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Publié par Abdoullatif

 Michel Valsan marePrésentation

 

Parmi les formes de récitations pratiquées couramment dans la vie spirituelle islamique, il y a certaines invocations discursives appelées awrâd (sing. wird) ou ahzâb (sing. hizb), ce qu’on pourrait traduire par « oraisons » ou « litanies ».

 

Constituées de formules relatives aux vérités fondamentales de la révélation – le plus souvent tirées du Coran et des hadîths –, de louanges à la Divinité, de prières sur le Prophète et de demandes de toutes grâces, leur fonction est à la fois doctrinale et incantatoire. Issues de l’inspiration sacrées des maîtres spirituels et destinés à servir d’adjuvants aux moyens initiatiques plus essentiels, elles sont normalement pratiquées par les fuqarâ’ d’appartenance spirituelle, mais on les trouve aussi en usage chez les simples exotériques qui en ont l’accès comme à des moyens de grâce offerts à la dévotion commune. Telles sont les oraisons qâdirites ou shâzilites, dont le célèbre Hizb al-Bahr, « l’oraison de la mer » du Sheikh Abû-l-Hassan ‘Alî ash-Shadhilî, ou les litanies sur le Prophète, disposées par jours de la semaine, appelées Dalâ’il al-Khayrât, « les moyens de Grâces » du Sheikh Abû ‘Abdallâh Muhammad al-Jazûlî.

 

Nous avons estimé que des esprits occidentaux connaîtraient avec intérêt des extraits traduits d’un document de ce genre dû à Muhy-d-Dîn Ibn ‘Arabî et portant le nom d’Awrâd al-Usbû’, « les Oraisons de la semaine » (1). La qualité intellectuelle de ces récitations les réserve de façon toute naturelle à une élite ; de fait, elles sont fort peu répandues. Consacrées exclusivement au Tawhîd le plus transcendant, c’est-à-dire à la doctrine de l’Identité Suprême, leur valeur est accrue par le fait qu’elles constituent un même temps un précieux exemple d’adab spirituel, de « bonnes manières » dans les rapports avec la Divinité.

 

On ne saurait exagérer l’importance pratique de l’adab dans la vie spirituelle en général. Dans le cas présent, on en trouvera la marque profonde et savante non seulement dans la louange divine et la sollicitation des grâces, mais dans le mode même de conception des vérités initiatiques fondamentales. Celles-ci, bien qu’affirmées avec toute la netteté doctrinale voulue, épousent ici d’une façon impeccable les canons sacrés de cette Servitude absolue qui, loin d’être la rançon d’un exotérisme « anti-intellectuel », mais faite de Science, de Contemplation et de Vertu, apparaît comme une forme originale et complète en soi, de la Sagesse universelle. Nous y trouvons les traits providentiels de la « Sainteté muhammadienne ». En réponse à la question de savoir par quelle disposition est justifiée la qualité de « Sceau de la Sainteté Muhammadienne » (Khâtam al-Wilâyah al-Muhammadiyyah) – titre qui appartient à Muhy-d-Dîn lui-même –, ce maître spirituel a précisé : « Par la perfection des Vertus les plus nobles dans les rapports avec Allâh (bi-tamâm Makârim al-Akhlâq ma’ Allâh) ! » Et on remarquera qu’il y a en cela une référence précise au type spirituel de Sayyidnâ Muhammad, le « Sceau de la Prophétie » qui a dit : « j’ai reçu les Sommes des paroles et j’ai été envoyé pour parfaire les Vertus les plus Nobles ».

 

Ces oraisons sont, dans le texte arabe, faites de phrases harmonieusement rythmées et rimées, dans une langue pleine de ressources symboliques, de références doctrinales maintes fois indirectes, dont les éléments et les articulations assurent le miroitement d’une pluralité de sens coexistants. Ces qualités n’apparaîtront jamais dans une traduction. Nous avons signalé quelquefois la présence, plutôt à titre d’exemple, dans des notes voulues rares et succintes pour gêner le moins possible la lecture continue.

 

(1) Elles sont disposées selon les jours de la semaine en deux séries parallèles formant des recueils séparés : « les Oraisons des jours » (Awrâd al-Ayâm) et « les Oraisons des nuits » (Awrâd al-Layâl).

 

Oraison de jour : dimanche

 

Au Nom d'Allâh le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux !

 

« Au Nom d'Allâh » qui ouvre l'existence !

« Louange à Allâh » qui manifeste tout être existant !

« Il n'y a pas de divinité en dehors d'Allâh, la Divinité Universelle », selon la doctrine absolue d'une Unité défendue contre tout dévoilement et toute contemplation.

« Allâh est le Plus-Grand ! » L'Ordre procède de Lui, et c'est à Lui que nous revenons !

« Gloire à Allal » à l'exclusion de toute chose ! « Il n'y a pas d'autre que Lui » qui exige « avec Lui » la reconnaissance de la Seigneurie Un-Unique, « Il est tel qu'Il était avant les lettres des limites (2).

« Il garde en toute chose un signe prouvant qu'Il est Unique Existant » (3), mais Son secret Le protège contre toute atteinte et toute pénétration.

« Il n'y a de force et puissance que par Allâh, le Sublime, le Magnifique ». Cette formule est le « trésor » par lequel Il nous a favorisés, tiré des dépôts du Mystère et de la Générosité. Par elle, j'obtiens tout bien et je repousse tout mal et tout préjudice ; par elle, je disjoins toute soudure (4).

