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Publié par Abdoullatif

Michel Valsan 1Les Folia Orientalia, vol. 11, 1960 (Cracovie), organe de l'Académie Polonaise des Sciences, publient un intéressant travail du prof. M. Hamidullah, intitulé Une ambassade du calife Abû Bakr auprès de l'empereur Héraclius, et le livre byzantin de la prédiction des destinées. Au point de vue documentaire, il s'agit, du coté islamique, de relations officielles très précises et fort curieuses sur les entretiens publics ou privés – on pourrait dire même secrets – que ' Ubâda ibn as-Sâmit, Hishâm ibn al-'Âs et Nu'aym ibn 'Abd-Allâh, les ambassadeurs du 1e Calife, eurent avec l'Empereur. Les faits se situent à Byzance peu après l'accession d'Abû Bakr au Califat (632-634) et avant que la guerre contre les Byzantins ne se généralise. Pendant un entretien de nuit dans l'appartement impérial, Héraclius fit apporter un grand coffre à casiers dont il commença a sortir successivement des morceaux de soie noire sur chacun desquels se trouvait peinte une figure humaine. Il demandait chaque fois aux visiteurs s’ils reconnaissaient les personnages représentés. Comme ceux-ci répondaient au début chaque fois par la négative, l'Empereur leur précisait ensuite qu'il s'agissait ainsi des portraits d’Adam, de Noé, d'Abraham. Dans l'image qui vint ensuite, ils reconnurent le visage du Prophète Muhammad « souriant comme vivant ». Voici maintenant les termes mêmes de la version de Hishâm ibn al-'Âs donne par Al-Bayhaqî (Dalâ'il an-Nubuwwa) que traduit M. Hamidullah (mais dont nous adaptons un peu la forme) :

 

« L'Empereur nous demanda : Le connaissez-vous ? – Nous dimes : Oui, c'est Muhammad l'Envoyé de Dieu, et commençâmes a pleurer.

 

« A ce moment-la, Dieu m'est garant de ce que je dis, l'Empereur se mit debout, puis s'assit de nouveau, et nous dit : « Je vous adjure par Dieu, est-ce bien lui ? » – Nous répondîmes : « Mais oui, c'est lui, comme si tu le voyais lui-même (ou: « comme si nous le voyions vivant », dans la version d'Abû Nu’aym) » !

 

« Alors, il s'arrêta pendant un certain temps, puis déclara : « En vérité, celui-ci était le dernier casier dans l'ordre, mais je l'ai ouvert par anticipation pour vous éprouver. » Le récit rapporte ensuite que l’Empereur montra aux ambassadeurs musulmans de la même manière les images contenues dans chacun des autres casiers, en précisant chaque fois le prophète dont il s'agissait ; furent ainsi mentionnés encore Moïse, Aaron, Loth, Isaac, Jacob, Ismaël, Joseph, David, Salomon et Jésus. (Il faut dire que les autres versions varient quelque peu en ce point.) Après cela, Héraclius referma le coffre et le renvoya. Le récit continue ainsi :

 

« Nous demandâmes : « D'où as-tu ces portraits, car nous savons maintenant que ce sont les figures des Prophètes – sur eux le salut ! –, puisque nous y avons retrouvé celle de notre Prophète à nous – sur lui la prière et le salut ! – » L'Empereur nous expliqua : « Adam avait demandé à son Seigneur de lui faire voir les prophètes parmi ses descendants. Dieu lui produisit leurs formes sur des pièces de soie du Paradis. Ces portraits restèrent dans le Trésor d'Adam au Couchant du Soleil. Dhû-l-Qarnayn (L'Homme aux Deux Cornes. cf. Coran 18, 83-98) les en ramena. » En confrontant les différentes versions de la fin de ce récit, il résulte que a lorsqu'arriva le temps du Prophète Daniel, celui-ci fit des copies de ces portraits et c'étaient ces copies mêmes que l’Empereur byzantin détenait. »

 

