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Publié par Abdoullatif

Michel Valsan mareLES DERNIERS

HAUTS GRADES DE L'ÉCOSSISME

ET LA RÉALISATION

DESCENDANTE

(suite et fin) (1)

 

Pour ce qui est du symbolisme « descendant » de chacun des trois degrés qui nous occupent, il faut dire tout d'abord que le triangle ayant la pointe en bas ne figure que dans le 33° (2). Il est dans le bijou de ce grade où, comme du reste dans l'emblème général de l'Ordre, il surmonte « rayonnant », l'aigle à deux têtes et se trouve ainsi associé aux symboles de la Vraie Lumière et de l'autorité suprême. On indique quelquefois que, dans le bijou, ce triangle porte à son centre le iod hébraïque « symbole de l'existence ». Il s'agit plus exactement du symbole de l'Etre principiel, car cette lettre, première du Tétragramme, ainsi que du nom divin Iah, constitue à elle seule un nom divin, qui phonétiquement est le son i (3). Placée dans un triangle inversé elle précise de façon indubitable qu’il s’agit alors d’une « descente divine ». On pourrait remarquer qu'un tel triangle étant le schéma géométrique du cœur, l'ensemble est un équivalent du « Cœur rayonnant » et portant à son centre la « Blessure » que l'iconographie occidentale représente quelquefois sous la forme d'un iod (4) ; la signification « avatârique » de ce symbole peut être considérée comme « interprétée » de façon spéciale par cette assimilation, car le « Cœur blessé » atteste le caractère « sacrificiel » de la « réalisation descendante » et, effectivement, la doctrine  chrétienne fait dériver du sacrifice christique les sacrements de la Nouvelle Loi (5). Dans l’emblème officiel de l'Ordre, le triangle inversé porte un « Œil » à la place du iod. Cet Œil doit être considéré alors comme l'Œil divin regardant dans la manifestation, et à ce propos René Guénon notait que le nom d'Avalokitêshvara est interprété habituellement comme « le Seigneur qui regarde en bas », et ajoutait que, dans ce cas, l'Œil plus nettement la signification de « Providence ». (6) (mot qui par son étymologie indique l'idée de « vue » et même de « regard protecteur »). D'autre part, en raison de l'analogie entre le triangle inversé et le cœur, cet Œil peut être considéré aussi comme un symbole de l' Œil divin dans le cœur, ce gui présente alors une « théose » du symbole connu de « l'Œil du Cœur » (7) et, sous le rapport de la descente principielle une figuration de l' Œil divin dans le cœur de l' Avatâra auquel s'identifie, par le degré de réalisation qu'exige sa fonction, le chef du centre spirituel, c'est-à-dire le Pôle de la tradition, que l'ésotérisme islamique qualifie de « Support du Regard d'Allah dans la Création ». Aussi, le centre spirituel de la tradition étant ésotérique, résidence du chef de sa hiérarchie est symboliquement dans la Caverne, dont le triangle inversé est également le schéma, de sorte que le même symbole apparaît comme le tracé du « lieu caché » d'où le Pôle, conformément à sa nature essentiellement solaire rayonne universellement et « voit tout », restant lui-même invisible aux regards du monde.

 

(1) Voir Etudes Traditionnelles, n° de juin et juillet-août 1953. [Cet article est demeuré inachevé]

(2) Il est curieux que ni le Tuileur de chez Delaunay, ni celui de Vuillaume, comme ni Ragon, ne font mention de ce triangle inversé. Par contre le Tuileur de Lausanne, ainsi que les documents publiés dans la Maçonnerie pratique l'indiquent clairement. Aussi figure-t-il dans l'emblème officiel de l'Ordre que nous aurons à examiner plus loin.

(3) Cf. René Guénon, La Grande Triade, Ch. XXV.

(4) Cf. René Guénon, Le cœur rayonnant et le cœur enflammé, Etudes Traditionnelles, n° de juin et juillet 1946, et L'Œil qui voit tout, id., n° d'avril mai 1948.