(En vérité nous appartenons à Allâh et nous retournons à Lui) (5), en toute chose qui nous est arrivée ou qui nous surprend, en tout état et en toute station, lors de toute parole « surgissant de l'inconnu » et de toute « présentation subite au cœur » de même qu'en tout événement procédant de l'intérieur ou arrivant de l'extérieur (6).

 

(2) Les deux dernières phrases traitent de la formule : « (Allâh était et rien avec Lui !) Et II est maintenant tel qu'Il était », dont la première est un hadith et la deuxième une adjonction qui trouve souvent un usage doctrinal soufique. Les Lettres des Limites (Hurûf al-Hudûd) sont les premières conditions limitatives de l'état principiel. Cette expression se rattache au symbolisme de la Science des Lettres ; (il est à noter que le mot harf signifie en même temps « lettre » et « limite »).

(3) C'est un vers à peine modifié du poète Abû al-Atâhiyah qui, dans sa vraie forme permet une ambiguïté de sens du fait que le mot shay', « chose », est masculin. C'est ainsi que, en d'autres écrits. Muhy-d-Dîn l'emploi dans sa forme authentique pour illustrer la doctrine de l’ « Unité propre à toute chose » (Ahadiyyah kulli shay’) : Et en toute chose il y a un signe prouvant qu'elle est unique.

(4) La formule citée est, selon les hadiths, « un des trésors du Trône ! » ; il est dit aussi qu'elle fut un attribut d'Adam.

(5) Cf. Coran, 2, 150-152 : (Annonce d'heureuses nous elles à ceux qui souffrent avec patience, à ceux qui lorsqu'un malheur les atteint, proclament : En vérité nous appartenons à Allâh et en vérité nous retournerons à Lui, les bénédictions de leur Seigneur et Sa Miséricorde s'étendrons sur eux, ils seront bien dirigés).

(6) Les hawâtir (sing. hâtir), dans le langage courant, désignent des « idées inexplicables survenues dans la conscience »; en terminologie technique, on en désigne les « paroles surgissant de l'inconnu » dans l’ « entendement » ou sur le « cœur » ; celles-ci sont de quatre sortes : seigneuriales, angélique, psychiques (personnelles) et diaboliques. Les Wâridât (sing. wârid) sont des sortes de messages « présentés au cœur de la part de chaque Nom divin ».

 

Et Allâh est au sujet de toute chose l'Espéré, dans toute chose Il est l'Attendu, le Visé ! L'inspiration vient de Lui, la compréhension traite de Lui, ce qui est c'est Lui ; à ce sujet il n'y a place pour aucune négation ou objection. Quand II dévoile, il n'y a plus d'autre ! Quand II couvre, tout est autre, tout est voilé, éloigné ! Caché par l'Unité, II est Apparent par l'Unicité ! De Lui et par Lui provient l'être de toute chose, de sorte que, en vérité, il n'y a pas de « chose », la « chose » étant par elle-même inexistante, nulle. (C'est Lui qui est le Premier et le Dernier, l'Apparent et le Caché, alors qu'Il est le Savant par excellence au sujet de toute chose) (7), avant l'existence de la chose aussi bien qu'après. A Lui appartient la vaste Contenance et la Quiddité unifiante, le Secret immuable, le Règne éternel et l'Autorité nécessaire. Propre à tout éloge et à toute glorification, Il est (Tel qu'Il s'est célébré Lui-même), car c'est Lui qui est le Louangeur et le Louangé ! (8).

 

(7) Coran, 57, 3.

(8) Cf. hadîth : (Je ne pourrais célébrer Tes louanges : Tu es Tel que Tu T'es célébré Toi-même !)

 

Il est l'Unitaire de l'Essence, l'Unique des Noms et des Attributs ! Savant par excellence des réalités universelles et particulières, Il enveloppe hauteurs et profondeurs ! Et c'est vers Lui que s'orientent les visages de tous les côtés ! (9)

 

Allahumma, ô Celui qui est le Contenant total ! Ô Celui que rien ne pourrait empêcher de donner ! Ô Possesseur de réserves inépuisables, et dont la générosité et l'assistance s'étendent à toutes les créatures !

 

Allahumma, ouvre-moi les cadenas de ces trésors et dévoile-moi les vérités de ces énigmes ! Sois Celui qui me regarde et que je regarde, et cache-moi par Ta vue à ma vue ! Efface par l'éclat de Ton dévoilement tous mes attributs afin que je n'aie plus d'autre spectacle que Toi, et que mon regard n'arrive qu'à Toi.

 

Allahumma, regarde-moi de l'œil de la miséricorde et de la providence, de la protection et de la sauvegarde, de l'élection et de l'investiture, en toute circonstance, afin que rien ne me soustrait à Ta vision et que je Te contemple par la vue Tienne que Tu m'as accordé pour toutes choses (11). Rends-moi soumis à Tes révélations, digne de Ton élection et de Ta direction, « réceptacle de Ton regard entre Tes créatures » (12) refluant sur elles l'exubérance de Tes dons et de Tes faveurs.

 

(9) Cf. Coran, 20, 110-111 : (Il sait ce qui se trouve devant eux et derrière eux, alors qu'eux, ils ne peuvent L'envelopper par aucune science. Et c'est vers le Vivant, l'Immuable, que s'orientent les visages).

(10) Forme du Nom divin employée seulement comme vocatif.

(11) Cf. le hadîth dans lequel Allâh dit : (Mon serviteur ne cesse de s'approcher de Moi par des œuvres surérogatoires jusqu'à ce que Je l'aime, et c'est Moi qui suis l’ouïe par laquelle il entend, la vue par laquelle il voit, etc...).

(12) Il y a là un des qualificatifs du Pôle.

