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Publié par Abdoullatif

GUENOND’une façon générale, l’œuvre doctrinale de René Guénon se rapporte aux vérités les plus universelles ainsi qu’aux règles symboliques et aux lois cycliques qui régissent leur adaptation traditionnelle. Sous ce rapport, le critère de son orthodoxie se trouve par la nature des choses dans l’intelligence des principes métaphysiques et des conséquences qui en découlent. Ce n’est qu’à titre secondaire que cette orthodoxie pourrait être soumise à une vérification littérale dans les différentes doctrines traditionnelles existantes ; au premier abord, pour un lecteur ordinaire, cette vérification n’est immédiate que là où dans ses ouvrages René Guénon s’est appliqué spécialement à établir lui-même les preuves documentaires à l’appui des points de doctrine qu’il exposait, et sous le rapport de la tradition à laquelle il se référait ainsi ; pour tout le reste, c’est l’intelligence et la recherche personnelle qui sont requises ; il est supposé, en même temps, que cette recherche est basée sur une droite intention, condition qui assure son orientation et son résultat.

 

Ecrivant dans un temps où les conditions psychologiques et spéculatives n’avaient plus rien de caractéristiquement traditionnel, et exposant des vérités insoupçonnées des contemporains, ses modes de formulation métaphysique ont eu nécessairement un caractère indépendant par rapport aux modes d’expression doctrinale connus, ou pratiqués, en Occident. D’autre part, comme il ne s’est pas attaché exclusivement à l’enseignement d’une seule tradition orientale, mais s’est appuyé opportunément sur tout ce qui était susceptible de servir à l’exposé des idées universelles dont il offrait la synthèse, ce caractère d’indépendance formelle subsiste dans une certaine mesure même par rapport aux modes d’expression doctrinale de l’Orient ; la chose était du reste inévitable par le seul fait que René Guénon écrivait dans une langue de civilisation toute autre que celle par lesquelles sont véhiculées ces doctrines. Comme on le sait, René Guénon a dû réaliser dans ses études un travail de synthèse à la fois conceptuelle et terminologique - ces deux choses allant nécessairement ensemble - qui apparaît d’ailleurs comme une des réussites les plus merveilleuses de l’enseignement traditionnel. Mais cela même lie son œuvre à des conditions spéciales d’intelligibilité. C’est ainsi que si l’on tentait de traduire ses ouvrages de doctrine générale en n’importe quelle langue de civilisation orientale, la traduction devrait s’accompagner d’un commentaire spécial idéologique et terminologique, variable avec chacune de ces langues. L’orthodoxie du sens profond des idées ne suffirait pas à elle seule, avec une traduction littérale - si toutefois cela était toujours possible - pour faire reconnaître partout dans ces ouvrages de doctrine générale, à un Oriental non prévenu et qui ne connaîtrait que sa propre forme traditionnelle, le même fond doctrinal que dans celle-ci. La difficulté serait même plus accentuée quand il s’agirait de traduction dans la langue d’une civilisation de forme religieuse, pour la raison que René Guénon a pensé et s’est exprimé dans des modes appartenant à ce qu’on pourrait appeler une « spiritualité sapientiale », modes spécifiquement différents de ceux qui sont régulièrement pratiqués dans les traités de doctrine à base de « religion révélée ».

 

(Michel Vâlsan, L'Islam et la fonction de René Guenon, Revue Etudes Traditionnelles n° 305 Janv. - Fév. 1953, p. 14).

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