(5) On pourrait remarquer aussi que la Blessure du salut, coïncidant avec le symbole de l'Etre divin, fait ressortir la présence réelle de cet Etre dans le sacrifice accompli aussi bien que dans les sacrements qui en découlent. De plus, comme le triangle avatârique est rayonnant, on pourrait y voir aussi un symbole qui réunit, en les identifiant, le Christ souffrant et le Christ glorieux.

(6) René Guénon, L’Œil qui voit tout, Etudes Traditionnelles, n° d'avril-mai 1948.

(7) Cela peut rappeler la « correction » implicite que fait le Cheikh El-Akbar à un célèbre vers d'Al-Hallâj. Celui-ci avait dit : « J'ai vu mon Seigneur avec l'Œil de mon cœur ». Celui-là s'exprima : « J'ai vu mon Seigneur avec l'Œil de mon Seigneur ».

 

Mais la présence du iod ici, a pour nous une autre importance. Si cette lettre constitue à elle seule un nom divin, nous savons que d'autre part le I latin qui lui correspond phonétiquement est, chez Dante, le « premier nom de Dieu » et il semble avoir été aussi Son « nom secret » chez les Fedeli d'Amore (8). Enfin, nous ajouterons que son équivalent arabe, le , est chez le Cheikh el-Akbar, un des vocables d'incantation métaphysique : il s'agit, en ce cas du Pronom divin de la première personne du singulier, post-fixé à un autre nom (par exemple dans innî, composé inna + y = « en vérité, Moi »), et que l'invocateur doit prononcer « en tant que substitut d'Allah » (niyâbatan ‘ani-llâh) ou encore mieux « par Allah » (bi-llâh) (9).

 

Or, quand nous constatons cette fonction du iod et de ses équivalents dans les ésotérismes judaïque, chrétien et islamique, n'est-il pas logique de penser qu'il en devrait être de même dans la Maçonnerie, ou au moins dans les organisations dont celle-ci procède pour la part qui présente ce symbole ? Nous précisons qu'il ne s'agit pas de considérer ce « nom secret » comme étant la « Parole Perdue » elle-même, car celle-ci dans son véritable sens, signifiant la possession effective de la connaissance représentée par une « Parole », en même temps que la puissance de la transmission technique, ne saurait consister dans un simple vocable quel qu'il soit. Néanmoins l'identification d'un moyen initiatique de caractère métaphysique aurait, ici, et maintenant, une importance qui n'est pas contestable. Nous ajouterons qu'il faut regarder ce nom plus spécialement comme un moyen incantatoire, un mantra, car le fait que le I est figuré comme un support visuel d'adoration dans le Tractatus Amoris de Francesco da Barberino, et que le iod dans le triangle inversé n'est qu'une représentation également visuelle du nom divin, pourrait faire croire qu'il s'agit seulement d'un yantra. A ce propos nous pourrions ajouter que le vocable  i pouvait recevoir une application spéciale dans l'invocation en vue de réaliser plus directement l’ « ouverture » du cœur (en arabe fat’hu-l-qalb), ou l’éclosion de l’ « Œil du cœur ». L’articulation de cette lettre se prête d’une façon naturelle à une orientation spirituelle vers le bas (en arabe la déclinaison en i est appelée khafd = « abaissement », et le signe vocalique i, kasrah = « brisure »), plus précisément de la gorge vers le cœur, selon un axe que figure dans la lettre latine la forme du I, et cela évoquera aussi le symbolisme voisin de la « lance » et de la « coupe » ou du cœur lui-même, dans le vulnéraire du Christ, et dans les mystères du Graal en particulier (10).