 

Ô Celui à qui appartient la Richesse absolue, alors qu'a Ses serviteurs reste la pauvreté certaine ! Ô le Riche qui se passe de toute chose, alors que toute chose s'appauvrit en Lui ! Ô Celui qui tient dans Sa main la destinée de toute chose ! Ô Celui qui possède seul tout l'Être absolu, de sorte qu'il n'y a que Lui seul qui sache ce qu'Il est, et que rien ne peut donner une preuve à Son sujet si ce n'est par Lui-même ! Ô Celui qui assujettit au serviteur les actions pieuses afin que leur profit revienne à Celui-ci ! Je n'ai pas d'autre but que Toi, et ne me contentent que Ta générosité et Tes bienfaits ! Ô Généreux au-delà de tout désir ! Ô Celui qui accorde la faveur avant qu'on ne la demande ! Ô Celui en deçà duquel s'arrête la démarche de l'intelligence de tout demandeur ! Ô Celui qui, dans Son Commandement, est puissant et imposant ! Ô Celui qui, envers toute chose est libéral, et, quand il Lui plaît, reprend ! Je veux formuler ma demande, mais comme je me vois être Ton serviteur en tout état, conduis-moi, mon Maître, car Tu sais mieux que moi ce qui me convient.

 

Comment m'adresser à Toi alors que Tu es au-delà de tout dessein ? Ou, comment Te solliciter alors que la sollicitation signifie pur éloignement ? Est-Il sollicité Celui qui est proche ou présent, ou encore, prend-on comme but quelqu'un au sujet duquel le but s'égare et se perd ? Le demandeur n'arrive pas jusqu'à Toi, et le dessein ne parvient pas à T'aborder! Les manifestations de Ton évidence ne sont pas saisissables, ni tangibles ! Les énigmes de Tes secrets ne sont ni résolues, ni éclaircies : pourrait-il, l'être existencié, connaître le fond de Celui qui l'a rendu existant ? Ou arrive-t-il, le serviteur, à concevoir la vérité essentielle de Celui qui l'a placé dans la servitude ? La demande et le but, le rapprochement et l'éloignement sont attributs du serviteur : or, que pourrait saisir le serviteur, par ses attributs à lui, de la vérité de Celui qui est transcendant et inaccessible dans son essence ? La condition de toute créature devant la Puissance exclusive est incapacité d'approcher pour s'emparer du Trésor !

 

Comment Te connaîtrais-je, alors que Tu es le Caché qui n'est pas connu ? Et comment ne Te connaîtrais-je pas, alors que Tu es l'Apparent qui, de toute chose, Te rends connaissable à moi ? Comment réaliserais-je Ton Unité (13), alors que je n'ai pas d'être à moi dans l'Unité même ? Mais, comment ne réaliserais-je pas Ton Unité, alors que l'Union est la raison secrète de la servitude ? Mais Ta Gloire est au-dessus de tout ! Il n'y a pas d'autre divinité que Toi ! (14) Personne n'a réalisé Ton Unité, car Tu es tel que Tu l'es en toute éternité, dans l'antériorité du Sans-Commencement et dans la postérité du Sans-Fin ! En vérité, un autre que Toi n'a pas réalisé Ton Unité, et Tu es seul à Te connaître tel que Tu es. Tu est caché et Tu apparais, mais ce n'est pas par rapport à Toi que Tu es caché ni par rapport à un autre que Toi que Tu es apparent, car Tu es Allâh en dehors duquel il n'y a aucune divinité. Mais si les choses sont ainsi, comment est-il possible de faire des distinctions, alors que le Premier est le Dernier, et le Dernier est le Premier ? Ô Celui qui rend équivoque la situation, et qui cache le secret, qui jette dans l'égarement, alors qu'il n'y a que Lui seul ! Je Te demande —Allahumma — de me dévoiler le secret de l'Unité et de la réalisation de la Servitude, ainsi que du culte de la Seigneurie tel qu'il convient à Sa Majesté Sublime. Car, existant par Toi, je suis un être adventice, inexistant par moi, alors que Tu es un Etre Permanent, Vivant, Immuable, Eternel, Sans-Commencement, Savant et Su !

 

(13) Nous préférons rendre ici ci dans le reste de cet alinéa le sens fort, initiatique et métaphysique de wahhada (d'on dérive Tawhîd) qui signifie ordinairement « attester l'unité » mais qui peut s’entendre aussi dans le sens de « rendre un ».

(14) Il est à noter que, du point de vue métaphysique et initiatique, toute réalité séparative est une « divinité associée », et, du fait même, tombe sous la qualification de shirk, « polythéisme ».

 

Ô Celui qui est seul à connaître ce qu'Il est ! Je Te demande, ô Allahumma, ma fuite de moi vers Toi et l'intégration de tout mon total en Toi, afin que mon existence cesse d'être le voile de ma contemplation. Ô mon But ! Ô mon Adoré ! Rien ne m'aura échappé quand je T'aurai trouvé ! Je n'aurai rien ignoré lorsque je T'aurai connu et je n'aurai rien perdu quand je T'aurai témoigné ! Mon extinction est en Toi et ma permanence est par Toi. Mon Témoigné c'est Toi : il n'y a pas d'autre divinité que Toi, tel que Tu en as rendu témoignage et tel que tu nous l'as prescrit. Ma contemplation a fait ressortir l'essence pure de mon existence, de sorte que je n'ai pas trouvé un autre que Moi-même dans mon extinction et dans ma permanence. En tout ceci, les désignations font état de « moi », mais le fond est aussi bien « pour » que « contre » moi. Les attributions et les relations existentielles ne sont imputables qu'à moi ; et tout cela définit ma condition. Et s'il y a un cas, il n'est dû qu'à moi.

