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Publié par Abdoullatif

michel-valsan 1

UNE INSTRUCTION

SUR LES

RITES FONDAMENTAUX DE L’ISLAM

(Kitâbu-l-I’lâm fî-mâ bunya ‘alay-hi-l-Islâm)

 

Du Cheikh al-Akbar Muhyu-d-dîn ibn ‘Arabî

 

I. ENSEIGNEMENT (1) SUR L’EXCELLENCE DU RITE DE LA PRIÈRE (aç-Çalât)

 

Le Cheikh, l’Imâm, le Savant pratiquant et ferme en science, le Maître de la Religion et le Vivificateur certain de la Sunna, Muhyu-d-Dîn Abû Abdallah Muhammad Ibn Arabî, al-Hâtimi, at-Tâî, al-Andalusî – qu’Allah nous fasse tirer profit de lui et de sa science, amen – a dit :

Sache – et qu’Allah « te confirme par un Esprit procédant de Lui » (2) – que la notion de prière (çalât) a trois degrés d’application :

 

1. L’accomplissement de ses éléments constitutifs extérieurs, en observant tout ce qu’exige l’enseignement religieux comme conditions de pureté de différents ordres, ainsi que toutes les autres prescriptions dont dépend la validité de ce rite.

 

2. La scrutation des finesses (daqâiq) de ses secrets (asrâr) ; c’est sous ce rapport que la prière est « rafraîchissement de l’Œil » (qurratu-l-Ayn) (3) et délectation pure du Secret intime (nuzhatu-s-Sirr) (4).

 

(1) Le texte porte exactement Waçiyah muhallât = « recommandation ornée ».

(2) Expression inspirée du Coran, 58, 22. On trouve souvent ce vœu traditionnel en tête des enseignements de notre auteur.

(3) Expression qui se rapporte au hadith prophétique suivant : « De votre bas-monde trois choses m’ont été rendues aimées : les parfums, les femmes, et le rafraîchissement de mon œil (ma consolation) fut placée dans la Prière. » [Hubbiba ilayya min dunyâkum thalâthun : an-nisâ’ wa-t-tîb wa ju’ilat qurrata ‘aynî fî-s-salât.]

(4) Selon l’acceptation technique habituelle le sirr désigne « une réalité très fine (latifah) déposée dans le cœur, comme l’esprit l’est dans le corps, et qui est le « lieu » propre (mahall = réceptacle) de la « contemplation » (al-muchâhadah), de même que l’esprit (ar-rûh) est le lieu de l’ « amour » (al-mahabbah), et le cœur (al-qalb) celui de la « connaissance » (al-ma’rifah) ». (Jurjânî : Ta’rîfât). La notion de « secret intime » du cœur spirituel est à rapprocher de l’expression augustinienne d’abditum mentis, lieu intime de la « vision » et de l’ « intelligence ».

 

La çalât (la Prière) est çilah (« action de se réunir à quelqu’un, de lui remettre un don ») et wuçlah (« jonction »). Comprends donc le secret de la conjonction (waçl) (1) et tu découvriras des merveilles ! Combien d’esprits quittèrent leurs corps lorsque parurent ses fulgurations épiphaniques (2), ses haleines et ses souffles, et combien de cœurs trouvèrent la vie véritable dans ses éclaircies !

 

Dans sa « position verticale » (al-qiyâm) se trouvent le secret du Subsistant par Soi par lequel subsiste toute chose existante (al-Qayyûm) (3).

 

Dans les « paroles récitées » (al-kalâm) se trouve le secret du Parlant au Logos Révélateur (al-Mutakallim) (4).

 

(1) Les termes çilah, wuçlah et waçl, dérivés de la racine waçala sont apparentés au terme çalât, qui, lui, dérive de çalawa racine composée des mêmes lettres disposées seulement dans un ordre différent.