 

(8) On peut se demander naturellement comment se justifierait du point de vue spécialement chrétien cet emploi du I. A cet égard nous pouvons remarquer que cette lettre est, tant en grec qu’en latin, l'initiale du nom de Jésus (qui s'écrit avec un iod en hébreu), et que, dans le christianisme c’est le nom de Jésus qui est le moyen d’invocation par excellence, ainsi qu’on le voit partout dans les textes hésychastes où il est spécialement en rapport avec la « prière du cœur ». Le I initial pouvait dès lors, à l'instar du iod du Tétragramme, représenter à lui seul le nom de Jésus (ou du Principe manifesté) qu'il réduisait alors à une expression purement principielle et identifiait à l'Etre Premier.

(9) Le Cheikh el-Akbar déclare que le dhikr avec le est, chez les Sâlikûn (les Marcheurs sur la Voie), « plus haut » que celui avec le pronom Huwa = « Lui », celui-ci gardant toutefois son rang suprême chez les Arifûn (les Connaissants).

(10) De plus, en latin la lettre i est aussi l'impératif du verbe ire = « aller », et signifie alors « va » !. Entendue dans ce sens (qui n'était que trop naturel pour ceux qui usaient des ressources symboliques du latin) cette lettre recevait une valeur propulsive vers le cœur. Nous pourrions appuyer la validité de cette technique par quelques exemples que l'on trouve dans le Taçawwuf, mais nous n'en citerons que le suivant : Dans une certaine invocation qui commence par les mots Allâhumma innî « Allahumma, en vérité, moi... » (suit la demande), il est enseigné que l'invocateur doit concevoir le nom divin comme composé d'Allâh et umma, ce dernier vocable devant être entendu comme l'impératif du verbe amma « se diriger vers », « marcher en tête », « ouvrir la marche », de sorte que le nom divin décomposé ainsi signifie : « Allah dirige-Toi » (ouvre la marche) « vers ». La « direction » assignée ainsi au nom Allâh est vers la inniyyah (la réalité intime) de l'être, représentée dans le texte par le mot suivant innî qui, commençant et finissant en i, est lui-même particulièrement adapté pour une descente vers le cœur, et il est indiqué d'accomplir, en même temps avec le cœur un certain acte qui est corrélatif de cette descente.

                                    

Quant à l’aigle bicéphale son symbolisme est également très complexe. L'aigle, d'une façon générale, peut avoir aussi bien une acception dans l'ordre purement spirituel que dans l'ordre temporel. Chez les Hindous il est Garuda, le véhicule céleste de Vishnou et aussi son arme de combat contre les serpents. Dans l’antiquité classique il est, comme la foudre à laquelle il est ordinairement associé, parmi les attributs de Zeus ou Jupiter. Dans le Christianisme il représente saint Jean l’Evangéliste qui est appelé d'autre part « Fils du Tonnerre », de sorte que nous retrouvons là aussi, associés, les deux attributs de Jupiter comme d'autre part, dans l'Oiseau-Tonnerre des Peaux-Rouges. Ce qui pourra éclaircir mieux le sens de tout cela c'est que dans le symbolisme islamique l'Aigle (al-Uqâb) représente l'Esprit divin (ar-Rûhu-l-Ilâhi) ou l’Intellect Premier (al-Aqlu-l-Awwal), en raison de sa résidence sur les sommets des montagnes, de son vol très haut, de sa vue puissante (on lui attribue le pouvoir de regarder le soleil sans baisser les paupières), ainsi que sa descente verticale et foudroyante sur la proie avec laquelle, après l'avoir posée un instant à terre, il se relève rapidement (11) : il a ainsi un rapport précis avec le « rapt essentiel » (al-jadhbatu-l-ilâhiyyah) du Taçawwuf, idée que la mythologie grecque exprimait de son côté par l’enlèvement de Ganymède, porté par l’aigle jusqu’autrône divin ou Zeus en fit son échanson. Enfin, dans son acception de symbole du pouvoir temporel, il est un attribut de l’Empire. Sur les enseignes romaines il était figuré les ailes étendues et tenant la foudre dans ses serres, et fut ainsi l’emblème de l’Empire romain avant d'être celui du Saint-Empire ; il est aussi l'oiseau le plus fréquent dans les armoiries.

