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Publié par Abdoullatif

gabriel.jpgDe son côté, M. Allar rendait autrefois les deux notions védantiques de Chit et Chaitanya dans des termes qui les situaient dans une perspective purement intellective: « L’intelligence universelle (Chaitanya), conditionnée par l’aspect adventice de cause, est plus que l’intellect (chit) qui est dans l’effet, etc. » (Shankarâchârya, La Perception de la Non-Dualité, trad. R. Allar, Etudes Traditionnelles, juillet-août 1947, p. 201). « Sans le Soi, comment y aurait-il dans la buddhi un reflet de l'intellect (chit) » (ibid. p. 205). «L'action et tout ce qui caractérise la buddhi n'affectent pas le reflet de l'intellect (dont l'essence est la pure lumière intelligible) » (ibid. p. 206) ; etc... Cela montre aussi que M. Allar de son côté ne voyait pas alors non plus une incompatibilité entre une telle façon de comprendre les choses et l'adwaita.

 

Enfin, ce qu'il faut retenir ainsi du fait que dans les doctrines hindoues c'est Chit (ou Chaitanya) qui correspond à l'intellect principiel ou proprement divin, c'est qu'il y a une véritable identité entre « intellect » et «conscience » transposés analogiquement au degré de l’Etre pur, comme il y en a de même aux degrés cosmologiques, et que les termes respectifs peuvent par conséquent, dans certains cas bien déterminés doctrinalement, être regardés comme synonymes. Dans ces conditions on est doublement surpris de constater que pendant que M. Allar se sert maintenant uniquement de « conscience » pour rendre Chit et Chaitanya, ce qui est bien son droit, et renonce, sans mise au point proprement dite, à la terminologie intellective, ce qui pourrait se passer aussi, il se retourne comme un homme nouveau et quelque peu intolérant envers les autres dans des phrases acerbes comme celle-ci : « ...ce qui caractérise la mentalité occidentale, la conscience considérée comme un synonyme ou un attribut voire un produit de l'intellect est au rebours de toutes les doctrines hindoues » (La Prashna Upanishad et son commentaire par Shankarâchârya, trad. R. Allar Etudes Traditionnelle. nov.-dec. 1961, p.290, en note). Il va de soi que la « mentalité occidentale » qui peut être mise en cause à propos des doctrines hindoues n'est pas celle du monde moderne et profane qui elle, n'aurait rien à chercher ici, mais celle de substance traditionnelle, du côté de laquelle se situait forcément M. Allar lui-même quand il considérait l'intellect comme un synonyme de Chit.

 

Nous aurions préféré voir dans ce renversement une question d'adaptation terminologique, qui pouvait d'ailleurs traduire une meilleure compréhension de certaines notions et alors on serait très mal venu pour reprocher une modification qui pourrait être un avantage. Malheureusement pour nous le ton et certaines autres considérations du même genre dans les notes de ses traductions de ces dernières années ne nous permettent pas une acception aussi limitée. Nous ne voulons pas entrer dans trop de détails et nous contenterons d'identifier le point névralgique de ce changement et de qualifier la difficulté qui en résulte. Il ne s'agit pas, semble-t-il, d'une question de traduction, mais plutôt d'un changement de conception quant à la nature et à la fonction essentielle de l'intellect, et qui n'est, certes, pas non plus un fait isolé et  accidentel, si l’on pouvait admettre qu'il y ait en cet ordre des accidents aussi caractérisés. En effet, après avoir lu que « du point de vue adwaitique, la Délivrance proprement dite ne se laisse aucunement définir comme une sorte d'épanouissement complet de la Buddhi au terme d'un développement de toutes ses possibilités » (Shankarâchârya, L'enseignement méthodique de la Connaissance du Soi, E.T. juin 1957, p. 166 suite de la note de la page précédente = p. 11 de l'édition séparée), ce qu'on admettra facilement, tout en se demandant à qui pourrait être légitimement imputée une telle opinion, nous trouvons aussi mention de « la (monstrueuse) dilatation de l'intellect humain à laquelle certains adversaires du Vêdânta semblent réduire l'Identité suprême, enfermant la Lumière intelligible du Soi dans une définition tout au plus appropriée pour la connaissance empirique et les développements de l'intellect réalisés par le Yoga proprement dit » (ibid. p. 269 = p. 27 de l'édition séparée).

 

Au fond il est très difficile de reconnaître parmi les tenants de positions traditionnelles caractéristiques quelqu'un qui corresponde à ce cas. La question posée ainsi, nous avons même l'impression que M. Allar voudrait faire valoir quelque élément d'un ordre plutôt «littéraire» sur le plan proprement doctrinal, ce qui serait tout de même excessif. Au reste, nous ne surprendrons personne en disant qu'il y a impossibilité de principe que des esprits acceptant d'un côté la notion métaphysique de l'Identité Suprême, soient en même temps, d'un autre côté, des «adversaires du Vêdânta ». Nous avons cependant l'impression que dans tout cela il y a une méprise sur la notion d'intellect même qui, dans la conception qui prévaut maintenant chez M. Allar, n'est rien de plus que la Buddhi, elle même réduite plutôt au niveau individuel.