(2) A ce propos on peut citer à titre d’illustration ce que raconte ailleurs le cheikh al-Akbar lorsqu’il parle de la connaissance atteinte par lui sous le rapport d’une certaine « demeure » initiatique (manzil) appelée « la demeure de la Terre Vaste » (manzilatu-l-Ardi-l-Wâsi’ah) elle-même comprise dans une demeure plus générale nommée par lui « la Demeure des Symboles » (Manzilu-r-Rumûz) : « Lorsque je pénétrai dans cette demeure, j’étais à Tunis, et il se produisit un cri dont je n’eus pas conscience qu’il sortait de moi. Tous ceux qui l’ont entendus sans exception tombèrent évanouis ; les femmes qui se trouvaient sur les toits des maisons voisines pour nous regarder (faire la prière) s’évanouirent aussi ; certaines tombèrent du haut des maisons dans la cour mais sans se faire du mal. Je fus le premier à reprendre conscience. Nous étions en prière, derrière l’Imâm ; tous sans exception étaient tombés foudroyés, mais après un moment tous se redressèrent. Je leur demandai : « Que nous est-il arrivé ? » Ils me répondirent : « c’est plutôt à toi de dire ce qu’il t’est arrivé, car c’est toi qui a poussé ce cri qui nous a produit ce que tu viens de voir ! » Je répondis : « Par Allâh, je ne sais même pas que j’ai poussé un cri ! » (Futûhât, chap.22)

(3) Le nom divin Al-Qayyûm est de la même racine que qiyâm qui signifie plus exactement le « fait de se tenir debout ».

(4) Rapport étymologique entre le nom divin al-Mutakallim et kalâm. Par le terme kalâm on désigne ici spécialement la « parole divine » représentée par les versets coraniques récités pendant cette position verticale ; selon une des recommandations spirituelles le fidèle doit concevoir que les versets qu’il prononce sont récités par Allah (précisément sous le rapport de son attribut d’al-Mutakallim).

 

Dans l’ « inclinaison » (ar-rukû’) se trouve la théophanie de l’Immensité incomparable (al-Azhamatu-l-fardâniyyah) (1).

 

Dans la « prosternation » (as-sujûd) il y a la « proximité » (al-qurb) que produit l’abaissement-rapprochement (ad-dunûw) (2), et dans cette proximité se trouve ce que les plumes se peuvent décrire. Allah – qu’Il soit exalté – a dit : « En vérité, c’est chez ton Seigneur qu’est le terme final » (Coran, 53, 42) (3).

 

Dans l’ « acte de témoignage » (at-tachahhud) (4) il y a la Contemplation (al-Muchâhadah) du Témoin contemplant (ach-Chahîd) (5). Comprends donc « et réveille-toi » (wa’ntabih) : « Tu es à Sa Place » (anta bi-H) (6). Et c’est ainsi que sont les choses dans toutes les phases de la prière.

 

(1) Cette signification est illustrée parla formule prononcée dans la position inclinée : Subhâna Rabbi-l-Azhim = « Gloire à mon Seigneur l’Immense (ou le Magnifique) ! »

(2) Selon un hadith, « c’est dans la position de prosternation que l’adorateur se trouve le plus près de son Seigneur » pendant le rite de la prière. Cf. Coran 96, 19 « Prosterne-toi et (ainsi) approche-toi ». [sjud wa qtarib]

(3) [wa anna ilâ Rabbika-l-muntahâ]. Allusion à l’état d’extinction créaturelle réalisé dans cette condition dont la finalité initiatique est la Théophanie identifiante.

(4) Il s’agit des formules prononcées dans la position assise (julûs) : on y atteste Allah et le Prophète.

(5) Ach-Chahîd, le Témoin, est ici aussi bien une épithète de l’adorateur contemplant qu’un des noms d’Allah. Ce terme ainsi que ceux de muchâhadah et de tachahhud sont de la même racine : L’acte de véritable attestation repose sur la contemplation directe de ce que l’on atteste.

(6) Similitude verbale recherchée pour sensibiliser l’idée que la prise de conscience de ce qu’on est essentiellement et qui appareil comme un réveil du sommeil de l’ignorance, aboutit à la constatation d’une substitution qui n’est qu’une hypostase de l’Identité Suprême. L’expression anta bi-H se traduit = « tu tiens Sa Place », « tu vaux Lui », et, au sens fort, « tu es Lui ». C’est donc un équivalent circonstancié de l’adwaïtique Tat tvam asi = Tu es Cela !

 

Dans la Prière se trouvent des « Signes évidents » (Ayyât bayyinât) (1) et des « Soleils levants » (Chumûs bâzighât) (2). La Prière est l’arène des Connaissants (al Arifûn) et la vie des esprits des Amants (al-Muhibbûn) (3).