 

(11) Dans le même symbolisme l'Ame Universelle (an-Nafsu-e-Kulliyyah) est représentée par la Colombe (al-Warqâ’), la Hylé (al-Hayûlâ) par le Phénix (al-Anqâ’) et le Corps Total (al-Jismu-l-Kull) par le Corbeau (al-Ghurâb).

 

Quand il a deux têtes il peut se rapporter en même temps à la connaissance et à l’action, à la Sagesse donc, et il figure ainsi le principe commun du sacerdoce et de la royauté tel qu’il était compris dans la tradition égyptienne par exemple (12). Mais il peut se limiter aussi au seul domaine du pouvoir impérial. Dans le Christianisme, il désignait ainsi le droit des empereurs dur l’Orient et l’Occident, et, avant qu’Othon IV ne l’ait employé dans son sceau, c’est Constantin qui, d’après les anciens héraldistes, l’aurait introduit dans l’emblème de l’Empire (13). Dans l’emblème de l’Ordre maçonnique l’aigle bicéphale porte du reste une « couronne royale » et tient dans ses serres un glaive ou une épée nue, substitut terrestre de la foudre céleste (14). Ces caractères royaux sont appuyés encore par la devise Deus meumque jus inscrite sur la banderole étendue entre les deux extrémités de l’épée ; cette devise, qui elle aussi est celle de l’Ordre entier ; est évidemment la traduction latine du « Dieu est mon droit » de Richard Cœur de Lion. Enfin, bien qu’un symbole garde toujours en lui-même la possibilité d’une acception supérieure, les caractères contingents qui peuvent l’affecter témoignent cependant que sa fonction est pratiquement spécialisée et limitée à un ordre moins élevé (15).

 

Enfin, pour conclure cet examen, on peut remarquer que dans l’emblème de l’Ordre sur cet aigle se trouvent ainsi réunis des attributs qui se réfèrent aux caractères que nous avons déjà identifiés comme revêtant les trois degrés suprêmes de la hiérarchie écossaise : la couronne pour le caractère « monarchique », le glaive ou l’épée pour le « militaire » et, en raison de la mention du « Droit », la devise Deus meumque jus pour le « judiciaire », qui correspondent à trois domaines de la fonction impériale. Le fait que cet ensemble est surmonté par le triangle avatârique rayonnant indiquerait que cette fonction doit être conçue ici comme procédant d'un mandat proprement divin.

 

(12) La même idée est exprimée par la tradition qui mentionnait les deux aigles envoyés de l'Orient et de l'Occident par Zeus et qui se rencontrèrent à la Pierre blanche de Delphes qui marqua ainsi le « nombril de la terre », c'est-à-dire une image du centre du monde.

(13) On peut rapprocher de ce symbole la tradition classique disant que dans la ville de Pella, deux aigles demeurèrent toute la journée sur le faîte du palais où la reine-mère mit au monde celui qui devait être Alexandre le Grand, qui fut interprété comme un présage du double empire dans lequel ce monarque devait réunir l'Orient et l'Occident.

(14) Nous ferons remarquer que nous soulignons ainsi, ce que les symboles expriment par leur forme immédiate, car autrement comme on le sait, l'épée, se rapporte elle-même au Verbe divin.

(15) Dans la Maçonnerie moderne il arrive même que les symboles sont détournés de tout sens normal, et on leur fait porter des significations proprement anti-traditionnelles. C'est ainsi que dans l'un des documents connus (Maçonnerie Pratique, II, p. 50 ; cf. p. 15-21) ; il est dit de l'aigle bicéphale, reconnu comme « symbole égyptien de la Sagesse », qu' « une de ses têtes représente l'Ordre, l'autre le Progrès, et comme ses deux têtes lui permettent d'étendre circulairement, c'est-à-dire partout, ses regards vigilants, cet emblème signifie que la Vraie Sagesse consiste dans l'Ordre et le Progrès ».