 

Dans la manifestation et dans l'occultation, comme dans l'infiltration universelle du Secret gardé, il y a une Ipséité qui se propage mystérieusement, et, en même temps, des Théâtres éclatants : Etre et Non-Etre, Lumière et Ténèbres, Ouïe et Surdité, Table et Calame, Ignorance et Science, Guerre et Paix, Mutisme et Parole, Soudure et Rupture, Vérité essentielle et Vérité totale, lnsondabilité du Sans-Commencement et Immutabilité du Sans-Fin, (Dis : Lui —Allâh — est Un. Allâh est Tout-Conditionnant. Il n'engendre pas et n'est pas engendré, et Il n'a pas d'égal.) (15).

 

(15) Les paroles finales, qui sont celles de la Sourate 112, traitant de l’Unité absolue, viennent ici appelées par une affinité à la fois verbale et conceptuelle après les descriptions transcendantes de l’Unicité universelle.

 

Et qu'Allâh prie sur celui qui est la Première manifestation existentielle et la première existence, celui qui ouvre à tout « témoin » l'accès aux deux présences hiératiques du Témoin et du Témoigné (16); celui qui est le secret caché, et la lumière évidente, le But même (17) ; celui qui écarte les deux poignées de la primordialité à l'entrée du domaine de la création, le Choisi par la qualité de sa Servitude, l'Esprit Sanctissime et Sublime et la lumière suprême et la plus resplendissante ; celui qui réalise l'état d'adoration parfaite devant la Majesté de l'Adoré ; celui dont l'esprit a été inondé de la Présence miséricordieuse, et au cœur duquel se sont attachés, comme à la Niche sacrée (18), les rayons de la lumières divine, de sorte qu'il est l'Envoyé le plus majestueux, le Prophète le plus auguste, le Saint le plus honoré, le béatifié par l'Unité ! Et qu'Allâh prie sur sa Famille et ses Compagnons, les « dépositaires de ses secrets » et les orients de ses lumières, les trésors des vérités et les guides des créatures, les « étoiles de l'orientation pour ceux qui veulent suivre ». Et qu'Allâh leur accorde, au Prophète et à eux, Son Salut jusqu'au jour du Jugement. (Gloire à Allâh à l'exclusion de toute chose) ! Je ne suis pas d'entre les « associateurs ». (Allâh nous suffit et quel magnifique Gérant) ! (Il n'y a de force et de puissance que par Allâh, le Sublime, le Magnifique !) ( Louange au Seigneur de la Gloire transcendante au-dessus de tout ce qu'on peut Lui donner comme attributs, et que la Paix soit avec les Envoyés, Louange à Allâh, le Seigneur des Mondes).

 

(16) Coran, 81, 3.

(17) Le Prophète étant ésotériquement identique à l’Homme Universel, il totalise tous les degrés de la réalisation initiatique et de l’existence, peut du fait même être désigné comme étant le « But même » ou l’ « Identique au But » (‘Ayn al-Maqsûd).

(18) Allusion au « verset de la lumière » : Coran, 24, 35.

 

Oraison de jour : jeudi

 

Au Nom d'Allah le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux !

 

Mon Dieu, Tu es le Subsistant par Ton Essence et le Révélé par Tes attributs, l'Enveloppant par Tes Noms, l'Apparent par Tes actes et le Caché par ce qui n'est su que de Toi seul ! Tu T'es unifié dans Ta Majesté de sorte que Tu es l'Unique, l'Un, et Tu T'es singularisé par la permanence dans le Sans-Commencement et dans le Sans-Fin de l'éternité. Toi, Tu es Allâh l'Esseulé par l'Unicité en Toi-même. Il n'y a pas avec Toi un autre que Toi, et il n'y a pas avec Toi un pareil à Toi !

 

Je Te demande l'extinction dans Ta permanence, et la permanence « par Toi », non pas « avec Toi » ! Il n'y a pas de divinité autre que Toi (19). Mon Dieu, cache-moi de moi-même dans Ta présence, éteins-moi dans Ton « Etre » et anéantis-moi dans Ta contemplation ! Détache-moi de ceux qui me détachent de Toi et occupe-moi de Toi en me soustrayant à toute chose qui m'occupe en-dehors de Toi ! Mon Dieu, Tu es l'Etre vrai, alors que moi, je suis le Nul radical ! Ta permanence est par essence, alors que la mienne est par accident ! Mon Dieu, fais grâce par Ton Etre vrai à mon néant radical, afin que je sois tel que je l'ai été, là où je n'ai pas été, alors que Tu seras Tel que Tu l'es, là où Ton Etre n'a jamais cessé. Pas de divinité autre que la Tienne !

 

(19) On remarquera encore que l'attestation de l'Unité divine (Shahâdah) intervenant après un développement dialectique concernant les rapports entre le « moi » et le « Soi », condamne la « divinité » implicite de toute réalité personnelle qui se pose comme distincte et coexistante avec Allâh.

 

Mon Dieu, Tu es « Celui qui fait ce qu'il désire », alors que moi je suis un serviteur à Toi, quelqu'un parmi certains de Tes serviteurs ! Mon Dieu, Tu m'as désiré et Tu as désiré de moi, de sorte que je suis le Désiré et Toi le Désirant ! Mais sois Toi-même Ton Désiré en moi, afin que ce soit Toi le Désiré et moi le Désirant. Il n'y a pas de divinité si ce n'est Toi !

