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Publié par Abdoullatif

 Michel Valsan 1UN SYMBOLE IDÉOGRAPHIQUE DE L'HOMME UNIVERSEL

(Données d'une correspondance avec René GUÉNON) *


En  finissant  son article intitulé « La Montagne et  la Caverne » (Etudes Traditionnelles, janvier 1938), René Guenon, qui  venait d'appuyer ses considérations sur les schémas triangulaires correspondant à ces deux symboles, écrivait : « Si l’on veut représenter la caverne comme située à l'intérieur même (ou au cœur, pourrait-on dire) de la montagne, il suffit de transporter le triangle inversé A l'intérieur du triangle droit, de telle façon que leurs centres coïncident [fig. I] ; il doit alors nécessairement être plus petit pour y être contenu tout entier, mais, à part cette différence, l'ensemble de la figure ainsi obtenue est manifestement identique au symbole du « Sceau de Salomon », où les deux triangles opposés représentent également deux principes complémentaires, dans les diverses applications dont ils sont susceptibles.

 

FIG. I

* [Ce texte est celui qui a été publié dans le n° de mars-avril 1961 des Etudes Traditionnelles. Nous avons toutefois tenu compte des modifications de détail apportées en 1962 par Michel Vâlsan dans sa « Notice complémentaire au chapitre XXXI » des Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Annexe III), c'est-à-dire au texte de René Guénon intitulé : « La Montagne et la Caverne ».

Par contre nous avons maintenu les deux premiers paragraphes supprimés dans la « Notice ».]

 

D'autre part, si l’on fait les côtés du triangle inversé égaux à la moitié de ceux du triangle droit (nous les avons fait un peu moindres pour que les deux triangles apparaissent entièrement détachés l'un de l'autre, mais en fait, il est évident que l'entrée de la caverne doit se trouver a la surface même de la montagne, donc que le triangle qui la représente devrait réellement toucher le contour de l'autre) (1), le petit triangle divisera la surface du grand en quatre parties égales, dont l'une sera le triangle inversé lui-même, tandis que les autres seront des triangles droits ; cette dernière considération, ainsi que celle de certaines relations numériques qui s'y rattachent, n'a pas, à vrai dire, de rapport direct avec notre présent sujet, mais nous aurons sans doute l'occasion de la retrouver par la suite au cours d'autres études ».

 

(1) « On pourra remarquer, d'après le même schéma, que si la montagne est remplacée par la pyramide, la chambre intérieure de celle-ci est l'équivalent exact de la caverne » (Note de René Guenon).

 

Notre regretté maître n'eut plus en fait une telle occasion dans ses livres ou articles mêmes. C'est seulement dans sa correspondance avec nous qu'il a été amené, à plusieurs reprises, à donner quelques précisions inédites, en rapport avec certains thèmes de nos échanges. Ses autres lecteurs n'ont donc plus maintenant d'autre moyen de savoir ce qu'il voulait dire à cet égard, que de prendre connaissance, par une notice posthume comme celle-ci, de certains passages de ses lettres. Nous les accompagnerons d'explications circonstancielles et de quelques commentaires personnels.

 

C'est à propos du symbolisme numéral de certains noms et termes arabes que ces questions furent pour la première fois évoquées ; pour mieux situer tout cela, il est opportun de rappeler que dans le Symbolisme de la Croix, ch. III (1931), René Guénon avait déjà écrit que, dans l'ésotérisme islamique, « il est enseigné que l’ « Homme Universel » en tant qu'il est représenté par l'ensemble « Adam-Eve » a le nombre d'Allâh, ce qui est bien une expression de l’ « Identité Suprême ». En note, l'auteur précisait : «  Ce nombre qui est 66, est donné par la somme des valeurs numériques des lettres formant les noms Adam wa Hawâ. Suivant la Genèse hébraïque, l'homme « créé mâle et femelle », c'est-à-dire dans un état androgynique, est « à l'image de Dieu ». » Comme nous lui avions, de notre coté, signalé par la suite quelques autres correspondances (qui ne peuvent être évoquées dans le présent contexte), il y eut dans sa réponse une première allusion, insuffisamment explicite toutefois, au point qui nous intéresse :

