Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Abdoullatif

Iqrae.jpgOn peut remarquer que, telle qu'elle vient d'être formulée, cette notion d'«intelligibilité métaphysique universelle » se juxtapose parfaitement avec la notion de Chaitanya qui, en contexte doctrinal védantique était rendue par « Conscience omniprésente » (Guénon) et « intelligence universelle » (Allar entre autres). D'un autre côté, les paroles de M. Allar citées en dernier lieu mettaient en cause une certaine conception « expansive » pourrait-on dire de la réalisation intellectuelle et métaphysique. Il n'est pas facile de comprendre ce qu'il pouvait dire de valable à ce sujet, car un certain langage analogique peut utiliser l'idée d'« épanouissement » dans l'ordre de la connaissance intellectuelle et métaphysique. Nous ne pourrions mieux faire, d'ailleurs, que de citer encore M. Allar lui-même. En traduisant du Prabodha-Sudhâkarah de Shankara (Voir L'Illumination, Etudes Traditionnelles, juin 1951, pp. 162-163), il nous donnait tout d'abord une belle image dans le texte : « mais quand se lève le soleil flamboyant de l'universelle intellection (chaitanya) avec l'ardeur aiguë de ses dards lumineux, le mirage des innombrables espèces de créatures vibre en vain de toutes parts ». Ici une note de M. Allar expliquait le terme chaitanya ainsi pour cela : « Si les dérives comme chitta, chêtas, etc., n'expriment qu'une participation amoindrie ou limitation de Chit, attribut essentiel de Brahma, qui est Sat-Chit-Ananda, le terme Chaitanya, au contraire, développe en quelque sorte la signification de Chit avec l’idée explicite d'épanouissement, et René Guénon, avec sa maîtrise habituelle, a très justement traduit ce terme très fréquent dans les textes tantriques par « Conscience omniprésente ».

 

Plus loin, dans le texte traduit par M. Allar, nous relevons un passage qui, lui, « justifie » le symbolisme de la « dilatation » qui devait cependant être lui aussi stigmatisé ultérieurement par M. Allar : « Moi, toi, cet univers mobile n'existent pas (séparément) pour ceux dont le mental est résorbé dans la béatitude immuable de leur propre Soi, qui, comme un soleil dilaté au sommet des mondes, remplit l'immensité de son extrême splendeur » (ibid.). Bien entendu ici c'est Atmâ qui est « dilaté » et qui remplit l'immensité, alors que plus haut c'était Chit qui s'épanouissait en tant que Chaitanya. Mais puisqu'il n'y a pas de différence ou de distinction entre Chit et Atmâ (ou Ishwara ou Brahma) il n'y a pas à envisager non plus une différence entre la valeur analogique de l'« Epanouissement » du « soleil flamboyant de l'universelle intellection (Chaitanya) » et la « dilatation » du « soleil du Soi qui remplit l'immensité de son extrême splendeur ».

 

Telle étant l'expression analogique normale, en quelque sorte, en cette matière nous ne voyons pas dans quelles conditions un tel langage a pu devenir inadmissible. Des idées comme celles d'« épanouissement » et de « dilatation » (il y a en outre, et même avant tout, dans l'image du Lever du Soleil, encore celle d'« exaltation ») ne seraient incompatibles avec la réalité du « processus » intellectif que si elles voulaient s'appliquer à des facultés conçues et définies comme limitativement « humaines », c'est-à-dire retranchées de toute continuité avec les états supérieurs de l'être, ce que la doctrine de l'Identité Suprême et celle de l'intelligibilité universelle ne saurait autoriser, et cela d'autant moins que cette « continuité » n'est qu'une façon provisoire de parler dans une perspective qui aboutit à une véritable identité finale (1). D'ailleurs de quel droit voudrait-on refuser l'universalisation suprême de la notion d'« intellect » et l'affirmer uniquement pour celle de « conscience » ? Ces deux notions, parmi d'autres qui leur sont comparables, sont initialement appliquées dans le domaine du manifesté, et même par rapport à l'état humain, mais en raison de cette continuité-identité qui régit l'ordre universel des choses (et que reflètent souvent les séries de termes techniques dérivés d'une même racine), elles sont transposées finalement par analogie au degré purement principiel.

 

De plus, la vérité est que de ces termes, en tant que termes occidentaux, seul « intellect » est d'un usage traditionnel consacré, tandis que « conscience » qui est normalement liée à l'idée morale de responsabilité et à un emploi psychologique, n'a par lui-même rien de techniquement évident au point de vue métaphysique et contemplatif. Guénon en l'employant avait pris la précaution d'en préciser la portée, mais « conscience » est incontestablement bien plus pauvre que les termes sanscrits qu'il sert à traduire dans un contexte spécial, car Chit, Chaitanya et tous leurs dérivés expriment normalement les idées d'« intelligence », d'« intellection », de « connaissance», de « mémoire» actuelle (d'où l'idée de « conscience ») de « pensée » etc. ; au début les orientalistes ne mentionnaient même pas le sens de « conscience » et les Hindous eux-mêmes en traduisant ont mis un certain temps pour mentionner ce sens à côté des autres que nous venons de mentionner. Il nous apparaît même, sauf erreur, que ce soit Guénon celui qui a proposé et imposé finalement ce sens de « Conscience » (avec des adjonctions qualitatives comme « totale » ou « omniprésente »), et alors c'est au moins inattendu de comprendre qu'on lui reproche à lui-même de n'avoir pas bien saisi ce point du Vêdânta ou le Vêdânta tout court, de même qu'on conteste d'une façon plus générale la valeur de son point de vue intellectuel en métaphysique.

 

(1) Nous précisons que les deux passages cités du Prabodhah de Shankara s'appliquent à des êtres qui au point de départ et vus de l'extérieur sont des hommes, et que par la suite « leur mental a retrouvé son essence véritable dans le Soi » ou que « leur mental est résorbé dans la béatitude immuable de leur propre Soi ». La mention qui suit et qui compare leur Soi à un « soleil dilaté au sommet des mondes » vaut par rapport à ces êtres-là (et non pas pour ceux qui sont restés dans des conditions spirituelles différentes, bien qu'il n'y ait pas, à vrai dire, de différence entre les êtres particuliers lorsque ceux-ci sont rapportés au Soi unique, seul réel); mais cela ne veut certainement pas dire qu'il s'agit d'une dilatation de leur être ou de leur intellect « humains ».

 

Nous faisons ces constatations à titre préparatoire et nous ne voulons pas conclure avant que M. Allar n'ait eu la possibilité d'ajouter toutes les précisions qu'il estimera nécessaires pour éclairer ses lecteurs. Nous voudrions, notamment, savoir si selon sa compréhension actuelle de la vérité métaphysique il y a quelqu'incompatibilité entre Chit et Intellect principiel, entre Connaissance de Soi et Intellect Parfait, entre métaphysique et intellectualité. S'il y en a, en quoi consiste-t-elle exactement ? Nous voudrions savoir surtout en quelle mesure il ne s'agit pas, dans son cas, d'un changement de forme doctrinale plutôt que d'une mutation de fond réel, par rapport aux bases initiales d'appui offertes par l'enseignement de René Guénon. Nous déclarons en outre qu'en ouvrant cet examen nous poursuivons un but de pure vérité doctrinale et tenons à assurer aux éventuels échanges un caractère de parfaite régularité.

 

(Michel Vâlsan, Remarques préliminaires sur l'Intellect et la Conscience, Revue Etudes Traditionnelles, Juil.-Août et Sept.-Oct. 1962; n° 372-373, p. 201)

Commenter cet article