 

Mon Dieu, Tu es le caché dans tout non-manifesté et l'Apparent dans tout être déterminé (20), de même, Tu es l'Entendu dans toutes nouvelles vraies ou fausses, et le Connu au degré de l'un et du deux ! Tu T'es exalté par les Noms de la Descente (21), de sorte que Tu T'es voilé contre l'atteinte des regards et Tu T'es soustrait à la perception des intelligences. Mon Dieu, mais Tu T'es révélé dans la manifestation des propriétés des Attributs, et alors se déroulèrent les hiérarchies de l'Existence. Tu T'es élevé (22) à chacun de leurs degrés par les vérités profondes des choses nommées, et Tu as placé les intelligences comme « témoins » parmi les fines vérités essentielles des choses connaissables (23).

 

(20) On peut traduire aussi : « Tu es le Caché dans tout invisible et l’Apparent dans tout œil (‘ayn) ».

(21) On peut traduire encore : « Tu T'es nommé (tasammayta) par les Noms de la Descente ». La notion de « descente » (nuzûl) vient du hadîth : (Notre Seigneur descend chaque nuit pendant son dentier tiers, vers le ciel de ce bas-inonde et demande : « Y a-t-il quelqu'un qui retourne vers Moi afin que Je retourne vers lui, y a-t-il quelqu'un qui demande pardon afin que lui pardonne, y a-t-il quelqu'un qui sollicite afin que Je lui accorde, etc. ») Par extension, la « descente » est impliquée dans toute manifestation de la Divinité envers les créatures. Une telle manifestation s'accomplit par la vertu des Noms appropriés qui sont ainsi le mode même de la « descente ».

(22) Ou : « Tu T'es nommé », les vérités profondes (al-haqâ’iq) des choses sont donc « des Noms d'Allah » ou plutôt « les Noms d'Allâh » qui ont produit les choses.

(23) Les « témoins » (shawâhid - sing. shâhid) sont les indicateurs qui dans le chapelet, séparent les grains en groupes déterminés. Si on les fait correspondre aux « intelligences », on peut considérer que les grains qu'elles subordonnent représentent les vérités connaissables.

 

Tu as relâché les Esprits originels dans les plaines des connaissances divines où ils en sont devenus stupéfaits, et se sont égarés dans les insaisissables significations de leurs infinitudes. Et lorsque Tu les as soustraits aux limitations impliquées par l'universalité et la particularité, et que Tu les as transférés au-delà du « maintenant » et du « où », lorsque Tu les as exemptés de toute « quantité » et de toute « quiddité », et que Tu T'es rendu connu à eux dans les connaissances de l'Inconnaissable par les connaissances de l'Essence, lorsque Tu les as affranchis par les proclamations seigneuriales sur les places divines et que Tu as supprimé entre Toi et eux tout « entre-deux », en enlevant le « Voile du Ghayn » (24), ils se sont agencés dans une disposition hiératique éternelle sur le fil du Bismi-Llâh al-Rahmân al-Rahîm (25).

 

(24) Le ghayn est un « nuage obscurcissant ». Le voile du ghayn est en langage initiatique un voile léger qui empêche la contemplation suprême (al-Shuhûd). On peut penser naturellement au symbolisme de la lettre ghayn qui « couvre » la lettre ‘ayn dont elle dérive par la simple application du point diacritique : le ‘ayn étant en même temps l’ « œil » (qui contemple) et l'Essence (contemplée), le ghayn est le voile qui les sépare.

(25) C'est le premier verset du Livre Sacré (il commence la sourate al-Fâtihah, et aussi - à l'exception de la sourate 9 - toutes les sourates du Coran). La traduction la moins inadéquate nous semble être : « Au Nom d'Allâh le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux ». Les lettres qui le composent sont ainsi identifiées aux Esprits Originels.

 

Mon Dieu, combien je T'appelle dans celui qui appelle, et pourtant c'est Toi « Celui qui appelle » pour celui qui appelle ! Et combien je T'implore dans les dialogues intimes sur la Délivrance, alors que c'est Toi « Celui qui implore » pour celui qui implore !

 

Mon Dieu, si l'Union est la même chose que la « séparation », si la Proximité coïncide avec l' « éloignement », si la Science est le siège de l’ « ignorance » et la Connaissance la confirmation de l' « inconnaissable », comment concevoir le but et par où s'imaginer la voie ? Mon Dieu, Tu es le Cherché qui se trouve au-delà de tout chercheur, et l'Affirmation dans le négateur même, de même que la Proximité de la Proximité dans l'écart de l'éloignement réciproque. Mais déjà l'illusion prend l'ascendant sur la compréhension : qui sera maintenant mon aide et mon assistant ? Le Bien dit que ce sera Toi, et le Mal crie : ce sera (Celui qui a rendu belle toute chose qu'Il a créée) ! (26) Mais le Bien est une fin près de laquelle la marche s'arrête, et le Mal renforce l'illusion qu'il y a un Autre !

 

Mon Dieu, quand s'affranchira l'intelligence de l'étreinte des entraves ? Et les vues de la pensée, quand pourront-elles considérer les beautés éblouissantes des vérités essentielles ? Quand s'arrachera-t-elle, la compréhension, de la racine du mensonge ? Et quand se dégagera l'imagination du tords de liens qui composent les rets du polythéisme ? Quand la conception sera-t-elle sauve de toutes les scissions de la séparativité ? Et l' « Ame précieuse », quand se dépouillera-t-elle des attributs créaturels ?

 

(26) Coran. 32, 7.