 

Si on examine les rituels du 33e degré on trouve quelques éléments qui se rapportent explicitement à la fonction d'un centre traditionnel, mais encore avec ce caractère impérial. Ainsi selon l'une des rédactions, dans le rite d'ouverture d'un Suprême Conseil, lorsque le Président, le Très-Puissant Souverain Grand Commandeur, demande au Puissant Souverain Lieutenant Grand Commandeur : « Quelle est notre mission ? », celui-ci répond « De discuter et de promulguer les lois que la Raison et le Progrès rendent nécessaires pour la félicité des peuples et de délibérer sur les moyens les plus efficaces à employer pour combattre et vaincre les ennemis de l'Humanité » (16). Si on laisse de côté les mentions d'introduction évidemment moderne, comme celles du Progrès et de l'Humanité (car pour la Raison au moins elle pourrait s'y trouver normalement si on l’entendait dans un autre sens que celui qu'elle a dans la conception moderne), on voit bien que la fonction traditionnelle à laquelle se réfèrent les travaux de ce grade était d'ordre « légiférant ». Dans le cycle traditionnel post-mohammadien, cela, de toute façon, ne peut évidemment pas concerner une législation de caractère « prophétique », et comme en fait le texte parle d'une législation d'ordre politique et social, ce dont il est question ne se comprend vraiment que dans le cadre d'une civilisation où cet attribut est exercé par une autre autorité que celle proprement religieuse. La source d'une telle législation est alors l'inspiration intellectuelle qui peut intervenir même en dehors du domaine de la pure connaissance. Il y a ainsi des législations politiques et sociales, mais traditionnelles, qui sont à compter dans ce que nous avons appelé le type traditionnel « sapiential », et dont un cas facile à situer est celui du droit romain qui a même ceci de significatif qu'il devait subsister comme élément indispensable pour la constitution d'une civilisation chrétienne, car le Christianisme, dans sa forme « prophétique », n'avait d'autre cadre juridique, et, d'une façon générale, exotérique, que celui du Judaïsme, et, pour pouvoir s'étendre à la gentilité il devait s'appuyer sur les éléments qui pouvaient y suppléer, et en accord avec lesquels il devait réaliser une adaptation d'ensemble, ainsi qu'on le voit du reste même pour la forme doctrinale (17). De ce fait la civilisation chrétienne comportait, dans une certaine mesure, la subsistance du pouvoir légiférant, or compte tenu de la constitution traditionnelle du monde occidental, ce que dit le rituel maçonnique précité ne peut se rapporter régulièrement qu'à la fonction du Saint-Empire. La suite du texte précise du reste que le devoir des membres est de « défendre les immortels principes de l'Ordre et de les propager sans cesse sur toute la surface du Globe ». La Maçonnerie moderne  a pris ainsi à sa charge, en même temps que les vestiges d’une hiérarchie ésotérique, le rôle de législateur du monde, et on sait avec quel succès.

 

(16)  Maçonnerie Pratique, II, p. 23.

(17) Ce que nous venons de dire est en rapport avec la question fort complexe des deux sources « législatives », l'une de caractère « prophétique », l'autre de caractère « sapiential », de la civilisation chrétienne, et même de la tradition chrétienne dans un sens spécialement religieux. Mais pour pouvoir la traiter il faudrait une autre occasion que celle-ci : toutefois certaines remarques que nous devons faire encore plus loin permettront de donner quelques autres précisions.