« Pour le nombre 45 du nom Adam il y a lieu de remarquer que ce n'est pas seulement un multiple de 9, mais que c'est proprement le « triangle » de 9, c'est-à-dire, en d'autres termes, la somme des 9 premiers nombres. D'autre part, le nombre de Hawâ est 15, qui est le « triangle » de 5 ; le rapport de ces deux triangles pout aussi donner lieu à quelques considérations curieuses ; j'ai d'ailleurs depuis longtemps l'intention de parler de cela dans quelque article, mais je n'en ai pas encore trouvé l'occasion jusqu'ici » (Lettre du 30 mars 1940).

 

En lui répondant, nous fîmes, entre autres choses, la remarque que le rapport entre 45 et 15 était particulièrement intéressant dans la disposition que les 9 premiers nombres ont dans le soi-disant « carré magique » de 9, où chaque rangée, verticale, horizontale ou diagonale totalise 15, l'ensemble se trouvant centre sur le nombre 5, symbole numéral du microcosme humain (cf. la disposition de l'homme régénéré sur l'Etoile flamboyante). Ceci nous valut en retour une précision nouvelle sur le point en question :

« Vos remarques au sujet du « carré magique » de 9 sont exactes (2); mais de plus, le rapportFIG. II des nombres d'Adam et de Hawâ est aussi celui des deux triangles dont j’ai parlé à propos du symbolisme de la montagne et de la caverne. Si l'on considère la somme des deux noms sans faire intervenir la conjonction, c'est-à-dire 60, Adam en représente trois quarts et Hawâ un quart ; cela pourrait être rapproche de certaines formules hindoues (un quart. en sanscrit est appelé un « pied », pâda), pour autant du moins que ces formules sont susceptibles d'une application à l'Homme Universel » (Lettre du 21 avril 1940).

 

(2) La question du symbolisme de ce « carré » a été reprise ensuite par Guenon lui-même dans La Grande Triade (ch. XVI, Le « Ming-Tang »), parue en 1946.

 

A ce dernier propos voici ce qui nous paraît pouvoir être évoqué, tout d'abord des données hindoues citées ailleurs par René Guénon lui-même. La Mândûkya Upanishad (shruti 1 et 2) emploie l'unité de mesure appelée pâda a propos des conditions d'Atmâ : « Atmâ (dont toutes les choses ne sont que la manifestation) est Brahma, et cet Atmâ (par rapport aux divers états de l'être) a quatre conditions (pâdas) ; en vérité tout ceci est Brahma ». Après avoir cité ce texte dans le chapitre X de L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, René Guenon montre aux chapitres XI, XIV et XVI que d'après les correspondances établies par la même Upanishad entre les éléments constitutifs (mâtrâs) du monosyllabe sacré Aum (prononce Om) et les conditions (pâdas) d'Atmâ, dont il est le symbole idéographique, ces quatre conditions sont :

 

1e l'état de veille (jâgarita-sthâna) qui est celui de la manifestation la plus extérieure, le monde corporel, représenté par la lettre A du monosyllabe ;

2e l'état de rêve (swapna-sthâna) qui est celui de la manifestation subtile représenté par la lettre U ;

3e l'état de sommeil profond (sushupta-sthâna), le degré principiel de l'être, représenté par la lettre M ;

4e l'état suprême, total et absolument inconditionné représenté par le monosyllabe lui-même, envisagé sous son aspect principiel et « non exprimé » par un caractère idéographique (amâtra).

