Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
esprit-universel.overblog.com

La tradition islamique est, en tant que « sceau de la Prophétie », la forme ultime de l’orthodoxie traditionnelle pour le cycle humain actuel. Les formes traditionnelles qui ont précédé la forme islamique (Hindouisme, Taoïsme, Judaïsme, Christianisme,…) sont, dans leurs formulations régulières et orthodoxes, des reflets de la Lumière totale de l’Esprit-universel qui désigne Er-Rûh el-mohammediyah, le principe de la prophétie, salawâtu-Llâh wa salâmu-Hu ‘alayh.

Michel Vâlsan : La fonction de René Guénon et le sort de l’Occident (12/12)

Michel ValsanIl nous faut dire maintenant qu’il y a eu aussi quelquefois des solutions d’un caractère moins régulier, ce qui s’explique par le fait qu’elles ne procédaient pas des indications doctrinales et autres, données par l’enseignement de Guénon. Tel est le cas de ceux qui, parfois en dehors même de toute connaissance de cet enseignement, se sont rattachés à des organisations ayant leur point de départ dans l’Orient mais que René Guénon déclarait dépourvues des conditions de régularité traditionnelle, et qui se montraient, du reste, entachées de modernisme. Nous n’entrerons pas dans le procès de ces organisations, mais nous ferons seulement quelques remarques d’ensemble qui dépassent d’ailleurs ce cas spécial, puisqu’elles correspondent à des constatations que l’on a pu faire même dans certains cas où il n’y avait aucune difficulté sous le rapport de la régularité essentielle du rattachement. Deux sortes de déviations de perspective traditionnelle s’accusent généralement chez ceux qui n’ont pas connu ou ne se sont pas assimilé suffisamment l’enseignement de René Guénon, et n’ont pas compris par conséquent dans quelles conditions une réalisation véritable pouvait être entreprise par des Occidentaux, qu’il s’agisse d’ailleurs de ceux qui se sont rattachés, d’une façon illusoire ou régulière, à des organisations orientales, ou encore de ceux qui sont restés sans aucun rattachement : nous les appellerons la déviation « absolutiste » et la déviation « universaliste ».

 

La première se définit par la volonté d’atteindre à une réalisation, et même à la Connaissance Suprême, en dehors des conditions normales d’une méthode et de telle forme traditionnelle, par une simple participation à la technique strictement intellectuelle de la voie respective. La deuxième se définit par la négligence de la règle d’homogénéité spirituelle entre la modalité initiatique d’ensemble à laquelle on veut participer, et la forme traditionnelle pratiquée, ou encore par l’illusion d’une méthode unique applicable indifféremment à des formes traditionnelles diverses, et même en dehors de l’existence d’un rattachement initiatique. Les diverses formes de ces déviations, qui quelquefois se combinent entre elles d’étrange façon, procèdent toutes d’une ignorance de la relation qui doit exister entre la nature des influences spirituelles agissant dans l’initiation, les moyens de réalisation correspondants, et les qualifications des êtres humains. Cette ignorance est presque toujours alliée avec l’orgueil et la suffisance caractéristiques de l’individualisme moderne, et aussi avec la prétention d’adapter l’enseignement et la technique traditionnelle aux exigences des nouveaux temps !

 

Pour les intellectuels affligés de ces défauts spirituels, l’enseignement et la discipline initiatiques d’une forme traditionnelle sont des choses inactuelles, soit parce qu’ils les trouvent gênantes pour la vie ordinaire, soit parce que, tout simplement, ils les ignorent. Ceux-ci traiteront donc volontiers de « ritualisme » la pratique des moyens sacrés d’ensemble, soit en considérant qu’elle n’est pas nécessaire dans leur cas personnel (et alors on est étonné de voir combien se croient dans le même cas) soit en préférant en cet ordre des combinaisons artificielles de leur propre cru, qui relèvent du « syncrétisme » ou du « mélange des formes traditionnelles ». En reprenant dans un sens plus général certains jugements de Guénon, nous dirons donc que ces choses, qu’on constate de différents cotés, sont plus graves quand elles se produisent dans des organisations initiatiques régulières que lorsqu’elles sont le fait de gens qui, en somme, n’agissent que pour leur propre compte et n’ont rien d’authentique à transmettre. Enfin un trait caractéristique et significatif de ces écoles est leur hostilité, soit déclarée soit dissimulée, à la fonction et à l’enseignement de Guénon. Il est à craindre maintenant qu’avec sa disparition, ces diverses irrégularités ne s’accentuent encore, car sa présence exerçait un certain effet de censure même chez ceux qui n’étaient pas en accord avec l’ensemble de son enseignement.