 

Il n'en est pas moins vrai que dans les formules maçonniques cet attribut monarchique et légiférant se présente avec des caractères qui évoquent les formes gouvernementales et parlementaires du monde extérieur, et il y a alors quelque difficulté à accorder cela avec l'idée qu'on peut se faire de la constitution d'un centre spirituel, même si on concédait que la Maçonnerie en reproduit de très loin la figure. C'est qu'en réalité il faut compter aussi avec toutes les altérations et les aménagements successivement opérés à l'égard des vestiges provenant d'un tel centre, et, en fait, depuis que l'organisation maçonnique est apparue sur le plan visible de l'histoire, on a bien des preuves de modifications fréquentes tant des rituels que de la forme organique. Mais nous devons dire encore que les changements les plus importants ont dû précéder l'époque de la constitution maçonnique moderne, et cela à l'intérieur même des organisations dont la Maçonnerie a recueilli directement ou indirectement l'héritage. Dans ces conditions il est concevable que l'image de ce centre traditionnel dont nous parlons ait été déformée en fin de compte. En tout cas, certaines autres choses que contient le symbolisme maçonnique ne peuvent être expliquées en dehors de la conception proposée dès le début.

 

Ainsi, dans le rite d'initiation de ce grade le récipiendaire est « admis à recevoir l'éclatante lumière du Suprême Conseil, pour pouvoir réfléchir ses clartés sur l'esprit de ceux qui sont dans les ténèbres » (18), et on lui dit entre autres : « Le Delta d'or qui brille sur votre poitrine répand d'éclatants rayons, pour représenter les clartés maçonniques que vous êtes voué à répandre à profusion sur les intelligences des maçons et des profanes qui n'ont pas comme vous le bonheur sans égal de pouvoir contempler la Vérité Suprême face à face et sans voile » (19). Ici, il s'agit donc de connaissance pure et même de l'ordre le plus élevé (et on peut se demander que doivent penser les initiateurs et les récipiendaires modernes, les uns en prononçant, les autres en écoutant des déclarations si formidables et définitives), et en même temps on trouve clairement indiquée la fonction illuminatrice que revêtaient les initiés effectifs correspondant à ce grade. Après tout ce que nous avons dit de la nature et des conditions de la réalisation descendante, il n'est pas possible de voir ici autre chose qu'une image lointaine et matérialisée de réalités de l'ordre le plus transcendant, mais qu'un centre spirituel pouvait réfléchir normalement à un degré ou à un autre, et dont les symboles, dans la forme maçonnique, sont devenus à peu près monnaie courante.

 

(18) Maçonnerie Pratique, II, p. 23.

(19) Maçonnerie Pratique, II, pp. 34 et 42.

 