 

Mais d'autre part, la Maitri Upanishad (7e Prapathaka, shruti 11) dit : « Veille, rêve, sommeil profond, et ce qui est au-delà, tels sont les quatre états d'Atmâ : le plus grand (mahattara) est le Quatrième (Turîya). Dans les trois premiers Brahma réside avec un de ses pieds ; il a trois pieds dans le dernier ». Et René Guénon commente : « Ainsi les proportions établies précédemment à un certain point de vue se trouvent renversées à un autre point de vue : des quatre « pieds «  (pâdas) d'Atmâ, les trois premiers quant à la distinction des états n'en sont qu'un quant à l'importance métaphysique, et le dernier en est trois à lui seul sous le même rapport. Si Brahma n'était pas « sans parties » (akhanda), on pourrait dire qu'un quart de Lui seulement est dans l'Être (y compris tout ce qui en dépend, c'est-à-dire la manifestation universelle dont il est le principe), tandis que Ses trois autres quarts sont au-delà de l'Être. Ces trois quarts peuvent être envisagés de la façon suivante :

 

1e la totalité des possibilités de manifestation en tant qu'elles ne se manifestent pas, donc à l‘état absolument permanent et inconditionné, comme tout ce qui est du « Quatrième » (en tant qu'elles se manifestent, elles appartiennent aux deux premiers états ; en tant que « manifestables », au troisième, principiel par rapport a ceux-là) ;

2e la totalité des possibilités de non-manifestation (dont nous ne parlons d'ailleurs au pluriel que par analogie, car elles sont évidemment au-delà de la multiplicité et même au-delà de l'unité) ;

3e enfin, le Principe Suprême des unes et des autres, qui est la Possibilité Universelle, totale, infinie et absolue ».

 

Il est naturellement possible de trouver des correspondances entre les 4 pâdas de Brahma et les 4 petits triangles en lesquels se décompose le grand (de même que, d'un autre côté, on devrait pouvoir opérer une transposition nouvelle du monosyllabe Aum) : dans ce cas le triangle inversé, appliqué à l'ordre principiel, symbolise l'Être en tant qu'il se manifeste (3) ; les 3 triangles droits correspondent alors aux trois aspects de Brahma au-delà de l'Être : le triangle supérieur, origine de l'ensemble figuratif, convient naturellement comme symbole du Principe Suprême de toutes les possibilités et les deux triangles de droite et de gauche, respectivement aux possibilités de non-manifestation et aux possibilités de manifestation en tant qu'elles ne se manifestent pas (4).

 

D'autre part, quand on envisage les correspondances avec les 4 pâdas d'Atmâ, elles sont les suivantes : le triangle supérieur correspond au pâda principiel et non-manifesté et les autres 3 triangles aux trois pâdas du domaine de la manifestation mis en outre, en rapport avec les mâtrâs d'Om. Cependant, pour une application précise, il faut envisager là encore une interprétation selon le symbolisme du centre, de la droite et de la gauche, c'est-a-dire en réordonnant la hiérarchie verticale des degrés de l'existence (principiel, intermédiaire et corporel) sur un plan horizontal correspondant au point de vue des « directions de voie », ou encore de la « justice distributive ».

 

(3) Le triangle inverse est dans le Bouddhisme, par une application plus spéciale, le symbole de miséricorde d’Avalokiteshwara, « le Seigneur qui regarde en bas ».

(4) Il en est ainsi, précisons-le, lorsque l’on considère la manifestation dans un sens « négatif » ; mais si l'on envisageait celle-ci dans un sens « positif », c'est-à-dire comme accomplissement ou perfection des possibilités existentielles (conformité au Fiat), le symbolisme de la « droite » et de la « gauche » se trouverait inversé.