 

3. Enfin dans la Prière réside un secret difficile à comprendre, qui ne se manifeste pas et qui n’est toutefois pas célé :

 

C’est qu’elle est la Prière de Dieu-même (Çalâtu-l-Haqq) faite sur le fidèle en prière. « Réveille-toi donc » (fa-ntabih) : « Tu es à Sa Place » (Anta bi-H). Ne sois pas aveugle à ce sujet, si tu ne veux être privé du Secret Suprême (as-Sirr al-Akbar). Comprends, à ce propos, la parole divine qui dit : « C’est Lui-même qui prie sur vous, ainsi que Ses Anges, afin de vous tirer des Ténèbres vers la Lumière » (Coran, 33, 42). Or rends-toi compte aussi qui est « celui qui fait cette Prière à Lui » (muçallî Çalâti-Hi), la prière de Dieu – qu’Il soit exalté. Mais ne te laisse pas entrainer par les acceptations linguistiques directes (muçallî signifiant l’orant, « celui qui prie », mais aussi le « deuxième cheval dans une course ») (4), car ton « pied glissera » après avoir été ferme, ni par les « chevaux-fantasques » (khayl) de l’interprétation symbolique (ta’wîl) (5), car tu t’en repentiras. Au contraire « suis et rattrape » (ilhaq) ce que Dieu « le Vrai » (al-Haqq) (6), prends conscience et comprends (7)

 

(1) Cette expression qualifie des pouvoirs intuitifs reçus dont la vertu est d’éclairer et scruter différents ordres de réalités énigmatiques ou cachées. Cf. Le Livre de l’Extinction dans la Contemplation du cheikh al-Akbar.

(2) Le « lever du Soleil » est le symbole de la manifestation de l’Essence dans la conscience du Contemplant. Cf. Ibid. Le pluriel employé dans le texte s’explique par les « renouvellements d’état » que comporte la vie de l’Essence pour le Connaissant tant qu’il réside dans la condition humaine, et que favorise pour celui-ci plus spécialement la pratique du rite de la Prière.

(3) Ces épithètes désignent deux catégories fondamentales d’hommes spirituels qui sont en Islam, les analogues des Jnâniques et des Bhaktiques de la spiritualité hindoue.

(4) Cf. Futûhât, ch. 67. Voir la référence textuelle dans notre Notice introductive.

(5) Le texte porte khaylu-t-ta’wîl : notre traduction tient compte de l’amphibologie du terme khayl qui signifie aussi bien « imagination » que « chevaux » (nom collectif). Il y a aussi une allusion à l’idée de « course de chevaux » suggérée précédemment par le terme muçallî.

(6) Nouvelle similitude verbale (les deux termes en cause ayant exactement les mêmes lettres valorisées phonétiquement de façon différente) employée pour suggérer que la solution véritable est de « suivre près » (« ilhaq ! ») ce que dit « la Vérité divine » (al-Haqq). Le verbe lahiqa évoque du reste lui-aussi le symbolisme de la course car le lâhiq est un synonyme de muçallî hippique et désigne donc lui aussi le « suivant immédiat » d’un sâbiq, « précédent ».

(7) Le sens final de ce passage peut être précisé ainsi : Le secret de la prière instituée réside dans le fait que le rite que tu accomplis sensiblement est intelligiblement la Prière de Dieu-même dont tu occupe ainsi la place. En accomplissant ta prière tu interprètes en réalité la Sienne : Tu « vaux » cela ! Prends-en donc conscience. Mais pour que l’hiérophanie profonde de la Çalât soit effectivement célébrée et réellement opérée, suis de près la Parole de Vérité comme une théophanie dont tu es l’interprète nécessairement divin : si tu n’en étais qu’un interprète humain tu n’officierais pas Sa prière, et tu n’accomplirais pas non plus ton ministère ; alors la Prière resterait à l’un ou l’autre des degrés précédents dont elle réaliserait plus ou moins les vérités propres.

 

Réfléchis aussi sur l’idée de « sortie de l’orant des Ténèbres vers la Lumière ». Que sont les Ténèbres et qu’est-ce que la Lumière ? Réalise bien cela et scrute profondément. Tu trouveras ainsi trois trésors (kunûz thalâthah) :

Le 1er est celui de la jonction (waçl) (1) avec le « secret » du Premier Orant (=Allah).