Mais en raison même de ce que nous avons dit de la réalisation descendante, et malgré tout ce qu'on peut admettre comme altération de formes dans l'organisation que nous présente la Maçonnerie, on peut se demander pourquoi l'initiation à ce grade, comme du reste à tous les autres grades, est présentée ici comme une admission dans un « temple », et pourquoi le travail initiatique comporte la participation à des travaux d'une « assemblée » d'initiés ayant naturellement tous le même degré, ici le 33°, et organisés eux-mêmes en une hiérarchie spéciale comptant de multiples fonctions. La seule notion générale d'un centre spirituel avec une hiérarchie de fonctions principielles n'est certainement pas suffisante pour expliquer la situation, et, d'autre part, il est difficile de penser qu'il n'y ait pas une raison plus profonde qui justifie cette forme d'organisation dont le symbolisme conservé témoigne d'un évident caractère sacré. De plus, aux autres degrés de l'organisation maçonnique, il y a également des assemblées organisées plus ou moins analogiquement, ce qui fait qu'on a une hiérarchie d'assemblées, correspondant en somme à celle des grades. Pour rendre compte de cette situation, nous devons faire appel à des notions concernant l'organisation des catégories initiatiques dans l'ésotérisme islamique. A cet égard il est nécessaire de préciser tout d'abord que, dans toute forme traditionnelle, les fonctions ésotériques se groupent d'une façon générale dans deux ordres qui correspondent à deux domaines initiatiques : l'un de ces domaines est celui de la réalisation spirituelle proprement dite, l'autre est celui de l'organisation et de la direction ésotérique du cosmos et de la communauté traditionnelle. Dans l'Islam, le premier domaine est celui des fonctions du Sulûk, c'est-à-dire de la « marche initiatique » conçue en vue de la pure réalisation personnelle, et le deuxième est celui du Taçarruf, c'est-à-dire du gouvernement ésotérique des affaires du monde. De ces deux ordres de hiérarchies dont les attributs et les caractères peuvent toutefois être cumulés, à un degré ou à un autre, par les mêmes initiés, le deuxième surtout comporte des catégories ésotériques spéciales selon les secteurs d’activité existants, avec des formes d'organisation et des moyens assez variés. C'est ainsi qu'en dehors d'une hiérarchie générale que réunit l'Assemblée des Saints (Dîwânu-l-Awliyâ), il y a des hiérarchies spéciales avec des « assemblées » correspondantes pour chacun de ces groupes ou de ces catégories ésotériques que comporte l'organisation du monde. Comme entre les différents  niveaux et secteurs où se situent fonctionnellement ces groupes et catégories initiatiques, il y a une hiérarchie naturelle, ces assemblées se situent entre elles dans un certain ordre avec lequel la hiérarchie des grades maçonniques pourrait être comparée, tout en tenant compte qu'il s'agit de choses appartenant à des formes traditionnelles assez différentes l'une de l'autre. Seulement il est à peine besoin de préciser que les hiérarchies ésotériques réelles n'empruntent pas des formes aussi extérieures et matérialisées, que celles que présente une organisation initiatique ordinaire surtout quand celle-ci est basée sur un système de grades symboliques et possède une constitution plus ou moins administrative, comme c'est le cas pour la Maçonnerie. De la même façon, les « localisations » que l'on assigne quelquefois à ces assemblées ésotériques ne sauraient être prises à la lettre, quoiqu'il y ait lieu de tenir compte de certaines correspondances d'ordre spatial. Pour ce qui est du Dîwânu-l-Awliyâ, s'il est dit qu'il se tient dans le caverne dans laquelle le Prophète avait fait ses retraites spirituelles, il ne faut pas oublier que ce Dîwân est un équivalent du « Temple du Saint-Esprit », et que « le Temple Saint-Esprit est partout », mais qu’il est surtout dans le « Cœur du Connaissant », qui est lui-même la Caverne initiatique et le Trône seigneurial. Disons, aussi que le Dîwân est présidé par le Pôle dont la réalité apparaît alors comme une véritable théophanie. Ceux qui composent l’assemblée et dont les degrés de réalisation peuvent être néanmoins assez divers, voient en lui, en un certain sens, et en des « similitudes » qui correspondent à différents degrés de subtilité, la Vérité face à face (quoique par ailleurs il soit dit que les regards ne peuvent pas supporter le rayonnement fulgurant du visage du Pôle, ce qui se rapporte seulement à un certain aspect de sa nature et à un effet conditionnel de sa présence). C'est cela seul qui peut rendre compte du texte précité du rituel qui parle du « bonheur » qu'a l'initié reçu dans le Suprême Conseil, de « pouvoir contempler la Vérité face à face et sans voile », et c'est cela même qui montre aussi qu'il n'est pas nécessaire d'envisager dans ce cas la question de la réalisation descendante car les membres du Dîwân même ne sont pas tous des êtres parvenus à l'Identité Suprême. La question de la réalisation descendante ne se pose véritablement que dans l’ordre de la réalisation personnelle, et la théophanie qu'elle-implique est tout d'abord d'ordre intérieur. Les théophanies de l'ordre relativement « extérieur », comme celles qui ont lieu dans le Dîwân ou dans tout centre spirituel, n'en sont qu'une image, et c'est pourquoi lorsque, dans une organisation initiatique, l'initiation emprunte les formes symboliques de l'admission dans le centre spirituel suprême, il ne s'agit pas non plus d’une initiation à réalisation descendante.

