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Publié par Abdoullatif

Rene-Guenon_Caire.jpgLes idées fondamentales de ce témoignage sont les suivantes : tout d’abord, dans l’ordre purement intellectuel et spirituel ; la suprématie de la connaissance métaphysique sur tous les autres ordres de connaissance, de la contemplation sur l’action, de la Délivrance sur le Salut, de la distinction entre voie initiatique et intellectuelle, d’une part, et voie exotérique, d’autre part, celle-ci avec son corollaire « mystique » dans la dernière phase traditionnelle de l’Occident. Sur le plan d’ensemble du monde traditionnel : l’identité essentielle de toutes les doctrines sacrées, l’universalité intelligible du symbolisme initiatique et religieux, et l’unité fondamentale de toutes les formes traditionnelles.

 

Cette unanimité traditionnelle n’exclut pas l’existence de degrés différents de participation à l’esprit commun : celui-ci est mieux représenté, et aussi mieux conservé, par les traditions dans lesquelles prédomine le point de vue purement intellectuel et métaphysique : de là, prééminence normale de l’Orient dans l’ordre spirituel. Sous ce rapport il y a donc normalement, à certains égards, une hiérarchie et des rapports subséquents entre les différentes traditions, comme entre les civilisations qui leur correspondent. Le monde occidental, depuis des temps qui remontent encore plus loin que le début de l’époque dite historique, et quelles qu’aient été les formes traditionnelles qui l’organisaient, avait d’une façon générale toujours entretenu avec l’Orient des rapports normaux, proprement traditionnels, reposant sur un accord fondamental de principes de civilisation. Tel a été le cas de la civilisation chrétienne du moyen âge.

 

Ces rapports ont été rompus par l’Occident à l’époque moderne dont René Guénon situe le début beaucoup plus tôt qu’on ne le fait d’ordinaire, à savoir au XIV° siècle, lorsque, entre autres faits caractéristiques de ce changement de direction, l’Ordre du Temple, qui était l’instrument principal de ce contact au moyen âge chrétien, fut détruit : et il est intéressant de noter qu’un des griefs qu’on a fait à cet ordre était précisément d’avoir entretenu des relations secrètes avec l’Islam, relations de la nature desquelles on se faisait d’ailleurs une idée inexacte, car elles étaient essentiellement initiatiques et intellectuelles.

 

Cet état de choses est allé toujours en s’aggravant à mesure que la civilisation occidentale perdait ses caractères traditionnels jusqu’à devenir, ce qu’elle est à l’époque présente, une civilisation complètement anormale dans tous les domaines, agnostique et matérialiste quant aux principes, négatrice et destructrice quant aux institutions traditionnelles, anarchique et chaotique quant à sa constitution propre, envahissante et dissolvante quant à son rôle envers l’ensemble de l’humanité : le monde occidental, après avoir détruit sa propre civilisation traditionnelle, s’est tourné « tantôt brutalement tantôt insidieusement » contre tout l’ordre traditionnel existant, et spécialement contre les civilisations orientales.

 

C’est ainsi que l’enseignement purement intellectuel exposé par René Guénon se complète par une critique de tous les aspects de l’actuel Occident. Nous n’aurons pas à rappeler ici en quoi consiste cette critique à la fois profonde et étendue, puisqu’elle intéresse moins notre propos, et d’ailleurs cette partie de l’oeuvre de René Guénon a rencontré généralement un accueil plus facile, bien des occidentaux étant revenus d’eux-mêmes des illusions habituelles sur la valeur de la civilisation moderne. Nous voulons préciser maintenant que, en raison de la fonction cyclique de René Guénon, les diverses situations envisagées par lui quant à l’état de l’Occident au moment où sa civilisation aura atteint le point d’arrêt, peuvent être légitimement rattachées à la réaction que l’intellectualité occidentale aura devant son oeuvre.

 

C’est en effet par le côté intellectuel que le redressement de la mentalité générale pouvait se réaliser, et l’oeuvre de René Guénon s’adresse exclusivement à ceux qui sont capables tout d’abord de comprendre les vérités principielles, ensuite d’en tirer les conséquences qui s’imposent. L’intellectualité occidentale contemporaine assume ainsi en mode logique une dignité et une responsabilité représentatives. A ce propos il nous faut rappeler que, dès son premier livre, paru en 1921, l’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues (Conclusion), René Guénon avait formulé trois hypothèses principales quant au sort de l’Occident.

 

La première « la plus défavorable est celle où rien ne viendrait remplacer cette civilisation, et où celle-ci disparaissant, l’Occident, livré d’ailleurs à lui-même, se trouverait plongé dans la pire barbarie ». Après en avoir souligné la possibilité, il concluait qu’ « il n’est pas utile d’y insister plus longuement pour qu’on se rende compte de tout ce qu’a d’inquiétant cette première hypothèse ».

 

La seconde serait celle où « les représentants d’autres civilisations, c’est-à-dire les peuples orientaux, pour sauver le monde occidental de cette déchéance irrémédiable, se l’assimileraient de gré ou de force, à supposer que la chose fût possible et que d’ailleurs l’Orient y consentit, dans sa totalité ou dans quelques-unes de ses parties composantes. Nous espérons — disait-il — que nul ne sera assez aveuglé par les préjugés occidentaux pour ne pas reconnaître combien cette hypothèse serait préférable à la précédente : il y aurait assurément, dans de telles circonstances, une période transitoire occupée par des révolutions ethniques fort pénibles, dont il est difficile de se faire une idée, mais le résultat final serait de nature à compenser les dommages causés fatalement par une semblable catastrophe ; seulement, l’Occident devrait renoncer à ses caractéristiques propres et se trouverait absorbé purement et simplement ».

