Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Abdoullatif

Michel Valsan 1Ces points de vue différents sur les éléments fondamentaux qui constituent l’être spirituel, et sur leurs rapports avec la Vérité Suprême, sont naturellement en relation avec les modalités caractéristiques que l’on constate ensuite, dans les voies respectives, tant sur le plan de la vie spirituelle d’une façon générale que dans l’ordre des méthodes de réalisation, mais une véritable compréhension des choses permet toujours de retrouver l’accord de base, et de situer les différences constatées, dans l’ordre contingent où elles ont toutes leur raison de se trouver.

 

Pour conclure cet examen sommaire de points pris en exemples, on se rend compte ainsi qu’il n’y a aucune divergence profonde et irréductible entre les deux types de spiritualité dont nous avons parlé, l’intellectuel et le religieux, et que de plus, c’est la méthode de René Guénon lui-même qui permet d’en retrouver l’accord réel. Ce n’est donc pas là qu’il y aurait une difficulté de constater l’orthodoxie de cet enseignement, tant sous le rapport de la tradition islamique que sous celui de toute autre tradition.

 

Mais en dehors des conceptions purement intellectuelles qui caractérisent la synthèse doctrinale de René Guénon et qui auraient besoin d’une présentation et d’une justification plus particulière dans un milieu de civilisation islamique, il y en a au moins une autre dont l’importance est capitale dans cette œuvre, et qui ne se trouve professée de façon ouverte ou complète, ni dans les formes traditionnelles de type religieux, ni dans celles de type intellectuel. Il s’agit de l’idée de validité et légitimité simultanées de toutes les formes traditionnelles existantes, ou plutôt de l’idée que, par principe, il peut y avoir en même temps plusieurs formes traditionnelles existantes, ou plutôt l’idée que, par principe, il peut y avoir en même temps plusieurs formes traditionnelles, plus ou moins équivalentes entre elles, car en fait, il peut arriver qu’une tradition, quelle qu’ait été son excellence première, se dégrade au cours du cycle historique au point qu’on ne puisse plus réellement parler de sa validité actuelle ou de son intégrité de fait.

 

Or, par une sorte de nécessité organique d’affirmation de soi, et par effet de la perception et de la conscience de l’excellence spirituelle qui lui est propre, chaque mentalité traditionnelle d’ensemble relègue les autres traditions sur des positions inférieures, ou les exclut purement ou simplement de tout accès à une vérité profonde et réellement salutaire. Cependant l’idée de légitimité de toutes les formes traditionnelles existantes n’est que la conséquence en mode « spatial », ou l’application en simultanéité, de l’idée d’universalité de la doctrine et d’unité fondamentale des formes traditionnelles ; seulement cette universalité et cette unité, les doctrines valables sur le plan général de chaque communauté traditionnelle les reconnaissent plus volontiers dans leur application en succession temporelle, et d’ailleurs dans des mesures fort variées, car cela permet aux communautés respectives d’exclure ou de diminuer plus facilement les autres formes traditionnelles contemporaines.

 

Cette propension naturelle s’accentue généralement dans les communautés basées sur une forme religieuse, mais ce n’est pourtant pas dans l’Islam qu’elle atteint sa forme la plus caractéristique. Au contraire même, il y a sous un certain rapport dans la loi islamique plus de possibilités de vision universelle que dans toute autre tradition, et de toutes façons plus que dans les autres lois religieuses. En effet, quel que soit le degré dans lequel la mentalité commune ou la doctrine exotérique professée en fait réalisent cette vision universelle, les fondements de celle-ci se trouvent dans la loi religieuse, dans le texte coranique même. Il n’y a même aucun texte révélé aussi explicitement universaliste que le Coran. Nous ne pourrions traiter ici cette question que dans son ensemble, mais nous citerons quelques textes suffisamment clairs en eux-mêmes :

 

« En vérité ceux qui croient, les Juifs (text. alladhîna hâdû = ceux qui judaïsent), les Chrétiens (an-Nasârâ), les Sabéens (qu’on fait correspondre aux Mandéens), ceux qui croient en Dieu et au Jour Dernier et font le bien, ceux-là ont leur récompense auprès de leur Seigneur. Par conséquent, ils n’auront rien à craindre, et ils ne seront pas affligés. » (Cor.2.62. : « inna-lladhîna âmanû wa-lladhîna hâdû wa-n-naçâra wa-ç-çâbi-îna man âmana bi-Llâhi wa-l-yawmi-l-âkhiri wa-‘amila çâliĥan falahum ajruhum ‘inda rabbihim wa-lâ hum yaĥzanûna »).

« Pour chacun de vous, Nous avons institué une loi et un chemin » (Cor.5.48 : «likullin ja’alnâ minkum shir’atan wa minhâjan »).

« Si Allah l’avait voulu, certainement il aurait fait de vous une seule communauté traditionnelle (umma), mais il vous soumet à des « épreuves » selon ce qu’Il vous a apporté. Cherchez à vous devancer les uns les autres pour les bonnes œuvres. Vous retournerez tous à Allâh, et alors Il vous informera  de ce en quoi vous divergez maintenant. » (Cor.5.48 : «wa law shâ-a-Llâhu laja’alakum ummatan wâĥidatan wa lâkin liyabluwakum fî mâ atâkum fa-stabiqû-l-khayrâti ilâ-Llâhi marji’ukum jamî’an fayunabbi-ukum bimâ kuntum fîhi takhtalifûna. »)

 

(Michel Vâlsan, L'Islam et la fonction de René Guenon, Revue Etudes Traditionnelles n° 305 Janv. - Fév. 1953, p. 14).

Commenter cet article