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Publié par Abdoullatif

Rene-Guenon-11.jpgPour en revenir au côté proprement occidental, dans l’hypothèse que la base envisagée serait irréalisable dans l’Eglise catholique, Guénon disait que « l’élite, pour se constituer, n’aurait plus à compter que sur l’effort de ceux qui seraient qualifiés, par leur capacité intellectuelle en dehors de tout milieu défini, et aussi, bien entendu, sur l’appui de l’Orient ; son travail en serait rendu plus difficile et son action ne pourrait s’exercer qu’à plus longue échéance, puisqu’elle aurait à en créer elle-même tous les instruments au lieu de les trouver tout préparés comme dans l’autre cas ; mais nous ne pensons nullement que ces difficultés, si grandes qu’elles puissent être, soient de nature à empêcher ce qui doit être accompli d’une façon ou d’une autre » (La Crise du Mondé moderne, p. 130). Et il estimait opportun de déclarer à cette date, en 1927, ceci :

 

« Il y a dès maintenant, dans le monde occidental, des indices certains d’un mouvement qui demeure encore imprécis, mais qui peut et doit même normalement aboutir à la reconstitution d’une élite intellectuelle, à moins qu’un cataclysme ne survienne trop rapidement pour lui permettre de se développer jusqu’au bout. Il est à peine besoin de dire que l’Eglise aurait tout intérêt, quant à son rôle futur, à devancer en quelque sorte un tel mouvement plutôt que de le laisser s’accomplir sans elle et d’être contrainte de le suivre tardivement pour maintenir une influence qui menacerait de lui échapper... » (op.cit.,p. 131).

 

Avant de signaler un point particulier qui concerne certaines nécessités dans lesquelles pourrait se trouver bientôt l’Eglise Catholique, et que René Guénon a formulé d’une façon toute spéciale, on peut se demander quel a été jusqu’ici l’effet de son enseignement et de la connaissance des doctrines orientales sur l’intellectualité catholique. Nous ne pourrons pas faire ici un examen proprement dit de cette question, car nous voulons seulement fixer certaines constatations qui ont leur intérêt en ce moment. Tout d’abord, si bien des Catholiques qui ont connu les écrits de Guénon ont acquis ainsi une véritable compréhension de ce qu’est l’esprit oriental et en général traditionnel, il ne semble vraiment pas qu’il y ait un changement quelconque du côté « représentatif » de l’Eglise même.

 

De ce côté-là, et plus précisément dans certains milieux qui exercent une influence intellectuelle notable sur les dirigeants, on a vu se constituer très tôt, et assez solidement, une position doctrinale nettement « anti-orientale » qui n’a même pas les caractères naturels de l’habituelle incompréhension ésotériste, puisqu’elle se fait remarquer en même temps par les traits d’un modernisme accentué. Ce sont les milieux où la spéculation philosophique tient lieu d’intellectualité proprement dite, où la science profane et ses méthodes exercent une autorité incontestée, et pour lesquels l’Eglise se doit d’intégrer tous les aspects de la civilisation moderne : c’est ainsi, entre autres, qu’on s’y efforce de s’annexer le prestige de toute conception nouvelle, depuis les théories philosophiques comme l’intuitionnisme bergsonien, ou comme un certain « existentialisme » qu’on veut présenter comme une ressource doctrinale chrétienne, jusqu’aux méthodes les plus subversives et proprement infernales comme la psychanalyse.

 

Ce travail d’assimilation de toutes les productions de l’individualisme moderne est même considéré comme dérivant de l’actualité permanente et de l’universalité de l’Eglise alors qu’il s’explique précisément par l’oubli de ce qui fait réellement ces caractères : car l’actualité permanente, qui est intemporalité et activité immuable de la vérité révélée n’a rien à voir avec une attitude qui s’accommode de l’évolutionnisme et du relativisme de la pensée moderne, qu’elle soit rationaliste ou intuitionniste, ou tout autre, et l’universalité, qui est illimitation et synthèse spirituelle, n’a rien de commun avec l’empirisme et le matérialisme de la science non-traditionnelle, ni avec une indifférence à tout ce qui sépare le sacré du profane.

 

Par contre, à l’œuvre traditionnelle et antimoderne de René Guénon, on fit un accueil marqué tout d’abord de suspicion, ensuite d’hostilité ; on chercha même l’alliance, toute naturelle d’ailleurs dans ces conditions, des orientalistes dont la compétence devait avoir pour rôle de contester tout caractère non-humain aux doctrines spirituelles de l’Orient, et toute concordance réelle entre les doctrines traditionnelles en général. On reconnaîtra à la différence de réaction devant les théories modernes d’un côté, et l’enseignement traditionnel de Guénon de l’autre, la signification exacte de cette position intellectuelle qu’on veut donner comme « catholique ». La synthèse spirituelle formulée par Guénon fut ainsi traitée de « syncrétisme » et le sens universel de son intellectualité déclaré incompatible avec l’enseignement chrétien. Mais avec le développement implacable de la fonction du témoin de l’Orient, l’autorité de ses écrits comme des idées qu’il représentait, s’imposa, lentement mais fermement : il devint donc évident qu’il était plus prudent de l’ignorer.

