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Publié par Abdoullatif

guenons 1932Les modes spirituels de « sagesse », comme ceux de l’Hindouisme, mettent par exemple au premier plan de la conscience traditionnelle générale les idées d’identité du Soi et du Principe Universel (Brahma), de coïncidence du connaître et de l’être, ainsi que le rôle actif de l’Intellect transcendant dans la réalisation métaphysique, vérités qui dans les traditions de type religieux ont non seulement une circulation ésotérique, mais encore - et c’est là un point auquel il faut accorder une attention particulière - une forme qui est plutôt analogique qu’identique ; l’identité de sens final existe toujours, mais celle de la forme même est rare (3). Or, ce sont ces mêmes idées que René Guénon a promues avec vigueur en mettant en même temps à profit  certaines notions spéculatives de l’aristotélisme, lui-même une des formes sapientiales de l’Occident (4).

 

Par contre une notion religieuse comme celle du « Dieu personnel », qui est propre à la conception théologique du Principe, ne pouvait intervenir dans sa spéculation purement métaphysique. Il n’en nie pas la légitimité dans une doctrine théologique, car c’est bien là qu’est sa place, à côté des autres notions spécifiquement religieuses comme celles de « création » et de « salut » ; de plus, comme dans une forme traditionnelle religieuse la base exotérique est nécessaire pour la voie initiatique et ésotérique – et René Guénon lui-même a insisté sur ce point – les éléments doctrinaux et rituels de l’exotérisme doivent nécessairement être intégrés et pratiqués sur leur plan. Pour un initié en outre ces éléments peuvent et doivent être transposés dans un sens métaphysique, mais cela ne les dépare alors nullement de leurs vertus positives, car ils y trouvent une portée vraiment universelle.

 

Ces caractères de l’enseignement de René Guénon sont la conséquence rigoureuse de ce qu’il voulait traiter exclusivement de métaphysique et d’intellectualité pure, et aussi du fait qu’une perspective purement intellectuelle sur les choses spirituelles est plus sûrement accessible que toute autre à la compréhension : du reste, ils s’adresse exclusivement aux seuls intellectuels.

 

Mais ces avantages d’intelligibilité ne valant que pour une élite, sa synthèse doctrinale ne saurait être portée d’emblée dans une langue de civilisation à base religieuse, où la présence d’un enseignement dogmatique officiel et la foi aux formes particulières de la révélation sont des éléments constitutifs de la tradition. Pour prendre le cas de l’Islam, même si les concepts du péripatétisme arabe, combinés du reste avec ceux du néo-platonisme, ont été dans une certaine mesure utilisés dans l’enseignement des doctrines initiatiques, il n’y a eu là qu’une adaptation contingente et partielle rendue possible et même nécessaire du fait que la Théologie islamique (le Kalâm) elle-même avait adopté pour ses exposés les modes spéculatifs de la philosophie (5).

 

(3) C’est du reste ce qu’on constate même dans les attaques bouddhistes contre la notion hindoue de Soi à laquelle est substituée alors celle du Vide absolu et universel. Ce qui est « affirmé » ainsi par un mode négatif coïncide parfaitement avec la véritable idée du Soi Absolu et Universel, mais le changement de perspective et de terminologie apportée par le Bouddhisme était une nécessaire réaction contre l’ « idolâtrie » de fait d’un Soi conçu de plus en plus dans ses modes conditionnés.

(4) La métaphysique d’Aristote est limitée à l’ontologie, et de plus elle se présente généralement comme une spéculation philosophique dépourvue de l’application à une réalisation correspondante ; mais René Guénon, dans la mesure où il y a eu recours, l’a intégrée dans une doctrine initiatique complète. Puisque l’occasion se présente, nous devons ajouter que l’aristotélisme semble néanmoins avoir connu quelquefois une telle application, mais qui a dû rester plutôt d’ordre ésotérique. Il faudrait avoir une autre occasion pour pouvoir aborder ce sujet.

(5) À propos possibilités positives de l’intellectualité aristotélicienne, sur un plan plus général de civilisation, nous pourrions dire aussi, que malgré ses limitations, elle a joué un incontestable rôle de langage intellectuel entre les civilisations méditerranéennes.

 

(Michel Vâlsan, L'Islam et la fonction de René Guenon, Revue Etudes Traditionnelles n° 305 Janv. - Fév. 1953, p. 14).

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