 

Mon Dieu, Tu ne tires aucun profit de l'obéissance, de même que la désobéissance ne saurait Te nuire ! La Royauté sur les « cœurs » et les « toupets » est dans Ton pouvoir réducteur, et à Toi retourne l'ordre universel des choses, de sorte qu'il n'y a plus de différence entre l'obéissant et le désobéissant ! Mon Dieu, aucune chose ne saurait Te préoccuper au détriment d'une autre. La nécessité ne Te contraint pas et la possibilité ne Te limite pas ; l'incertitude ne Te voile pas et l'explication ne Te démontre pas ; l'argument ne Te détermine pas et la preuve ne Te certifie pas ! Dans Ton éternité, le Sans Commencement et le Sans Fin coïncident.

 

Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que c'est que « Toi » et qu'est-ce que c'est que « Moi » ? Qu'est-ce que « Lui » et qu'est-ce qu' « Elle » ? (27) Te chercherai-je dans la Pluralité ou dans l'Unité ? Attendrai-je indéfiniment de Toi la délivrance ou pendant une certaine durée ? Mais pour un serviteur, il n'y a en dehors de Toi ni durée, ni soutient !

 

Mon Dieu, ma permanence « par Toi » est dans mon extinction soit « à moi », soit « en Toi », soit « par Toi », ou illusoire « par moi », ou inversement ; ou encore il y a les deux choses à la fois ; et de même, ma permanence est « en Toi » ! Mon Dieu, mon silence est un mutisme exigeant la surdité, et ma parole est une surdité réclamant le mutisme ! Ma perplexité est partout, et il n'y a pas de perplexité ! « Par le Nom d'Allâh ! » ; « Allâh me suffit ! » ; « par le Nom d'Allâh », « je me suis remis entièrement à Allâh ! » : « pas de force ni de puissance si ce n'est par Allâh, le Sublime, le Magnifique ! » « Notre Seigneur, à Toi nous nous sommes remis, vers Toi nous nous sommes tournés. A Toi aboutit le devenir ! » (28)

 

(27) Les termes Anta (Toi) et anâ (moi) ne diffèrent dans l'écriture arabe que par leur lettre finale : de même, huwa (Lui) et hiya (elle). Ces couples de pronoms montrent ainsi que les « ipséités » distinctes et opposées ne sont que des modifications contingentes de l'Ipséité Une. Hiya peut désigner la Ulûhah (équivalent de la Shakti) ou la Ma'rifah, la Connaissance (cf. Al-Hallâj : Tawâsîn) ; analogie avec la personnification biblique de la Sagesse. Hiya, pris comme pronom au « pluriel pour les choses », désigne les « choses » (al-Ashvâ’) dans leur réalité transcendante. Il est intéressant de constater en l'occurrence cette « coïncidence » morphologique en arabe entre l'ipséité féminine et la pluralité.

(28) Après le déroutant examen de la théorie de l'extinction (al-Fanâ) dont la dialectique tend à montrer le caractère contingent et imparfait de toute conception dogmatique en la matière, l'exclamation Bismillâh, qui est un « recours au nom d’Allâh », vient comme une formule, à la fois de « préservation » contre l'incertitude intellectuelle et le trouble mental qui peut en résulter, et de « sacralisation » de toute conception qui, parmi toutes celles qui sont possibles en mode égal, viendra se former dans l'esprit sur ce point spéculatif. On peut dire même que ce Bismillâh a, par rapport à l'indifférence où se situent les conceptions possibles, un rôle « créateur ».

 

Allahumma, je Te demande de m'accorder (de la vertu affirmative) de Ton ordre (29), et de la magnificence de Ta Toute-puissance, de l'ampleur de Ta science et des options de Ta volonté, de l'efficacité de Ta Toute-puissance et de la pénétration de Ton Ouïe et de Ta vue, de l'immutabilité de Ta Vie et du caractère nécessaire de Ton Essence et de Tes Attributs (30).

 

Ô Allâh ! Ô Allâh ! Ô Allâh ! Ô Premier, ô Dernier ! Ô Apparent, ô Caché ! Ô Lumière, ô Vérité, ô Evident !

 

Allahumma, qualifie mon « secret » par les secrets de Ton Unicité ! Sanctifie mon « esprit » par la manifestation de Tes Attributs ! Nettoie mon « cœur » par la pureté des connaissances de Ta Divinité ! Instruis mon « intellect » des sciences de Ta Ladunniyyah (31), et pourvoie mon « âme » des vertus de la Seigneurie ! Fortifie ma « sensibilité » par les irradiations de Tes degrés de Lumière, et délivre la quintessence de ma corporéité des entraves du grossier et de l'épaisseur des sens, ainsi que la contrainte spatiale et cosmique.

 

Allahumma, élève-moi des marches inférieures de mon être et de ma nature vers les degrés de Ta Vérité et de Ta Réalité essentielle ! Tu es mon Protecteur et mon Maître. Par Toi vient ma mort et de Toi je tiens ma vie ! (C'est Toi que nous adorons et c'est à Toi que nous demandons secours !) Considère-moi, ô Allahumma, d'un regard par lequel Tu enfiles toutes mes « phases », par lequel Tu fasses paraître les intimités de mes « secrets », par lequel Tu élèves vers la Sublime Assemblée les esprits de mes « incantations » (32), et par lequel soient renforcées les forces de mes « lumières ».

 

(29) Nous soulignons la relation implicite entre cette demande et le besoin d'un choix et d'une détermination « existentiels » ou « conceptuels » constatés dans le passage précédent, car l'Ordre divin (al-Amr) est ce pour quoi des choses sont affirmées, ontologiquement parlant.

(30) On a, dans ce passage, la mention des vertus de tous les Attributs divins (la Vie, la Science, la Puissance. la Volonté, la Parole, l'Ordre, la Vue et l'Ouïe). L'orant demande tout d'abord la qualification par tous les Attributs divins (ittiqât ou takhalluq bi al-akhlâq al-ilâhiyyah), mais ensuite, il demande la totalité de l’Etre Nécessaire : Essence et Attributs.