 

Et maintenant que, malgré tout, bon nombre de Catholiques comme d’Occidentaux en général, doivent la qualité actuelle de leur conscience traditionnelle à l’étude de ses livres, et que son prestige parait vraiment indéniables, si l’on se résout à prendre acte de cette présence intellectuelle, ce n’est pas à la vérité des idées qu’il a enseignées ni à l’esprit qu’il illustrait qu’on ferait un hommage, mais, tout au plus, et cela même fut au fond assez rare, au cas individuel d’un écrivain très « original », impressionnant aussi par la stabilité et la cohérence inhabituelles de son idéologie; pourtant son « originalité » est avant tout l’effet étrange que fait la vérité au milieu de l’ignorance, et quant à la stabilité de ses idées, elle est la conséquence de leur inspiration non-humaine et supra-individuelle.

 

Si l’on considère maintenant de plus près la compréhension que l’on a, du même coté, pour les doctrines spirituelles de l’Orient, on se trouve en présence d’une « contre-doctrine » dont la fonction est de troubler toute étude intelligente, et de décourager tout espoir d’un rapprochement réel entre l’Eglise Catholique et les traditions orientales. Ainsi, si d’une façon générale, on attache une certaine importance au coté doctrinal des autres civilisations, cela est conçu dans un sens qui visera toujours à la négation de toute similitude ou identité essentielle avec les doctrines chrétiennes, et donc de toute unité entre les différentes formes traditionnelles : les concordances doctrinales et les analogies symboliques, quand on est obligé de les reconnaître, on les attribue tout simplement à une certaine unité naturelle de la pensée humaine ; aussi le caractère intellectuel incontestable des doctrines non-chrétiennes, plus spécialement celles de l’Hindouisme et de l’Islam, sont l’expression d’une « mystique naturelle » à laquelle on oppose une « mystique surnaturelle » du Christianisme, elle-même conçue d’ailleurs dans un sens individualiste et sentimental ; la réalisation métaphysique, qu’on n’arrive pas non plus à voir dans l’aspect le plus haut du Christianisme même, est traitée de « panthéisme », et, en même temps, les données purement intellectuelles qui peuvent ressembler quelque peu dans leur expression aux conceptions du mysticisme moderne, sont réduites aux catégories spéciales de celui-ci, par une sorte de procédé que Guénon a qualifié à juste titre d’« annexionnisme » et qui doit permettre de subordonner et rabaisser le prestige de tout ce qui est non-chrétien.

 

De plus, en ce qui concerne la tradition catholique elle-même, on ne voit vraiment pas qu’on ait compris que l’ordre religieux existant est purement exotérique et comme tel insuffisant pour avoir une tradition complète et normale. Quand il s’agit du domaine initiatique et métaphysique, on ne conçoit rien d’autre que le « mysticisme », et quand on ne peut plus nier toujours, contre toute évidence, qu’il y a eu un ésotérisme chrétien, on le considère soit comme s’appliquant à des réalités qui n’ont rien de profond, soit comme un simple prolongement des possibilités normales de l’ordre religieux commun, c’est-à-dire de l’exotérisme (1). Mais c’est lorsqu’il s’agit de l’interprétation des doctrines et des méthodes hésychastes que l’incompréhension et l’hostilité atteint les formes les plus inattendues, qui confinent à l’impiété même ; cela certainement, entre autres, parce qu’il s’agit de quelque chose qui appartient à l’Orthodoxie et dont le Catholicisme moderne a perdu depuis longtemps l’équivalent. Pourtant quand il s’agit de développement intellectuel on aurait pu croire que la compréhension doit être plus facile pour des choses qui ne mettent aucunement en cause des dogmes religieux. Que peut-on espérer, dans ces conditions, quant à la transposition intellectuelle et métaphysique des dogmes et de l’enseignement théologique en vue d’atteindre à l’universalité du point de vue doctrinal, et d’aboutir à un accord de principes avec l’Orient ?

 

(1) À ce propos, une des incompréhensions les plus significatives, mais qui à vrai dire, n’est pas particulière à cette « contre-doctrine », puisqu'on la retrouva même chez certains qui admettent par ailleurs la notion d'une initiation comme condition préalable à une voie de réalisation, est celle concernant la nature et les moyens de l'initiation chrétienne. L'on considère ainsi que celle-ci est conférée par les sacrements ordinaires de l'Eglise, en raison d'un privilège spécial qu'aurait le Christianisme d'être une « initiation offerte à tout le monde » ! Ceci est affirmé à la faveur d'une certaine difficulté que l'on a rencontrée à démontrer l'existence d'autres rites purement ésotériques pour l'initiation chrétienne. Nous ne pourrions traiter ici de cette question, mais puisque beaucoup de ceux qui projettent cette opinion accordent, par ailleurs, que l’hésychasme est une voie initiatique, qu'ils sachent que celui-ci a, de nos jours même, comme moyen de rattachement un rite spécial et réservé, analogue à ce que l'on sait du rite de rattachement dans les initiations islamiques : mais pour savoir ce qu'il en est exactement, ce n’est pas aux théologiens ou aux prêtres, ni même à tout moine, qu'on pourrait le demander ; en cette matière il faut d'ailleurs savoir que la réponse dépendra éminemment de la droite intention du chercheur, et de sa bonne volonté.

 

(Michel Vâlsan, La fonction de René Guenon et le sort de l'Occident, Revue Etudes Traditionnelles, Juil., Août, Sept., Oct, Nov. 1951; n° 293-294-295, p. 213)

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