Le 2e est ton effacement (mahw) (2) quant à ton être, par Lui et en Son Secret : ce qui est une indication de ta séparation (infiçâl) d’avec toi.

Le 3e est ton identification (ittihâd) (3) avec le Tout et l’identification du Tout avec Toi. Ainsi tu es le Tout et le Tout est toi.

 

En vérité, dans la Prière ont lieu de nombreuses épiphanies (tajalliyyât), d’après le nombre des Lettres constitutives des Noms Excellents d’Allâh (Asmâu-llâhi-l-Husnâ) (4). Ce registre (defter) ne pourrait les recevoir toutes, et pas même une quelconque d’entre elles. Ici nous n’avons voulu que faire miroiter fugitivement (talwîh) ce qu’il est indispensable de savoir en fait de manifestations perceptibles des Lumières.

 

(1) Le waçl est techniquement défini comme « saisie de ce qui échappait, désignation de la première ouverture intuitive » (Futûhât, chap.73, q.153)

(2) Le mahw est dans le même ordre technique « l’enlèvement des caractères ordinaires et l’élimination du prétexte ou de la faiblesse individuelle (‘illah) » (Ibid.).

(3) Sur l’ittihâd voir notre Notice introductive au Livre de l’Extinction dans la Contemplation du cheikh al-Akbar.

(4) Les lettres constitutives des Noms divins, étant elles-mêmes des symboles divins , sont en vérité des formes théophaniques.

 

Quant aux significations profondes (ma’ânî) des statuts légaux (ahkâm) de ce rite, nous ne les exposerons pas, car nous ne pourrions le faire dans le cadre de cet écrit. L’indication par simple réverbération (talwîh) et « signe muet » (imâ’) suffira, et louanges à Allâh qui a créé les sublime Cieux spirituels et la Terre grossière. Et c’est toi le Trésor (véritable), car c’est toi l’Esprit du « commandement descendu entre les Deux (les « Cieux » et la « Terre ») » (1), ô Pôle Suprême (Ghawth) de l’Existence, ô Trésor Caché (Kanzu-l-Khafâ) ! Si tu connaissais la réalité de ton essence (haqîqatu dhâti-ka) et la merveille de tes attributs (badî’u çifâtika), tu t’exclamerais chaque jour : « Mais à qui appartient aujourd’hui le Royaume de l’Univers » (Coran 40, 16) (2). Nie donc la conception (défectueuse) par la conception (véritable) (Fa’nfi-l-wahma bi-l-wahm) (3), « et réveille-toi » (wa-ntabih) : « et tu te trouveras Lui » (wa anta bi-H). Et si le mystère ne se révèle pas à toi, sois au moins d’entre ceux qui y croient : à cette compréhension symbolique tu peux avoir accès.

 

(1) Cf. Coran 65, 12. Au sujet de ce verset sous le rapport ésotérique voir le hadith d’Ibn Abbâs cité dans Le Livre de l’Extinction dans la Contemplation. Quel que fût le sens qu’ait eu plus particulièrement en vue ce Compagnon (et il n’est pas exclu que celui-ci ait pensé à l’application qu’on en peut faire au Prophète par rapport à ses Epouses, car ce verset fait partie de la Sourate du Divorce), ici il s’agit d’une application microcosmique de caractère tout à fait général.

(2) Dans le texte coranique cette question est suivie de la réponse : « C’est à Allah l’Unique et le Réducteur ! » L’auteur suggère que cette réponse, évoquée implicitement ici, correspondrait à une constatation d’Identité entre la Réalité de l’Essence Personnelle et celle de l’Essence Divine.

(3) La même faculté mentale peut être cause d’erreur ou de compréhension. A rapprocher de la formule védique : « le mental est tout ensemble pour l’homme la cause de son esclavage et la cause de sa libération. » Cf. Vidyâranya : la « Panca Daçi », VI, 68 ; XI, 116-117.

 

[Michel Vâlsan, Une instruction sur les Rites fondamentaux de l'Islam, Revue Études Traditionnelles n° 369, Janv.-Fév. 1962. p. 23].

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