 

Cela nous amène à dire un mot sur la signification générale que peut avoir la cessation de sa fonction personnelle. On se rappellera ici que, en parlant de l’espoir d’une entente entre Orient et Occident, et du rôle des « intermédiaires », il disait au sujet de ces derniers que « leur présence prouve que tout espoir d’entente n’est pas irrémédiablement perdu » (La Crise du Monde moderne, p. 181). Sa brusque disparition serait-elle à interpréter comme la perte ou la diminution de cet espoir d’entente ? Il n’est pas douteux que sous ce rapport, il y a dans cet événement inattendu un certain sens négatif, et les différentes difficultés ou limitations de possibilités qu’avait rencontrées sa fonction, et dont nous avons fait mention, ne feraient d’ailleurs qu’appuyer cette signification. Mais nous devons déterminer les limites entre lesquelles une telle interprétation est possible. Tout d’abord, sa fonction devait avoir à quelque moment, avec l’âge, une limite naturelle. D’autre part, même si rien ne prévenait d’une fin pour le moment, son activité s’est de toute façon étendue, sur une durée appréciable : une trentaine d’années sépare sa mort de la publication de son premier livre ; sa production intellectuelle fut exceptionnellement riche : 17 livres, plus la matière des articles à republier en volumes totalisant au moins 8 ouvrages ; l’influence de cette oeuvre devra se développer encore plus à l’avenir. Etant donné l’importance que nous avons nous-mêmes attribuée à la fonction de Guénon, son oeuvre ne pourrait pas rester sans quelque conséquence positive en ce qui concerne les rapports avec l’Orient.

 

D’autre part, la fin de son activité n’est pas une raison suffisante pour conclure à la cessation même de l’appui de l’Orient, car Guénon même n’a jamais lié cet appui à sa seule présence, et textuellement, il a parlé toujours au pluriel d’ « intermédiaires », ce qui peut bien ne pas être une simple formule de style impersonnel, d’autant plus qu’il ne pouvait préjuger de ce qui se passerait après lui. Ce qui est certain, c’est que la ressource intellectuelle que l’Orient a utilisée par lui a cessé, car elle était liée à des qualités personnelles providentiellement disposées. Ce qui est certain aussi c’est que, la partie doctrinale générale de son message apparaissant comme largement réalisée pour rendre possible le réveil intellectuel voulu en Occident, ce n’est pas dans le même ordre que l’on pourrait envisager comme probable une continuation de l’appui que l’Orient offrait. C’est plutôt quant à des formes doctrinales plus circonstanciées et aux applications contingentes de toutes sortes, que le besoin d’une continuation de cet appui se fait sentir. Cela peut être lié d’ailleurs d’une façon spéciale à de nouvelles nécessités cycliques de l’orientation traditionnelle et, sous ce rapport, on pourrait penser précisément à un développement plus particulier en relation avec les circonstances et les modalités propres à la « seconde hypothèse », ce qui d’ailleurs nous semble exiger tant un coté doctrinal qu’un côté d’orientation pratique, plus déterminés dans leur forme. On reprochera à nos réflexions un caractère trop hypothétique et abstrait, et nous le reconnaîtrons volontiers, mais il ne nous est pas possible d’éviter cela, d’autant plus que nous ne cherchons ici qu’à circonscrire d’une façon très générale la signification que peut avoir la cessation, à ce moment de la fonction personnelle de Guénon.

 

Mais l’oeuvre intellectuelle laissée par Guénon maintiendra sa présence, de même que tout ce qui a été conçu sous son inspiration poursuivra l’orientation initiale donnée par lui. Son oeuvre commence même à être connue et comprise dans certains milieux d’Orient, là où les intellectuels qui ont fait l’expérience de l’actuelle civilisation occidentale et des doctrines profanes, et en ont éprouvé toutes les conséquences, en eux-mêmes et autour d’eux, n’ont pas d’autre moyen de reprendre contact avec l’esprit traditionnel qu’à travers un enseignement qui constitue à la fois une critique efficace de l’esprit moderne et une formulation intelligible des vérités immuables de la tradition. D’autre part, ceux qui, en Occident, constituent, par leur rattachement oriental, ce que Guénon appelait « un prolongement des élites orientales qui pourrait devenir un trait d’union entre celles-ci et l’élite occidentale le jour où cette dernière serait arrivée à se constituer », sont d’une façon naturelle une raison de ne pas abandonner l’espoir d’une entente de l’Occident avec les forces salutaires de l’Orient traditionnel. Mais dans les conditions d’existence d’une époque pleine de toutes sortes d’illusions et de dangers, cet espoir reste fondé sur la fidélité parfaite de tous les côtés à l’enseignement de celui qui fut et sera la « Boussole infaillible » et la « Cuirasse impénétrable ». Tous ceux qui participent de la sagesse traditionnelle et de l’esprit de véritable réconciliation divine du monde, rencontreront certainement la même incompréhension que leur grand prédécesseur, et seront aussi l’objet de la même hostilité, ou d’une plus grande encore, que celle qu’a éprouvée le Témoin de la Vérité Unique et Universelle, mais c’est à eux que, dans l’ordre des implications humaines, on recourra finalement pour trouver une intercession qui, par delà les erreurs et les iniquités d’un monde qui s’engouffre dans son propre chaos, doit ouvrir les portes de la Lumière et de la Paix.

 

M. Vâlsan.

 

(Michel Vâlsan, La fonction de René Guenon et le sort de l'Occident, Revue Etudes Traditionnelles, Juil., Août, Sept., Oct, Nov. 1951; n° 293-294-295, p. 213)

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article