 

Enfin, en se plaçant a un point de vue plus cosmologique (proche de celui du Sankhya) mais dans les termes de la Shvetâshvatara Upanishad, le triangle supérieur serait l’ « Être Unique et Sans-Couleur » (interprété comme Shiva), et les trois autres triangles, les trois « non-nés » : l'un, de caractère féminin, « la non-née rouge, blanche et noire » qui engendre les êtres particuliers, et qui correspond a la Nature Primordiale principe des trois Gunas, ou encore a la Shakti de Shiva, est représenté logiquement, par le triangle inversé (5); les autres deux « non-nés » sont de caractère masculin, mais l'un « Se tient à coté de celle-ci satisfait, l'autre la quitte après en avoir joui » ; ce sont respectivement l'âme incréée, mais passive et liée dans le premier cas, active et détachée dans le deuxième (Sv. Up. IV, 1 et 5) (6). Cependant ce texte parle proprement de 4 entités distinctes, et non pas de 4 parties d'un memo être. Or, en vérité il s'agit de modes d'une même réalité essentielle qui n’est autre qu'Atmâ, mais ces modes sont ici, pour des raisons didactiques, personnifiées dans des hypostases typiquement caractérisées qui peuvent l'affecter non seulement dans la multitude des êtres existants, mais aussi dans la multiplicité des états d'un même être (7).

 

(5) Cette identification est en parfait accord avec le symbolisme propre au principe féminin : entre autres, telle est la position du triangle en tant que symbole de la Shakti.

(6) L'ordre de mention dans le texte upanishadique cité correspondrait ainsi au symbolisme du centre, de la gauche et de la droite.

(7) C'est de la même façon que « les deux oiseaux, compagnons étroitement unis, agrippés au même arbre, l'un mangeant le fruit, l'autre immobile mais regardant intensément », figurent respectivement jivâtmâ et Atmâ c’est-à-dire deux degrés du même Soi. Du reste dans la Shvetâshwatara Upanishad la strophe concernant ces deux oiseaux (IV, 6) suit immédiatement le passage qui mentionne les 4 entités dont nous parlons.

 

Mais revenons a notre correspondance avec Guénon. A un autre moment, bien plus tard, nos lettres touchant a plusieurs reprises  la question du mantra Om en rapport avec des noms et formules de dhikr islamique, R. Guénon nous dit enfin :

« En connexion avec ce que je vous avais dit, je vous demanderai encore d'examiner attentivement ce que donne la disposition des lettres sur les côtés de la figure ci-contre, dans laquelle le grand triangle doit être regardé comme valant 45 = Adam, et le petit triangle inverse comme valant 15 = Hawâ. Cette figure est celle que j'avais donnée, mais sans les lettres et sans même faire allusion a cela, car j'avais l'intention d'y revenir plus tard, dans mon article sur la montagne et la caverne » (Lettre du 4 août 1945).

FIG.-III.JPGLes circonstances ne nous ont pas permis a l'époque de faire autre chose que de le remercier pour cette importante communication, de sorte que nous n'avons pas a citer de sa part quelque appréciation sur les constatations que nous pouvions faire à ce propos, ni d'autres considérations qu'il n'aurait pas manqué d'ajouter lui-même a l’occasion. Nous espérions aussi qu'il se déciderait à écrire enfin l’article qu'il avait en vue depuis si longtemps.

 

Voici, maintenant ce que l'on peut dire à première vue à propos de cette figure III :

Les lettres qui l’entourent sont arabes, à savoir : au sommet un alif, au coin de droite un dâl, à celui de gauche un mîm, ce qui fait pour le grand triangle, les trois lettres constitutives du nom Adam ; au milieu du côté droit, ou se trouve la pointe d'un des angles du triangle inversé, il y a un , au milieu du côté gauche, où est la pointe du côté adjacent au même côté, un wâw, et enfin, au milieu de la base du grand triangle, ou s'appuie le sommet renverse du petit triangle, un autre alif, ce qui fait pour le petit triangle, les trois lettres constitutives du nom Hawâ (8). L'effet que produit cette interférence des lettres des deux noms sur chaque côte du grand triangle est le suivant : sur le cote droit alifdâl = Ahad, qui signifie « Un »; sur le côté gauche alifwâwmîm = Awm, ce qui est la transcription arabe du monosyllabe sacré de l'Orient ; enfin sur la base, en suivant l'ordre normal de l'écriture arabe on a dâlalifmîm  =  dâm, un verbe signifiant « il est permanent », mais qu'il faut lire plutôt au participe présent Dâ'im = « Permanent, Eternel », ce qui donne un des noms divins, l'i de la transcription de ce dernier mot ne correspondant alors dans l’écriture arabe qu'à une simple hamza (signe d'attaque vocalique qui n’est pas une lettre et n'a, par conséquent, non plus de valeur numérale). On a ainsi trois termes d’une importance capitale dans l'ordre doctrinal : le nom divin de l'Unité Pure (cf. Cor. 112, 1), le vocable primordial qui selon la doctrine hindoue inclut l'essence du triple Vêda et qui est donc un symbole du Verbe universel, et, enfin, un terme qui exprime aussi bien la permanence du Principe Unique que celle de la Révélation Première du Verbe. Cependant, ces trois aspect divins, en tant qu'ils apparaissent ici dans la structure de la Forme de l'Androgyne humain, sont en l'occurrence proprement des aspects théophaniques de l'Homme Universel.