(31) Terme équivalent à al-‘ilm al-Ladunnî qui désigne la science très intérieure attribuée à Al-Khidr. Ces termes dérivent de Coran 18. 65 : Et Nous lui avons enseigné de Notre part une science (min ladunnâ 'ilman).

(32) La Sublime Assemblée (Al-Malâ’ al-A’lâ ; voir Coran 38, 8 et 69) est la réunion des Anges qui délibèrent sur les affaires de la création. Il y a ici conjonction avec les termes d'un hadîth qudsî concernant la corrélation entre le dhikr (invocation, mention) accompli par le serviteur et celui accompli par le Seigneur : Allâh dit : (Si quelqu'un Me mentionne en soi-même. Je le mentionne en Moi-même, et si quelqu'un Me mentionne dans une assemblée, Je le mentionne dans une Assemblée bien meilleure).

 

Allahumma, soustrais-moi à toute Ta création et réunis-moi avec Toi par Ta Vérité ! Et préserve-moi par la vision des activités de Ton Commandement dans la diversité de Tes mondes.

 

Allahumma, par Toi j'intercède et vers Toi je dirige mon regard, de Toi je demande et c'est à Toi, et à rien d'autre, que j'aspire ! Je ne demande de Toi rien d'autre que Toi et je ne cherche en Toi rien d'autre que Toi-même !


Allahumma, je cherche accès auprès de Toi, pour l'acceptation de mes demandes, par l'Intercesseur le plus auguste, l'Eminence la plus majestueuse, par l'Ami le plus intime, par le Saint et le Maître, Muhammad, le Pur, l'Agréable, le Prophète choisi. Et par lui, je Te demande d'accomplir sur lui-même la prière de l'éternité, depuis le Sans-Commencement jusqu'au Sans-fin, continuelle, divine, seigneuriale, en me faisant voir comment elle couvre en sa perfection, et en m'anéantissant dans la contemplation des connaissances de son essence, et je Te demande de prier sur sa Famille et ses Compagnons, car Tu es le Maître d'une telle prière !

 

(Et il n'y a de force et de puissance qu'en Allâh, le Sublime, le Magnifique !) (Et louange à Allâh, le Seigneur des mondes !)


 

MUHY-D-DÎN IBN 'ARABÎ

Traduit de l'arabe et annoté par MICHEL VÂLSAN

 

(Michel Vâlsan, Oraisons métaphysiques, Etudes Traditionnelles n° 278, Sept. 1949, p. 251).

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André Raeymaeker 29/12/2012 19:29

Je me permets de vous envoyer cet extrait d'un petit ouvrage en cours de préparation, et qui concerne notamment l' institution cistercienne et l'Ordre Templier, fondés simultanément par Saint
Bernard. On reconnaîtra son lien étroit avec le texte de Michel Vâlsan ( qui est d'ailleurs cité en note).


L’EMPIRE UNIVERSEL

Un grand mystère de l’histoire a été le rêve tenace de restaurer l’Empire Romain dans son intégrité perdue. Il est en effet impossible de comprendre l’histoire de l’Occident au cours du dernier
millénaire, si l'on ne tient compte de cette volonté sans cesse contrariée.
Cette histoire se résume en effet en une lutte entre partisans de l’unité
( Saint Empire ou Chrétienté ) et les forces de division, à commencer par les divers nationalismes apparus à la fin du moyen âge. Ce moyen âge, sorti péniblement des ruines de l'Empire Romain,
avait vraiment commencé par l'énorme effort de réorganisation que l'on constate au
VII ème siècle, avec les débuts de la dynastie carolingienne.
Rappelons que l'ancêtre de cette dynastie fut Pépin l'Ancien
(de Landen ), dont l’ambition semble avoir été presque sans limites.
Alors que son descendant direct, Charlemagne, allait borner son entreprise à la "nation germanique " en prolongeant la seule partie occidentale de l’Empire, Pépin envisageait une audacieuse
réunification avec l’Empire d’Orient. Ce qui lui valut d'ailleurs d'être béatifié par l'Eglise…

Toute division en ce domaine politique étant un signe évident d’imperfection,Pépin se sentait investi d’une mission providentielle, celle qu’exprimera plus tard la formule "Gesta Dei per Francos"
(1), le but ultime était de bâtir sur terre une Cité aussi semblable que possible à celle de Dieu.
Il ne s’agissait pas là, on va le voir, d’une simple rêverie, puisqu’on tenta à maintes reprises , de concrétiser ce projet sur le terrain.. Et voici comment. A cette époque ( vers 630 A.D. )
régnait à Byzance l’empereur Héraklius, une sorte de Mage, qui a laissé son empreinte jusque dans le monde alors naissant de l’Islam. (2)
Or, Pépin et Héraklius étaient faits pour s’entendre, et leur projet commun n’était pas seulement de reconstituer l’Empire historique de Rome, mais d’établir, conformément à son programme, une
véritable monarchie universelle, reprenant ainsi l’idée-force d’Alexandre le Grand. (3) Pour cela, ils avaient signé un accord portant le nom significatif de "Traité de la Paix parfaite " :
référence évidente au caractère,
unanimement tenu pour sacré, de ce qu’avait été la Pax Romana . (4).

Du reste, le projet des deux souverains ne s’arrêtait pas en si bon chemin, puisqu’ils méditaient même de faire entrer dans cette alliance l’entièreté du monde, par une simple conversion au
catholicisme !