M. Hamidullah signalait au début, du coté byzantin, des documents historiques pouvant être rappelés ici de quelque façon ; tel par exemple la présence dans la bibliothèque de Léon le Sage d'un livre copié d'après un rouleau trouvé dans le tombeau du même Prophète Daniel, prédisant les destinées de Byzance, et contenant les noms de ceux qui y règneraient tant qui cette ville existerait. L'auteur voit en somme en tout cela deux albums qui faisaient partie du trésor impérial : « Héraclius en montra un aux ambassadeurs musulmans, et Léon le Sage se sert d'un autre. » Quelques autres récits affirmant l'existence de documents plus ou moins comparables, toujours a propos de l'Islam, en Chine, en Palestine ou en Espagne visigothique, amènent M. Hamidullah a conclure à une certaine « tradition picturale » proche du genre apocalyptique. L'auteur ne précise pas ce que l'on pourrait entendre au fond par cette « tradition picturale » qui, en effet, pourrait avoir un sens différent de celui d'une simple imagerie d'artistes on de scribes impériaux. Il ajoute aussi : « L'aspect ésotérique ne nous intéresse pas ici. » Cette mention semble admettre tout au moins en principe que, considérées dans une telle perspective de la science traditionnelle, les données en question puissent éventuellement présenter un sens plus sérieux et plus instructif. A ce propos, nous attirons l'attention, tout d'abord, sur les cas de l’empereur Héraclius lui-même. Des récits traditionnels le montrent comme un connaisseur en astrologie (Kâna Hiraqlu hazzâ'an yanzuru fî-n-nujûm, rapporte Bukhâri, Sahîh, I.1). D'après les récits islamiques, à trois reprises, on le voit préoccupé par la question de la manifestation prophétique muhammadienne. Une première fois, par pure scrutation astrologique, avant de connaitre autrement la sortie du prophète Muhammad, il affirme qu'il venait de découvrir qu'un Roi (Malik) ou un Règne (Mulk) nouveau paraissait « chez les circoncis » et il se demandait au sujet de ceux-ci s’il s'agissait d'autres que de Juifs (Bukhârî, ibid.). Peu après, apprenant qu'un prophète s'était levé chez les Arabes, il s'informa s'il s'agissait de circoncis. Il consulta par écrit aussi l'un de ses amis byzantins « compétent comme lui en science » (nazîru-hu fî-l-'ilm), la réponse le confirma dans sa conviction. Une deuxième fois, c'est lorsqu'il reçoit le message du Prophète Muhammad lui-même, le convoquant à l'Islam, et lorsqu'il enquêta à ce propos auprès des Arabes marchands, venus de la Mekke en Syrie, choses mentionnées, par exemple, par Bukhârî au moins deux fois, dans le chapitre sur la Révélation et dans celui sur la Guerre Sainte. Son attitude apparait en la circonstance positive quant à lui-même (un hadîth du Prophète déclarera d'ailleurs, confirmé, de ce fait, l'Empire byzantin, et par contre l'Empire perse condamné à la destruction, du fait de la réponse hostile faite par Chosroes Parwiz à un message prophétique analogue), mais celle des chefs de l'Eglise aurait été telle qu'il ne put donner aucun cours à sa bonne disposition. Il est cependant évident qu'il n'avait pas une conviction formelle, car son comportement dans la troisième circonstance, celle des ambassadeurs d'Abû Bakr, le montre encore a la recherche dune certitude.

 

L'inquiétude et l'émotion manifestées alors par l'Empereur pourraient s'expliquer assez bien par le sentiment de responsabilité tant personnelle que fonctionnelle devant des faits et dans des moments historiques déterminants pour les destins traditionnels du monde. Sa réponse a Abû Bakr, tout en étant dilatoire, reste polie, quoique l'histoire byzantine et chrétienne n'ait gardé, semble-t-il, aucun souvenir de contacts de ce genre. Son attitude personnelle différente, en toutes ces circonstances, des réactions officielles et ecclésiastiques pourrait même s'expliquer au fond, et dans une certaine mesure tout au moins, par le fait que la tradition « impériale » en Occident apparaît comme ayant une origine et une position indépendantes de la tradition « sacerdotale chrétienne », tout en pouvant, et finalement même tout en devant se conjoindre de façon intime avec celle-ci dans l'organisation traditionnelle de l'Occident. (L'Empereur byzantin devint même l’ « Evêque du Dehors ».) Les mentions que fait Héraclius d'un « trésor » transmis « par succession impériale continue » (rapporte Ad-Dînawarî), depuis Dhû-l-Qarnayn (auquel il est certain que le cas d'Alexandre le Grand ne fait que correspondre dans une certaine mesure à un certain moment historique), atteste bien cette continuité de la fonction impériale malgré les changements des formes traditionnelles « religieuses » dans la sphère où s'exerçait l'autorité des souverains temporels de l'Occident (celui-ci pris dans son ensemble et par rapport à l'ordre traditionnel total du monde). II est d'ailleurs significatif, sous ce même rapport, que, lors de la première enquête, sur données astrologiques, Héraclius s'inquiète de l'avènement d'un nouveau Roi ou Royaume plutôt que de celui d’un nouveau Prophète.

 

Quant a la question de savoir ce qu'étaient exactement en elles-mêmes ces images des Prophètes, il n'est certainement pas facile de dire quelque chose de sûr, mais le fait qu'elles étaient gardées secrètes et conservées d’une façon toute particulière et dans des casiers à part, fait penser qu'il s'agissait d'un « trésor » astrologique plutôt que dune sorte d'album. (L'existence par ailleurs d'un livre sur les destinées de Byzance dans la bibliothèque impériale pourrait être d'un ordre quelque peu différent, plus « extérieur » en tout cas, quelles qu'en aient été les sources premières.) Il n’est pas impossible que les images prophétiques en question aient eu aussi quelque vertu talismanique, quoiqu'elles ne fussent que des « copies » d'originaux restés dans un dépôt plus mystérieux. Il est intéressant de retenir, en tout cas, qu'il s'agirait, à l’origine de tout cela, d'un dépôt proprement occidental, de cet Extrême-Occident que, Dhû-l-Qarnayn avait effectivement atteint (alors qu'Alexandre le Grand n'avait pas eu à faire une telle expédition). Dans cette perspective, la version d'Al-Bayhaqî, que traduit M. Hamidullah, porte le détail que la figure d'Adam était de couleur rouge, et cela aussi suggère un rapport avec le prototype adamique de la race rouge dont la position cardinale est a l'Occident. Une des données de la tradition islamique quant à la création d'Adam s'applique plus spécialement à la race rouge.

 

Telles sont les réflexions que nous pouvons ajouter à celles que M. Hamidullah a faites lui-même au sujet des données rapportées par le document le plus important de son article.

 

[Ce texte a été publiée, sans titre, dans la chronique des Revues aux E.T., mai-juin 1962.]

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