 

(8) Le nom de Hawâ exprimant l'idée de vie (hayât), on voit tout de suite sa relation avec le cœur, siège du « centre vital », dont le triangle inversé est le symbole géométrique.

 

Sous ce rapport, il est frappant de constater que l'alif du sommet, qui exprime déjà par lui-même les idées de « principe » et d'« unité » (la valeur numérale de cette lettre étant 1), ou encore de « polarité » (la valeur des lettres qui composent le nom alif étant 111, nombre du « pôle », Qutb), entre comme lettre initiale dans la constitution aussi bien d'Ahad = « Un » que d'Awm = Om, et cela est en accord aussi avec la position principielle que cette lettre occupe tant dans l'ordre « numéral » que dans l'ordre «  littéral » : ceci suggère l'idée qu'on se trouve là en présence d’une sorte de « sceau » des deux sciences sacrées des Nombres et des Lettres. Ces sciences sont en réalité les deux branches principales de la Science plus générale des Noms (applicable aussi bien dans l'ordre divin que dans l'ordre créaturel) qu'Allâh a enseignée par privilège a Adam (Cor. 2, 31 ; cf. Genèse II, 19-20), et le fait que cet alif est dans notre schéma tout d'abord l'initiale du nom même d'Adam, illustre parfaitement la vérité que ces deux sciences sont deux attributs complémentaires et solidaires de l'Homme Universel. Cependant leur première origine étant divine, ainsi que nous venons de le dire, l'alif qui symbolise leur principe doit être considéré comme étant originellement et essentiellement l'initiale du nom même d'Allâh, « conférée » à Adam par la Théophanie Primordiale qui constitue, a vrai dire, la création de celui-ci « selon la Forme d'Allâh ». Cet Alif est alors un symbole du Principe de cette Forme totale, de même que le tracé droit de cette première lettre de l'alphabet sacré est considéré comme le principe constitutif de toutes les autres, et de même que le son a qui lui correspond (comme on le voit dans l'écriture quand la lettre marquée d’une fatha – son a – « saturée » est prolongée nécessairement avec un alif) est la voix primordiale, dont tous les sons possibles n'en sont que des modifications, et de même enfin, que l'unité, qui est la valeur numérale de cette lettre, est le principe de tous les nombres (9).

 

