Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Abdoullatif

Guenon-author-pg-image-5Cependant la spiritualité en général de l’Islam, aussi bien que celle des Ahlu-l-Haqîqa (les gens de la Vérité essentielle) et du Tasawwuf est restée, dans ses conceptions les plus intimes et dans sa terminologie ainsi que dans ses moyens, sur ses bases prophétiques. Il y a à cela des raisons d’homogénéité entre les influences spirituelles d’un côté, et les modes conceptuels ainsi que les moyens techniques de la voie d’un autre côté, raisons qui tiennent de près à ce qui constitue l’excellence propre de la tradition muhammadienne, tant dans l’ordre exotérique que dans l’ordre initiatique (6).

 

Une présentation éventuelle de l’œuvre de René Guénon dans un milieu traditionnel islamique devrait par conséquent se faire avec une référence compétente aux doctrines ésotériques et métaphysiques de l’Islam, tout en tenant compte de ce qu’il y a d’inévitablement délicat pour une exposition des doctrines ésotériques de l’Islam même devant un public qui ne saurait âtre considéré dans son ensemble capable de comprendre les choses de cet ordre.

 

A cet égard, il faut remarquer, en outre, que de nos jours que les doctrines du Tasawwuf ont elles-mêmes besoin dans les pays islamiques d’une justification intellectuelle renouvelée et adaptée de façon à répondre aux conditions de la mentalité moderne qui s’est étendue de l’Occident à tous les milieux de culture du monde oriental. En dehors de l’esprit exotériste, il faut donc compter maintenant avec l’esprit anti-traditionnel tout court des progressistes de toutes sortes, et surtout avec la présence d’une génération de savants « orientalistes », d’origine orientales, mais de formation et d’inspiration occidentales et profanes (7). Par un curieux retournement des choses, l’enseignement de René Guénon peut faciliter lui-même beaucoup cette justification, car il contient les moyens spéculatifs et dialectiques qui permettent d’y aboutir dans toutes les conditions de mentalité qui ressemblent à celle de l’Occident contemporain ; ce travail de justification intellectuelle se trouve déjà en essence dans les références doctrinales que l’œuvre de René Guénon fait à l’ésotérisme et à la métaphysique islamiques.

 

La présentation de l’œuvre de René Guénon dans un milieu de civilisation islamique, ou orientale d’une façon générale, apparaît ainsi comme une occasion propice pour redresser le prestige de l’intellectualité traditionnelle de l’Orient dans son ensemble. Comme dans cette œuvre les doctrines de l’Hindouisme et du Taoïsme sont mises souvent en relation avec celles du tasawwuf aussi bien que de l’ésotérisme judaïque ou chrétien, c’est dans son enseignement que se trouvent aussi le principe et la méthodes de concordance entre les deux types de spiritualités dont nous avons parlé, l’intellectuel et le religieux.

 

Cela nous amène à donner quelques précisions sur les rapports entre ces deux genres de spiritualité. Les deux coïncident dans leur source suprême et dans leur aspect ultime ; les différences apparaissent dans les modalités dominantes sur les plans inférieurs. Mais, tout révélateur au sens religieux est nécessairement, avant d’être choisi comme support d’une révélation ou d’un message divin, et il le reste toujours après, un Connaissant du Principe selon le mode identifiant de la réalisation métaphysique. La voie initiatique ouverte par lé révélateur, tout en étant en rapport direct avec les modalités de sagesse qui qualifient son type personnel (8), présente en même temps certains caractères liés au message reçu pour l’ensemble de la communauté religieuse.

 

La forme et l’étendue du message prophétique, surtout quand il s’agit de cas prophétiques majeurs, sont telles que le support choisi lui-même reçoit par la foi le message ou le « livre » révélé, qui se rapporte ainsi à tout ce qui n’a pas été réalisé en ampleur par lui-même, et qui lui est confié aussi bien pour lui-même que pour sa communauté. C’est pourquoi Allâh dit à Son Prophète universel : « C’est ainsi que Nous t’avons donné la révélation par un Esprit de Notre commandement, alors que tu ne savais pas ce qu’est le Livre, ni la Foi… » (Cor.42.52).

 

(6) Nous aurons à revenir en une autre occasion sur ce dernier point, surtout à l’occasion de la présentation de certains écrits du Cheikh al-Akbar Muhy-d-Dîn Ibn Arabî.

(7) Ce qui est bien significatif à cet égard, c’est que, de nos jours, on fait paraître en Orient des traductions des ouvrages de l’orientalisme européen pour instruire les orientaux sur leurs propres doctrines !

(8) Car il faut bien dire qu’il y a aussi une certaine diversité quant aux caractères des Sages et à leurs formes doctrinales.

 

(Michel Vâlsan, L'Islam et la fonction de René Guenon, Revue Etudes Traditionnelles n° 305 Janv. - Fév. 1953, p. 14).

Commenter cet article