 

« C’est pourquoi, disait ensuite René Guénon, il convient d’envisager un troisième cas comme bien plus favorable au point de vue occidental, quoique équivalent, à vrai dire, au point de vue de l’ensemble de l’humanité terrestre, puisque s’il venait à se réaliser, l’effet en serait de faire disparaître l’anomalie occidentale, non par suppression comme dans la première hypothèse, mais, comme dans la seconde, par retour à l’intellectualité vraie et normale ; mais ce retour, au lieu d’être imposé et contraint, ou tout au plus accepté et subi du dehors, serait effectué alors volontairement et comme spontanément ».

 

Dans la suite de son exposé, René Guénon revenait sur ces trois hypothèses « pour marquer plus précisément les conditions qui détermineraient la réalisation de l’une ou de l’autre d’entre elles ». « Tout dépend évidemment à cet égard, précisait-il, de l’état mental dans lequel se trouverait le monde occidental au moment où il atteindrait le point d’arrêt de sa civilisation actuelle. Si cet état mental était alors tel qu’il est aujourd’hui, c’est la première hypothèse qui devrait nécessairement se réaliser, puisqu’il n’y aurait rien qui puisse remplacer ce à quoi l’on renoncerait, et que, d’autre part, l’assimilation par d’autres civilisations serait impossible, la différence des mentalités allant jusqu’à l’opposition.

 

Cette assimilation, qui répond à notre seconde hypothèse, supposerait, comme minimum de conditions, l’existence en Occident d’un noyau intellectuel, même formé seulement d’une élite peu nombreuse, mais assez fortement constitué pour fournir l’intermédiaire indispensable pour ramener la mentalité générale, en lui imprimant une direction qui n’aurait d’ailleurs nullement besoin d’être consciente pour la masse, vers les sources de l’intellectualité véritables. Dès que l’on considère comme possible la supposition d’un arrêt de civilisation, la constitution préalable de cette élite apparaît donc comme seule capable de sauver l’Occident, au moment voulu, du chaos et de la dissolution ; et, du reste, pour intéresser au sort de l’Occident les détenteurs des traditions orientales, il serait essentiel de leur montrer que, si leurs appréciations les plus sévères ne sont pas injustes envers l’intellectualité occidentale prise dans son ensemble, il peut y avoir du moins d’honorables exceptions, indiquant que la déchéance de cette intellectualité n’est pas absolument irrémédiable.

 

Nous avons dit que la réalisation de la seconde hypothèse ne serait pas exempte, transitoirement tout au moins, de certains côtés fâcheux, dès lors que le rôle de l’élite s’y réduirait à servir de point d’appui à une action dont l’Occident n’aurait pas l’initiative, mais ce rôle serait tout autre si les événements lui laissaient le temps d’exercer une telle action directement et par elle-même, ce qui correspondrait à la possibilité de la troisième hypothèse. On peut en effet concevoir que l’élite intellectuelle, une fois constituée, agisse en quelque sorte à la façon d’un « ferment » dans le monde occidental, pour préparer la transformation qui, en devenant effective, lui permettrait de traiter, sinon d’égal à égal, du moins comme une puissance autonome, avec les représentants autorisés des civilisations orientales ».

 

Quant à la façon dont on peut entendre l’influence exercée par l’élite, Guénon donnait plus tard dans Orient et Occident quelques précisions qu’il est bon de rappeler ici afin d’empêcher qu’on s’arrête à des représentations trop grossières. L’élite tout en travaillant pour elle-même, « travaillera aussi nécessairement pour l’Occident en général, car il est impossible qu’une élaboration comme celle dont il s’agit s’effectue dans un milieu quelconque sans y produire tôt ou tard des modifications considérables. De plus, les courants mentaux sont soumis à des lois parfaitement définies, et la connaissance de ces lois permet une action bien autrement efficace que l’usage de moyens tout empiriques ; mais ici pour en venir à l’application et la réaliser dans toute son ampleur, il faut pouvoir s’appuyer sur une organisation fortement constituée, ce qui ne veut pas dire que des résultats partiels, déjà appréciables, ne puissent être obtenus avant qu’on en soit arrivé à ce point. Si défectueux et incomplets que soient les moyens dont on dispose, il faut pourtant commencer par les mettre en oeuvre tels quels, sans quoi l’on ne parviendra jamais à en acquérir de plus parfaits ; et nous ajouterons que la moindre chose accomplie en conformité harmonique avec l’ordre des principes porte virtuellement en soi des possibilités dont l’expression est capable de déterminer les plus prodigieuses conséquences, et cela dans tous les domaines, à mesure que ses répercussions s’y étendent selon leur répartition hiérarchique et par voie de progression indéfinie » (op. cit., p. 184-185).

 

(Michel Vâlsan, La fonction de René Guenon et le sort de l'Occident, Revue Etudes Traditionnelles, Juil., Août, Sept., Oct, Nov. 1951; n° 293-294-295, p. 213)

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