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Publié par Abdoullatif

ET-369.jpgUNE INSTRUCTION

SUR LES

RITES FONDAMENTAUX DE L’ISLAM

(Kitâbu-l-I’lâm fî-mâ bunya ‘alay-hi-l-Islâm)

 

Du Cheikh al-Akbar Muhyu-d-dîn ibn ‘Arabî

 

III. ENSEIGNEMENT SUR LE SENS DU JEÛNE (aç-Çawm)

 

Le terme çawm (jeûne) est une expression qui veut désigner l’ « abstention » (al-imsâk). Il y a deux genres de jeûne : extérieur (zhâhir) et intérieur (bâtin).

 

Le jeûne extérieur est abstention de deux sortes de choses :


de ce qui pénètre dans les entrailles, à savoir la nourriture et la boisson ;

d’acte sexuel et de ce qui s’y rattache de près.

 

Le jeûne intérieur est également de deux sortes :


abstention de tout ce dont la mention, l’obtention et l’ouïe sont choses interdites parla Loi : ceci est ce qu’on appelle le « jeûne du scrupule » ou de « rigueur pieuse » (çawm warâ’î) – alors que celui du premier genre (jeûne extérieur) est le « jeûne légal ordinaire » (çawm char’î) ;


le « jeûne du Secret intime » (çawmu-s-Sirr) qui est abstention de tout ce qui « autre que – Dieu – le Vrai (al-Haqq) » – qu’Il soit exalté ! Il s’agit là d’un jeûne sustentateur » (çawmçamadî) (1), chose d’éternité du Sans-Fin, clarté d’éternité du Sans-Commencement. C’est ce jeûne que le Législateur a désigné par Sa parole : « Toute œuvre de l’homme appartient à l’homme, sauf le Jeûne car le Jeûne est à Moi, et c’est Moi qui en confère la récompense ! » Dans l’idée énoncée ainsi il y a un secret merveilleux ayant rapport avec le cœur, qui inclut la réalité profonde du Jeûne (haqîqatu-ç-Çiyâm) (2). Ce secret apparaît aux Arrivés au But (al-Wâçilûn) de la catégorie des Gens du Pliage (Ahlu-t-Tayy) (3) et des Gens des Retraites solitaires et du Dépouillement total (Ahlu-l-khalawâti wa-t-Tajrîd). C’est par cette sorte de jeûne qu’arrivent à se « spiritualiser » (tatarawhanu) les Abdâl pour être aptes à l’Envoi dans l’espace (At-Tayarân fî-l-hawa) (4) ; c’est par ce jeûne que sont déchirés les voiles et qu’est ouvert le cœur, au point que l’homme peut voir ce qui est inscrit dans la Table gardée (al-Lawh al-Mahfûzh) et qu’il regardera dans le monde ordinairement inaccessible de sorte que rien du monde sensible (al-Mulk) ou hypersensible (al-Malakût) ne saurait rester caché à son regard ; il pourra même arriver à « disjoindre » la « soudure » du monde la Toute-Puissance divine (al-Jabarût) (5) et atteindre l’Extrême limite (al-Intihâ’). Ce qui est dit ainsi par signe du regard (imâ’) suffit. Comprends donc.

 

(1) Terme qui se réfère au nom divin aç-Çamad dont une des significations est « Celui qui n’a nul besoin et dont toute chose a besoin » ; dans son sens ordinaire le mot désigne « celui qui supporte la faim et la soif » cf. notre traduction de La Parure des Abdâl du Cheikh al-Akbar, p.20, note 2.

(2) Ce « secret merveilleux » (sirr ajîb), que l’auteur désigne encore ailleurs comme « noble secret » (sirr charîf) (Futûhât, ch.47), nous semble être celui que fera ressortir le passage suivant des Futûhât, ch.71 : « Le jeûne étant un statut (hukm) qu’Allâh a rattaché à Soi (par les paroles du hadîth qudsî : « le Jeûne est à Moi et c’est Moi qui en paye le Prix) », en en dépossédant le jeûneur après le lui avoir imposé, il s’ensuit que celui-ci doit, pour avoir la qualité de jeûneur, pendant toute la durée de son jeûne, regarder vers son Seigneur sans en être distrait. Allah ne rattachera pas à Soi un jeûne tant qu’il ne sera pas un jeûne véritable, or le jeûne ne sera véritable que si le jeûneur l’aura pratiqué selon la forme que lui aura prescrite Allah… En effet, l’homme peut s’imaginer avoir jeûné alors qu’il a pu commettre pendant son état de jeûne quelque acte qui entraine nécessairement sa sortie de l’état propre au jeûne, comme par exemple le fait d’avoir médit (ghibah) de quelqu’un, ou quelqu’autre fait analogue : en pareil cas il y a rupture de l’état de jeûne même si l’homme n’a pas mangé. – Bien entendu, si un tel acte comporte une réparation (kaffârah) et si l’homme s’acquitte de celle-ci, il recouvre sa qualité de jeûneur. – Le jeûneur doit observer cette attitude, car de cette façon il accordera préférence à Dieu à l’encontre de sa propre âme, et il sera récompensé selon la valeur de celui auquel il aura accordé sa préférence, c’est-à-dire, en l’occurrence, Allah. Celui qui veille à l’égard d’Allah, Allah veille à son égard, et le prix qu’il recevra sera Dieu Lui-même ! Un verset le dit (à propos du vol forgé du Vase en or du Roi imputé aux frères de Joseph) : « Celui dans le sac duquel il sera trouvé servira lui-même de prix (de rançon pour son forfait) ». (Coran 12, 75). Or « il » se trouve dans son sac. (D’un côté) Dieu se trouve en mode nécessaire dans le « cœur » de Son serviteur croyant et présent avec Lui, (de l’autre) le jeûne se trouve chez Allah car c’est à Lui qu’il appartient quand le jeûne du jeûneur est valide ; celui-ci cherche son sac et on lui dit : « C’est Allah qui l’a pris ! » Alors Allah devient Lui-même le Prix (de ce rapt), conformément à Sa parole : « Le jeûne est à Moi, et c’est Moi qui en paye le Prix ». » – Il est à remarquer que dans l’application que l’auteur fait du symbolisme  coranique évoqué ici, le « prix » est payé par Allah pour l’appropriation du « sac » (rahl) ; dans l’histoire coranique cependant le rahl n’est que le contenant de l’ « objet » caché et recherché. On pourrait donc comprendre que selon l’intention de notre auteur la situation est ici plus complexe et comporte notamment une application du même symbolisme à deux degrés :

