pour porter un jugement sur les doctrines ésotériques et métaphysiques de leurs propres traditions.

 

L’histoire est là du reste pour prouver à tout homme intelligent et de bonne foi, que chaque fois que de telles ingérences se sont produites, qu’elles aient été provoquées par de simples imprudences ou par des fautes graves, soit d’un côté soit de l’autre, il en est résulté un amoindrissement de spiritualité et la tradition dans son ensemble a eu à souffrir par la suite (17). Cette situation est plus remarquable en Occident du fait que l’ordre exotérique y est centralisé dans une institution jouissant d’une autorité directe dans toute l’étendue de son monde traditionnel, mais elle a dans une certaine mesure des correspondances dans les civilisations orientales, ou des autorités religieuses ou politiques mal inspirées ont cru quelquefois devoir se mêler de choses qui ne les concernaient point. C’est ainsi qu’en Islam l’œuvre du Cheikh al-Akbar a été parfois l’objet de violentes attaques de la part de théologiens ou juristes pendant que d’autres autorités ont pris sa défense. Dans son cas du moins, les choses n’ont abouti finalement qu’à une certaine gêne dans la circulation de ses ouvrages qui ont néanmoins continué à exprimer l’enseignement par excellence du Tasawwuf ; de nos jours, ses écrits sont édités de plus en plus, et, malgré des hostilités qui ne sauraient jamais disparaître, son œuvre jouit d’une certaine autorité sur le plan général, ce qui constitue aussi un titre de gloire pour l’intellectualité et la spiritualité islamiques.

 

(17) En Occident, une œuvre métaphysique comme celle de Maître Eckhardt, frappée dans certaines thèses initiatiques par une décision papale, est ainsi restée presque complètement étouffée depuis le désastreux XIV° siècle, et si de nos jours elle est remise en circulation progressivement, ce n’est évidemment par le fait des autorités exotériques, mais par celui de croyants assez tremblants du reste, ou encore d’intellectuels moins soucieux des limites singulièrement réduites de l’ « orthodoxie » exotérique. Le blâme jeté sur l’œuvre d’Eckhardt a eu cependant en outre comme effet immédiat la diminution des possibilités de l’importante école rhénane ; et si l’œuvre de Ruysbroeck n’a fait que frôler le même danger, elle ne doit sa situation qu’à une réserve et une précaution plus grandes quant à ses thèses initiatiques et métaphysiques. En tout cas, de nos jours, il semble bien que les représentants de l’Eglise arrivent à faire preuve d’une plus grande prudence et réserve ; espérons que cela ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

 

(Michel Vâlsan, L'Islam et la fonction de René Guenon, Revue Etudes Traditionnelles n° 305 Janv. - Fév. 1953, p. 14).

Commenter cet article