(1) " Le projet divin réalisé par les Francs", formule attribuéee à Guibert de Nogent ( XIIème siècle).
(2). Sur cette question de la succession impériale, voir l'important article de Michel Vâlsan sur le coffret d'Héraclius ,dans Etudes Tradirionnelle,
n° 374,.
(3) Voir, dans "Le Panthéon", un commentaire de l' Enéide VI, 847, sq.
(4) Ce traité fut signé par Dagobert I, mais inspiré en fait par son Maire du Palais; Pépin l'Ancien ( de Landen), qui avait alors, en tant que tuteur, autorité sur le jeune souverain,.



D'ailleurs, les Musulmans avaient eux aussi une doctrine de l’Empire universel, qui inspire d'ailleurs touours l'institution du Califat . Et pour eux, Alexandre de Macédoine a manifesté – pour un
temps seulement - le principe d’un pouvoir d’origine divine, et donc perpétuel dans son essence. (1) C’est pourquoi Al Iskandar (le nom arabo-persan du héros ) est qualifié par eux de Dhul Qarnein
("aux deux cornes" ), et cité sous ce nom dans le Coran. (2)
Ce projet d’unité politique transcendante (3) a d’ailleurs été exposé bien avant eux, et on ne peut plus clairement, par Virgile, le chantre du Césarisme naissant. Voici comment.
Au centre mathématique (polaire) de sa troisième Géorgique ( G. III, 33 ), le poète décrit en effet le triomphe d’Auguste, célébrant ses victoires sur les deux parties du monde : " Et duo rapta
manu diverso ex hoste tropaea / Bisque triumphatas utroque a litore gentes ". (4)


(1) On lui a prêté, exactement comme à Héraklius , des connaissances surnaturelles, ce qui s’accorde avec la signification ésotérique de leur légende à tous deux. Le Byzantin aurait connu "de
l’intérieur", la nature des êtres les plus énigmatiques, tels que les pierres, les chevaux… et les femmes.
(2) (cf. Sourate XVIII, " De la Caverne" ). Les ulémas ont raison de soutenir que cette appellation évoquait avant tout sa fonction de souverain 'des deux horizons'. Le latin nommait "cornes" les
deux " ailes " de l’armée. Voir aussi l'anglais corner .
Ces deux "cornes" sont iciles deux hémisphères. Si nous citons ici les Sarrasins, c'est que les Templiers, en dépit des croisades, avaient de nombreux contacts informels avec l’Islam, comme ç'avait
été le cas de Charlemagne (avec Haroun al Rashid ). . Rappelons qye Dante, leur successeur, a calqué le plan de sa Comédie sur les visions du grand Soufi Ibn Arabi.
(3) Cultivé par Platon ( Lois, République ) et Dante ( Monarchie ). .(4) "Les deux trophées arrachés à forc e d’héroïsme ( manu ) aux ennemis les plus lointains, et le double triomphe remporté sur
l’un et l’autre hémisphère ( litt. sur les gens des deux bords : les deux "cornes" ). Les termes duo, diverso, bis et utroque insistent sur la dualité du triomphe. La forme grecque tropaea a, outre
le sens de trophées , celui de tropiques, ce qui dans ce contexte est loin d’être indifférent, les "tournants" de l’histoire étant aussi ceux de l’espace…








Ajoutons que la réalisation historique d’un Empire universel devait forcément se heurter à un fait dont les impériaux d' Occident n’étaient qu'à demi conscients, à savoir l’existence aux antipodes
d’un autre Céleste Empire , tout aussi formidable que celui de Rome, qualifiée de Caput Mundi. (1)
La ressemblances entre ces deux géants sont d’ailleurs telles qu’on peut se servir des institutions symboliques de l’un pour comprendre celles de
l’autre. (2) Par exemple, nous avons déjà évoqué l’existence, de part et d’autre, d’un symbolisme polaire identique, qu'on retrouve aussi dans les appellations d’ Empire du Milieu et de Ville
Eternelle. (3)



(1) Cela n'empêcha pas les Jésuites de reprendre, au XVIème siècle, l'idée de convertir ces Païens-là. Et non sans quelque chance de succès…
(2) Non qu’il y ait eu influence directe, mais parce que ces symbolismes sont l’expression de lois naturelles, qui sont les mêmes pour tout le monde.
(3) L’une concernant plus spécialement l’extension dans l’espace, l’autre dans le temps, ces deux conditions étant d’ailleurs corrélatives. C’est ce que montrent bien les promesses faite par
Jupiter à Enée , sous la forme d’un véritable contrat (cf. Enéide I, 278-279).
His (Romanis ) ego nec metas rerum nec tempora pono / imperium sine fine dedi
(Je n’impose aux tiens aucune borne, ni dans l’espace, ni dans le temps : Je leur ai concédé une autorité sans limites". En droit, le terme Imperium désignait une autorité "de droit divin", à la
différence de la simple potestas. L’ éternité - au mons virtuelle - des deux Empires était symbolisée par la fixité polaire des deux temples polaires et zodiacaux qu’étaient le Ming-Tang de Pékin
d’une part, et de l’autre le Panthéon romain, consacré à Pallas Vesta . Mais la réalisation historique de l'idée impériale fut naturellement limitée dans les deux cas. Notamment par la muraille de
Chine et par le mur d’Hadrien, deux frontières avant tout symboliques.. Et quant à la durée, on ne se faisait pas d'illusons non plus. Le même Virgile ( Géorg. II, 498) qualifie l'Empire de
"peritura regna " ( royaume périssable ).. Cf. La Grande Triade,de Guénon, et, su notre site," Le Panthéon" ou "La Déesse au Pilier.".