 

Enfin dans le rituel de clôture, lorsque le Président demande à son Lieutenant l'heure symbolique des travaux celui-ci répond : « Le Soleil du matin illumine le Conseil... », et le Président dit : « Puisque le Soleil est levé pour illuminer le monde, levons-nous Illustres Souverains Grands Inspecteurs Généraux, mes Frères, pour aller répandre les clartés de la Lumière dans l'esprit de ceux qui sont dans les ténèbres et pour aller remplir notre sublime mission de vaincre ou de mourir pour le Bien, la Vertu et la Vérité ». Ceci se rapporte encore au rôle essentiellement solaire d'un centre spirituel. Mais ce qui est encore d'un intérêt particulier c'est que dans l'une des rédactions de ce rituel de clôture (20), le Président, élevant les mains fait une invocation au « glorieux et éternel Dieu, Père de la lumière et de la vie, très miséricordieux et suprême régulateur du  Ciel et de la Terre », et conclut : « Puisse le Saint-Enoch d'Israël et le Très-Haut et Très-Puissant Dieu d'Abraham, d'Isaac et Jacob nous enrichir de ses bénédictions, maintenant et à jamais ».

 

(20) Ragon, Rituel du Souverain Grand Inspecteur.

 

On constate ainsi que l'autorité spirituelle qui préside aux travaux du Suprême Conseil Ecossais est le même prophète vivant que l'Islam appelle Idrîs, et que nous avons vu mentionné dans le quaternaire des fonctions qui figurent la hiérarchie suprême du Centre du monde. Cela nous permet de revenir sur la question de la hiérarchie que constituent les quatre Prophètes vivants et de donner une précision que nous avons réservée jusqu'ici. Comme nous l'avons déjà dit Henoch-Idrîs est situé au ciel du Soleil, ciel qui est le « Cœur du monde » et le « Cœur des Cieux ». Disons maintenant que le Cheikh al-Akbar désigne encore quelquefois ce rasûl de l'épithète de « Pôle des esprits humain « (cf. Futûhât, ch. 198, s. 24 ; cf. s. 31) et d'autre-part qu’il qualifie le maqâm spirituel qui lui correspond de maqârn qutbî (« polaire ») (cf. Tarjumânu-l-achwâq, 2) ; or de tels qualificatifs il ne les emploie pour aucun des prophètes qui, « vivants » ou « morts », président aux autres cieux planétaires, quoique chacun de ceux-ci soit le « Pôle » du ciel correspondant. Il en résulte que, malgré les assimilations et les rapports de parenté étroite que nous avons signalés entre les quatre prophètes vivants, c’est Idrîs qui, parmi ceux-ci, peut être considéré, comme étant le Pôle, et cela a son intérêt quand on veut se rendre mieux compte du rapport de ce même prophète avec les travaux du Suprême Conseil de la Maçonnerie Ecossaise.

 

M. VÂLSAN.

 

(à suivre).

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Waglioni 10/06/2012 21:21

La meilleure nouvelle est dans l'intitulé de votre titre :
"et fin."
En effet nous sommes à mille lieux de considérer que la maçonnerie puisse constituer une source d'enseignement. Pour des raisons qu'il reste à élucider, quelques maîtres ont considéré que tel était
le cas, ou ont fait mine de le croire, jusqu'aux années trente du siècle dernier. Sans doute avaient-ils en vue de faire de ces mouvements des instruments de rénovation. Mais il est bien clair
qu'aujourd'hui rien de tout cela ne tient, et que même tout ce qui touche à la maçonnerie ressortit de ce que Guénon a fort bien stigmatisé sous le registre de "contre-initiation". Alors merci de
tenir ce blog et de publier des textes aussi intéressants, mais surtout de situer ces textes dans leur contexte historique, mais en signalant à l'occasion leur parfaite opposition avec la situation
actuelle.