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Publié par Abdoullatif

Guenon-author-pg-image-5Quant à cette question doctrinale qui est évidemment primordiale, puisque l’accord cherché sur les principes avec l’Orient la pose avant toute autre, il disait déjà dans Orient et Occident :

 

« L’accord, portant essentiellement sur les principes, ne peut être vraiment conscient que pour les doctrines qui renferment au moins une part de métaphysique ou d’intellectualité pure ; il ne l’est pas pour celles qui sont limitées strictement à une forme particulière, par exemple à la forme religieuse. Cependant, cet accord n’en existe pas moins réellement en pareil cas, en ce sens que les vérités théologiques peuvent être regardées comme une traduction, à un point de vue spécial, de certaines vérités métaphysiques ; mais pour faire apparaître cet accord, il faut alors effectuer la transposition qui restitue à ces vérités leur sens profond, et le métaphysicien seul peut le faire, parce qu’il se place au delà de toutes les formes particulières et de tous les points de vue spéciaux.

 

Métaphysique et religion ne sont et ne seront jamais sur le même plan ; il résulte de là, d’ailleurs qu’une doctrine purement métaphysique et une doctrine religieuse ne peuvent ni se faire concurrence ni entrer en conflit, puisque leurs domaines sont nettement différents. Mais, d’autre part, il en résulte aussi que l’existence d’une doctrine uniquement religieuse est insuffisante pour permettre d’établir une entente profonde comme celle que nous avons en vue quand nous parlons du rapprochement intellectuel de l’Orient et de l’Occident ; c’est pourquoi nous avons insisté sur la nécessité d’accomplir en premier lieu un travail d’ordre métaphysique, et ce n’est qu’ensuite que la tradition religieuse de l’Occident, revivifiée et restaurée dans sa plénitude, pourrait devenir utilisable à cette fin, grâce à l’adjonction de l’élément intérieur qui lui fait actuellement défaut, mais qui peut fort bien venir s’y superposer sans que rien soit changé extérieurement » (op. cit., pp. 104-195).

 

Ici une remarque s’impose. Guénon envisageait dans ses écrits surtout les possibilités traditionnelles du monde que couvrait autrefois la forme catholique du Christianisme ou, en tout état de cause, celui où elle existe actuellement, c’est-à-dire les possibilités d’un Occident au sens restreint. Il avait moins en vue le monde orthodoxe et, d’une façon générale, tout ce qui restait en dehors du milieu de l’Eglise latine ; et nous savons personnellement qu’il avait de ce côté des impressions sensiblement différentes de celles qu’il gardait pour le Catholicisme. C’est ainsi du reste que dans son article « Christianisme et Initiation » (Etudes Traditionnelles, sept. à déc. 1949), faisant état de la substitution dans l’Occident moderne du « mysticisme » à l’initiation, il disait dans une note : « Nous ne voulons pas dire que certaines formes d’initiation chrétienne ne se soient pas continuées plus tard, puisque nous avons même des raisons de penser qu’il en subsiste encore quelque chose actuellement, mais cela dans des milieux tellement restreints que, en fait, on peut les considérer comme pratiquement inaccessibles, ou bien, comme nous allons le dire, dans des branches du Christianisme autres que l’Eglise latine ».

 

Ensuite il disait effectivement dans le corps de l’article à propos de la substitution en question : « Ce que nous disons ici ne s’applique d’ailleurs qu’à l’Eglise latine, et ce qui est très remarquable aussi, c’est que, dans les Eglises d’Orient, il n’y a jamais eu de mysticisme au sens où on l’entend dans le Christianisme occidental depuis le XVIe siècle; ce fait peut donner à penser qu’une certaine initiation du genre de celles auxquelles nous faisions allusion a dû se maintenir dans ces Eglises, et, effectivement, c’est ce qu’on y trouve avec l’hésychasme, dont le caractère réellement initiatique ne semble pas douteux, même si, là comme dans bien d’autres cas, il a été plus ou moins amoindri au cours des temps modernes, par une conséquence des conditions générales de cette époque, à laquelle ne peuvent guère échapper que les initiations qui sont extrêmement peu répandues, qu’elles l’aient toujours été ou qu’elles aient décidé volontairement de se « fermer » plus que jamais pour éviter toute dégénérescence ».

 

De fait, toute la question du monde orthodoxe est bien différente de celle du monde catholique. Exception faite pour la Russie, qui avait subi de son côté depuis le XVIIe siècle les fâcheuses conséquences de ses contacts avec l’Occident proprement dit, le modernisme n’a affecté que depuis un siècle la mentalité et les institutions orthodoxes ; ce fait a été d’ailleurs la conséquence immédiate de la dissolution de l’ancien empire turc à l’abri duquel se trouvaient en somme avec la seule exception russe, toutes les Eglises d’Orient. La formation dans ces régions des états nationaux à la mode démocratique occidentale fut bientôt suivie de la constitution des Eglises autocéphales nationales qui dissocièrent l’unité orthodoxe et livrèrent ses différentes fractions affaiblies à l’influence moderne.

 

On peut remarquer que la situation de cette chrétienté orientale ressemble beaucoup à celle de l’Islam dans les mêmes régions. Leur cadre historique et de civilisation étant resté sensiblement le même depuis le moyen âge jusqu’au XIXe siècle : c’est de l’Occident proprement dit que devait venir l’esprit antitraditionnel pour ébranler et finalement submerger un monde de civilisation traditionnelle mixte, islamique et chrétienne, qui avait constitué aussi jusque-là un barrage protecteur de l’ensemble de l’Orient. Pour toutes ces raisons, d’ailleurs, malgré l’extension du désordre moderne dans tout le monde orthodoxe et chrétien oriental en général, les conditions de climat spirituel et de mentalité sont tout de même restées quelque peu particulières, et cela permet de penser que, de ce côté, les modalités d’une restauration future seront différentes dans une certaine mesure, quelle que soit d’ailleurs la portée qualitative qu’on pourrait attribuer à cette différence.

 

(Michel Vâlsan, La fonction de René Guenon et le sort de l'Occident, Revue Etudes Traditionnelles, Juil., Août, Sept., Oct, Nov. 1951; n° 293-294-295, p. 213)

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