 

Des implications plus ou moins indirectes, à quelque degré, étant toujours à craindre du fait même de l’imprécision des cibles réelles de M. Allar, et si non de sa part, du moins de la part de ses lecteurs, nous pensons nécessaire de provoquer une mise au point quant à un côté qui nous intéresse plus particulièrement ici, à savoir celui de René Guénon, et ceci d'autant plus que sur tous ces points « critiques », qui sont cependant spécifiquement «guénoniens », M. Allar ne prend jamais la peine de réserver expressément en quelque mesure tout au moins, le cas de celui qui fut notre maître doctrinal à tous et dont l'autorité est admise à un degré ou à un autre par tous les collaborateurs de notre revue. Pour ce faire nous rappellerons tout d'abord un autre passage des Etats multiples de l’être, ch.XVI, à propos du rapport existant entre l'intellect et la connaissance suprême, où se trouve posé ce principe d'« intelligibilité universelle » qui est maintenant impliqué par la force des choses dans les critiques de M. Allar, et où l’on est prévenu aussi dès le début contre certaines acceptions trop littérales des formulations métaphysiques :

 

« L'intellect, en tant que principe universel, pourrait être conçu comme le contenant de la connaissance totale, mais à la condition de ne voir là qu'une simple façon de parler, car, ici où nous sommes essentiellement dans la « non-dualité », le contenant et le contenu sont absolument identiques, l’un et l'autre devant être également infinis, et une « pluralité d'infinis » étant, comme nous l'avons déjà dit, une impossibilité. La Possibilité universelle, qui comprend tout, ne peut être comprise par rien, si ce n'est par elle-même « sans toutefois que cette compréhension existe d'une façon quelconque » (1) ; aussi ne peut-on parler corrélativement de l'intellect et de la connaissance, au sens universel, que comme nous avons parlé plus haut de l'Infini et de la Possibilité, c'est-à-dire en y voyant une seule et même chose, que nous envisageons simultanément sous un aspect actif et sous un aspect passif, mais sans qu'il y ait là aucune distinction réelle.

 

Nous ne devons pas distinguer, dans l'Universel, intellect et connaissance, ni, par suite, intelligible et connaissable : la connaissance véritable étant immédiate, l'intellect ne fait rigoureusement qu'un avec son objet ; ce n'est que dans les modes conditionnés de la connaissance, modes toujours indirects et inadéquats, qu'il y a lieu d'établir une distinction, cette connaissance relative s'opérant, non pas par l'intellect lui-même, mais par une réfraction de l'intellect dans les états d'être considérés, et, comme nous l'avons vu, c'est une telle réfraction qui constitue la conscience individuelle ; mais, directement ou indirectement, il y a toujours participation à l'intellect universel dans la mesure où il y a connaissance effective, soit sous un mode quelconque, soit en dehors de tout mode spécial. « La connaissance totale étant adéquate à la Possibilité universelle, il n'y a rien qui soit inconnaissable (2), ou, en d'autres termes, « il n'y a pas de choses inintelligibles, il y a seulement des choses actuellement incompréhensibles » (3), c'est-à-dire inconcevables, non point en elles-mêmes et absolument, mais seulement pour nous en tant qu'êtres conditionnées, c'est-à-dire limités, dans notre manifestation actuelle, aux possibilités d'un état déterminé.

 

(1) Risâlatul-Ahadiyah de Mohyiddin ibn Arabi (cf. L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. XV).

(2) Nous rejetons donc formellement et absolument tout « agnosticisme » à quelque degré que ce soit ; on pourrait d’ailleurs demander aux « positivistes » ainsi qu’aux partisans de la fameuse théorie de l’ « Inconnaissable » d’Herbert Spencer, ce qui les autorise à affirmer qu’il y a des choses qui ne peuvent pas être connues, et cette question risquerait fort de demeurer sans réponse, d’autant plus que certains semblent bien, en fait, confondre purement et simplement « inconnu » (c’est-à-dire en définitive ce qui leur est inconnu à eux-mêmes) et « inconnaissable » (voir Orient et Occident, 1re Partie, ch. 1er, et La Crise du Monde moderne, p. 98).

(3) Matgioi, La Voie Métaphysique, p. 86.

 

Nous posons ainsi ce qu'on peut appeler un principe d'« universelle intelligibilité », non pas comme on l'entend d'ordinaire, mais en un sens purement métaphysique, donc au-delà du domaine logique, où ce principe, comme tous ceux qui sont d'ordre proprement universel (et qui seuls méritent vraiment d'être appelés principes), ne trouvera qu'une application particulière et contingente. Bien entendu, ceci ne postule pour nous aucun « rationalisme », tout au contraire, puisque la raison, essentiellement différente de l'intellect (sans la garantie duquel elle ne saurait d'ailleurs être valable), n'est rien de plus qu'une faculté spécifiquement humaine et individuelle ; il y a donc nécessairement, nous ne disons pas de l'« irrationnel » (4), mais du « supra-rationnel », et c'est là, en effet, un caractère fondamental de tout ce qui est véritablement d'ordre métaphysique : ce « supra-rationnel » ne cesse pas pour cela d'être intelligible en soi, même s'il n'est pas actuellement compréhensible pour les facultés limitées et relatives de l'individualité humaine (5). »

 

(4) Ce qui dépasse la raison, en effet, n’est pas pour cela contraire à la raison, ce qui est le sens donné généralement au mot « irrationnel ».

(5) Rappelons à ce propos qu’un « mystère », même entendu dans sa conception théologique, n’est nullement quelque chose d’inconnaissable ou d’inintelligible, mais bien, suivant le sens étymologique du mot, et comme nous l’avons dit plus haut, quelque chose qui est inexprimable, donc incommunicable, ce qui est tout différent.

 

(Michel Vâlsan, Remarques préliminaires sur l'Intellect et la Conscience, Revue Etudes Traditionnelles, Juil.-Août et Sept.-Oct. 1962; n° 372-373, p. 201)

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