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Publié par Abdoullatif

michel-valsan 1LA NOTION DE MAQÂM

(Station spirituelle)

(Futûhât, chap.193)

 

Vers :

 

En vérité, le maqâm s’obtient par les œuvres ; Il implique activité de recherche et d’acquisition.

C’est par le maqâm s’est atteinte la Perfection des Connaissants [kamâlu-l-‘ârifîne] ; Il est le bien qui ne leur est pas retiré, ni caché, ni voilé.

Il est constant. Des choses étonnantes du monde invisible, Il les assigne, les discrimine et les vise.

Il est la fin ultime, alors que les ahwâlse succèdent : il n’est découvert que par labeur et fatigue.

En vérité, l’Envoyé d’Allâh, pour remercier son Seigneur, faisait saigner ses pieds (pendant ses prières de nuit) (1), Et fut élevé encore par son zèle et sa peine.

 

Sache que les maqâmât (sing. maqâm) (2) sont choses obtenues par effort personnel (makâsib, sing. maksab) et dérivent de l’accomplissement parfait des « droits » (huqûq, sing. haqq) prescrits légalement. Lorsque le serviteur observe les « temps » établis, en déployant les activités spirituelles (al-mu’âmalât, sing. mu’âmalah) par les disciplines corporelles (al-mujâhadât, sing. mujâhadah) et psychiques (ar-riyâdât, sing. riyâdah), ordonnées par le Législateur qui a déterminé leurs modalités et leurs moments, leurs conditions et leurs règles de complétude et de perfection, alors ce serviteur est tenant d’un maqâm, en tant qu’il produit la forme ordonnée pour ce maqâm. Ainsi, on lui a dit : « Faites la Prière ! » (Aqîmû-s-salah : textuellement « Mettez debout la Prière », le mot aqîmû étant de la même racine maqâm = « station », « fait de se trouver debout »), et les serviteurs la font selon une forme parfaite (sûrah kâmilah) : elle sort alors « oiseau » (3), ange ; esprit-saint, mais reposant seulement sur la volonté divine ; ensuite le serviteur passe à un autre maqâm (prescrit) pour en produire également la forme. Par cela, le serviteur est « créateur » (khallâq) (4). Tel est le sens du terme maqâm (5).

 

Il n’y a pas de divergence entre les Gens d’Allâh quant au fait que le maqâm est chose stable [thâbit], qui ne cesse pas [ghayr zâ’il], alors qu’ils ont des opinions différentes en ce qui concerne le hâl (6). Cependant, selon nous, la chose n’est pas telle qu’ils l’ont définie, car il y a à faire quelques distinctions, en raison de la diversité des « réalités » (haqâ’iq, sing. haqîqah) qui réalisent les maqâmât. Les maqâmât ne reposent pas tous sur une seule et même réalité [haqîqah wâhidah]. Ainsi, il y en a qui sont liés par une condition (shart), et lorsque la condition cesse d’exister, le maqâm cesse également ; par exemple, en matière de wara’ (scrupule pieux) qui ne concerne que ce qui est « défendu » (mahzûr) ou « douteux » (mutashâbih) : dès qu’il ne s’agit plus de l’un de ces deux cas ou des deux, il n’est plus question de wara’. De même en matière de « peur » (al-khawf) ou d’ « espoir » (ar-rajâ’), ou encore de « dépouillement » (at-tajrîd) qui consiste en « abandon du souci des moyens de vivre » (qitu-l-asbâb) et qui est l’aspect extérieur du tawakkul (le fait de se remettre à Dieu) selon l’acception ordinaire.

 

Il y a des maqâmât qui subsistent jusqu’à la mort, et qui cessent, comme la tawbah (la pénitence, la « conversion ») et l’observance des prescriptions légales. D’autres maqâmât accompagnent le serviteur dans la vie future jusqu’au moment de l’entrée au Paradis, comme la « peur » et l’ « espoir ». D’autres enfin entrent avec le serviteur au Paradis, comme les maqâmât de l’Intimité avec Dieu (al-Uns) et de la Détente (al-Bast) ou encore celui de la manifestation des attributs de la Beauté Divine.

 

Par conséquent le maqâm est le « lieu » où le serviteur « occupe une position » (iqâmah) et une station (thubût) dont il ne se sépare pas ; si le maqâm est soumis à une condition et que cette condition se présente, le serviteur manifeste ce maqâm au moment correspondant en raison de la présence de la condition respective. Le maqâm est prédisposé ainsi chez ce serviteur, et c’est en ce sens qu’on dit qu’il est « stable », non pas dans le sens que le serviteur le pratique en tout temps. Comprend donc.

 

(1) Après qu’Allâh eut révélé le verset : « Nous t’avons accordé une Victoire Evidente, afin qu’Allâh te pardonne tes péchés antérieurs et ultérieurs [innâ fatahnâ laka fathan mubînan li-yaghfira laka-Llâhu mâ taqaddama min dhanbika wa mâ taakhkhara] » (Coran 48, 1), l’Envoyé d’Allâh priait encore les nuits au point que ses pieds arrivaient à saigner par suite de la durée de la position debout, dans l’immobilité requise. Son épouse Aïchah, émue, s’étonna qu’après la révélation du verset précité, il prit encore tant de peine. Il répondit : « Mais ne serais-je pas un serviteur reconnaissant ? »

(2) Le terme maqâm est masculin, le pluriel maqâmât est de forme féminine, mais en les transcrivant en français, pour des raisons d’homogénéité de style, nous considérerons les deux comme étant du genre masculin.

(3) Une allusion est faite ici à la « création » par Jésus de l’oiseau d’argile en raison de l’ordre divin (Coran 3, 43 et 5, 110).

(4) La « création » peut avoir lieu aussi par le serviteur ainsi qu’on le voit dans les versets indiqués dans la note précédente, mais cela en raison de l’ordre divin seulement : dans les cas des prières, l’ordre divin est donné dans la Loi. D’autre part, Allâh s’appelle Lui-Même dans le Coran « le Meilleur des Créateurs » (ahsan al-Khâliqîn) (Coran 23, 14 ; 37, 125).

(5) On pourrait dire que le maqâm dans l’ordre « religieux » correspond à la malakah, habitus, dans l’ordre nature. Du reste, ce dernier terme s’oppose lui aussi à hâl dans la terminologie technique du péripatétisme arabe.

(6) Il faut dire aussi que selon le langage habituel, par maqâm on comprend surtout comme « degré » ou « rang » spirituel, et le hâl s’oppose alors à lui dans le sens de « phase préparatoire » (Cf. René Guénon, Aperçus sur l’Initiation, ch. 47, p. 297, note 3).

 

Muhyi-d-Dîn Ibn ‘Arabî.

Traduit de l'arabe et annoté par

Michel Vâlsan.

 

[Michel Vâlsan, La notion de maqâm, La Vérité essentielle, Futûhât Chap. 193, Études Traditionnelles, n° 372-373, Juil.-Août et Sept.-Oct. 1962].

 

N.B. : Les parties entre crochets […] sont des notes venant du texte arabe des Futûhât, du Coran et ne font pas partie du texte traduit par Michel Vâlsan ou de ses notes.

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