Enfin cet alif supérieur, et de position initiale dans le nom Adam, a comme une « projection » dans l'alif inférieur qui est la finale du nom Hawâ. La relation entre ces deux alif est d'ailleurs en toute rigueur celle de deux degrés existentiels simultanés et polairement opposés d'un même être, tout comme Hawâ n’est qu'une partie intime de l'Adam primordial et androgyne, et, distinctement, son complément produit par un simple réfléchissement intérieur de l'aspect masculin (10). D'un point de vue microcosmique plus analytique la place qu'occupe l'alif du sommet est celle du rayon envoyé par le Soleil spirituel, qui est le Soi transcendant, et touchant tout d'abord au centre du « Lotus à mille pétales » (Sahasrara) (11), situé symboliquement à la couronne de la tête. A son tour l'alif d'en bas représente, pourrait-on dire, l'aboutissement inférieur du même rayon (à travers l’artère subtile Sushumma), et sa position, qui est le point de contact entre le sommet inverse du petit triangle et la base du grand, exprime une relative et apparente « immanence » du Soi au fond de la « caverne du cœur » (12), alors que, selon son essence pure, le Soi reste inconditionné, tout comme l'alif originel, celui d'Allâh, n’est assignable selon sa nature véritable en aucune position déterminée sur ce schéma symbolique dont les éléments procèdent cependant tous de lui. Du point de vue macrocosmique, la relation de « descente » qui existe entre ces deux alif est au fond une expression de la manifestation du Commandement Seigneurial (al-Amr ar-Rabbânî), qui descend du Ciel en Terre, réordonne le monde et remonte vers Allâh (13).

 

(9) Nous ne pouvons insister a cette occasion sur certaines opérations par lesquelles cette conception pourrait être « vérifiée » encore dans l’ordre littéral et numéral.

(10) Dans notre figure ce réfléchissement doit être considéré comme « triple », chacun des triangles droits contigus par un côté commun avec le triangle inversé projetant dans celui-ci son reflet propre, et cela pourrait être mis en rapport, dans l’ordre principiel et non-manifesté entre autres, avec la triple potentialité qualitative de Prakriti (les trois gunas), et dans l'ordre des productions, par exemple, avec les trois fils du couple primordial nommes dans la Genèse (Caïn, Abel et Seth) qui représentent trois types fondamentaux d'humanité.

(11) Le fait que l'alif dérive dune racine qui voyellée alf signifie « mille » vient favoriser en quelque sorte cette assimilation.

(12) C'est donc un équivalent de l'Avatâra « né dans la Caverne », et encore de Shiva engagé dans le devenir et appelé « celui qui est dans le nid ». – Cela n’est pas non plus sans rappeler, selon une autre perspective sur la constitution de l'être humain, la localisation au bas de la colonne vertébrale de la force serpentine Kundalini dans le triangle appelé Traipura qui est le siège de la Shakti. Il est plutôt superflu de rappeler aussi que le Serpent, al-hayva, est étymologiquement aussi bien que mythologiquement lié à Ève.

(13) Cela se fait « pendant un Jour dont la mesure est de 1 000 ans du comput ordinaire » (Cor. 32, 5), ce qui évoque encore la signification de la racine dont dérive le terme alif.

 

D'autre part, si l'on se rapporte au symbolisme de la Montagne et de la Caverne comme « séjours » du Pôle spirituel, l'alif supérieur représente la position dominante et manifeste de celui-ci au début du cycle, et l'alif inférieur sa résidence centrale et intérieure dans la phase d'occultation.

Enfin, pour conclure nos considérations supplétives nous dirons qu'en insistant un peu plus on pourrait faire d'autres constatations significatives tant dans l'ordre numéral que dans l'ordre littéral et verbal, mais notre but étant surtout de rapporter le propos de Reno Guenon, nous arrêtons là, pour le moment, notre intervention personnelle sur ce point.

 

Il reste cependant que le fait le plus frappant dans cette figure est l'apparition de l'Aum, et on peut se demander que peut valoir au fond la présence de ce vocable védique dans un contexte arabe. Cette question nous oriente vers un autre domaine d'étude, et nous nous proposons de la considérer dans un autre chapitre dans lequel nous aurons à évoquer encore quelques propos de la correspondance avec René Guénon*.

 

*[Dans sa « Notice », Michel Vâlsan concluait ainsi : « Nous traiterons ce point prochainement à l'occasion de la présentation d'un autre recueil posthume de René Guenon : Tradition primordiale et formes particulières ». Rappelons que le seul ouvrage posthume de Guénon établi par Michel Vâlsan est : Symboles Fondamentaux de la Science Sacrée.]

 

(Cf. Recueil posthume, L’Islam et la Fonction de René Guénon, p. 102 à 111).

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