l’adorateur met « Dieu » dans son cœur, condition de validité du jeûne d’après le Cheikh al-Akbar. Or le verset disant : Celui dans le sac duquel « il » sera trouvé sera lui-même son prix peut se rapporter également à cet aspect des choses et par conséquent le « cœur » dans lequel – comme dans le sac de Benjamin – se serait trouvé Allah deviendra la « rançon » de cette inhabitation. Le cœur correspond ici au « sac » et Allah, dont la transcendance et l’incomparabilité essentielle doivent être cependant sauvegardés – correspond au Vase d’Or. – Ce symbolisme que l’auteur n’ose pas exprimer directement pourrait être appuyé par une analogie. Selon des commentateurs coraniques la Sakînah, la Présence Divine, qui se trouvait dans le Tâbût ou l’Arche d’Alliance (Cor. II, 248) aurait eu la forme d’un Vase en or provenant du Paradis et dans lequel étaient lavés les cœurs des Prophètes. On peut rattacher à cette donnée traditionnelle le fait raconté de l’enfance du Prophète. Un jour qu’il gardait les brebis deux hommes vêtus de blanc vinrent, le prirent, lui ouvrirent la poitrine, en retirèrent le cœur, l’ouvrirent, en retirèrent un grumeau noir ; après ils lui lavèrent et purifièrent le cœur dans un vase en or rempli de neige, etc. Autre fait analogue est la purification du cœur qui précéda l’Ascension nocturne : les anges Gabriel et Michel lavèrent le cœur du Prophète avec l’eau du Zemzem et le remplirent ensuite de Foi et de Sagesse qu’ils avaient apportées dans un Vase d’Or. – Cette inhabitation de Dieu dans le cœur étant, dans le cas présent pour l’accomplissement du Jeûne, il y a ainsi coïncidence entre Jeûne et Dieu, et les données sacrées établissent d’ailleurs à ce sujet une « analogie basée sur la Dissimilitude » : « Le Jeûne n’a pas de pareil parmi les œuvres d’adoration » (hadith), et Allah « n’a pas de pareil » (Coran). Dieu prenant le Jeûne de son adorateur comme une chose à Soi, Il le prend avec son contenant, le cœur du serviteur, (et il ne prend que dans son contenant car sa définition exige un support sacrificiel) : c’est le Jeûne qui est le Vase en or du Roi, et c’est le cœur qui est le Sac. L’adorateur cherche cependant son Sac et on lui répond que c’est Allah qui l’a pris. Pour cette autre « appropriation », Dieu devient lui-même la Rançon. Le serviteur reprend donc le tout, mais la vérité est qu’il a perdu lui-même sa qualification d’esclave et qu’il y a comme un interchangement d’attributs qui n’est qu’une façon d’exprimer les transformations ineffables des relations de dualité en raison de leur intégration finale dans l’Identité pure.

(3) Ce titre dérive de l’expression technique Tayyu-l-Ard = le « pliage de la Terre » qui désigne ordinairement le prodige de parcourir de grandes distances en quelques instants, pour l’être respectif la surface de la terre se trouvant alors comme ramassée et enroulée à la façon d’un tapis. Ici il peut s’agir d’un transfert de nature plus intérieure avec tout son être corporel.

(4) Sur les Abdâl, voir encore La Parure des Abdâl du Cheikh al-Akbar.

(5) Il s’agit de la sortie du monde créé : la « disjonction » de la « soudure », se réfère au verset coranique qui dit : « Les Cieux et la Terre étaient soudés et Nous les avons disjoints… » (Cor. 21.30) [as-samawât wa-l-ard kânatâ ratqan fa-fatqnâhumâ]

 

[Michel Vâlsan, Une instruction sur les Rites fondamentaux de l'Islam, Revue Études Traditionnelles n° 369, Janv.-Fév. 1962. p. 23].

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