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Publié par Abdoullatif

Cheikh abd al wahid 3Puisque nous avons été amené à dire quelques mots de la hiérarchie des fonctions initiatiques, nous devons encore envisager une autre question qui s’y rattache plus particulièrement, et qui est celle de l’infaillibilité doctrinale ; nous pouvons d’ailleurs le faire en nous plaçant, non pas seulement au point de vue proprement initiatique, mais au point de vue traditionnel en général, comprenant l’ordre exotérique aussi bien que l’ordre ésotérique. Ce qu’il faut avant tout poser en principe pour bien comprendre ce dont il s’agit, c’est que ce qui est proprement infaillible, c’est la doctrine elle-même et elle seule, et non point des individus humains comme tels, quels qu’ils puissent être d’ailleurs ; et, si la doctrine est infaillible, c’est parce qu’elle est une expression de la vérité, qui, en elle-même, est absolument indépendante des individus qui la reçoivent et qui la comprennent. La garantie de la doctrine réside, en définitive, dans son caractère « non humain » ; et l’on peut d’ailleurs dire que toute vérité, de quelque ordre qu’elle soit, si on la considère au point de vue traditionnel, participe de ce caractère, car elle n’est vérité que parce qu’elle se rattache aux principes supérieurs et en dérive à titre de conséquence plus ou moins immédiate, ou d’application à un domaine déterminé. La vérité n’est point faite par l’homme, comme le voudraient les « relativistes » et les « subjectivistes » modernes, mais elle s’impose au contraire à lui, non pas cependant « du dehors » à la façon d’une contrainte « physique », mais en réalité « du dedans », parce que l’homme n’est évidemment obligé de la « reconnaître » comme vérité que si tout d’abord il la « connaît », c’est-à-dire si elle a pénétré en lui et s’il se l’est assimilée réellement (1). Il ne faut pas oublier, en effet, que toute connaissance vraie est essentiellement, et dans toute la mesure où elle existe réellement, une identification du connaissant et du connu : identification encore imparfaite et comme « par reflet » dans le cas d’une connaissance simplement théorique, et identification parfaite dans le cas d’une connaissance effective.

 

(1) Nous disons que l’homme s’assimile une vérité, parce que c’est la façon de parler la plus habituelle, mais on pourrait tout aussi bien dire, inversement, qu’il s’assimile lui-même à cette vérité ; on comprendra l’importance de cette remarque par la suite.

 

Il résulte de là que tout homme sera infaillible lorsqu’il exprimera une vérité qu’il connaît réellement, c’est-à-dire à laquelle il s’est identifié (1) ; mais ce n’est point en tant qu’individu humain qu’il le sera alors, mais en tant que, en raison de cette identification, il représente pour ainsi dire cette vérité elle-même ; en toute rigueur, on devrait dire, en pareil cas, non pas qu’il exprime la vérité, mais plutôt que la vérité s’exprime par lui. A ce point de vue, l’infaillibilité n’apparaît nullement comme quelque chose d’extraordinaire ou d’exceptionnel, ni comme constituant un « privilège » quelconque ; en fait, n’importe qui la possède dans la mesure où il est « compétent », c’est-à-dire pour tout ce qu’il connaît au vrai sens de ce mot (2) ; toute la difficulté sera naturellement de déterminer les limites réelles de cette compétence dans chaque cas particulier. Il va de soi que ces limites dépendront du degré de connaissance que l’être aura atteint, et qu’elles seront d’autant plus étendues que ce degré sera plus élevé ; et, par conséquent, il va de soi aussi que l’infaillibilité dans un certain ordre de connaissance n’entraînera aucunement l’infaillibilité dans un autre ordre supérieur ou plus profond, et que, par exemple, pour appliquer ceci à la division la plus générale qu’on puisse établir dans les doctrines traditionnelles, l’infaillibilité dans le domaine exotérique n’entraînera aucunement l’infaillibilité dans le domaine ésotérique et initiatique.

Dans ce que nous venons de dire, nous avons considéré l’infaillibilité comme proprement attachée à la connaissance, c’est-à-dire en somme comme inhérente à l’être qui possède cette connaissance, ou plus exactement à l’état qu’il a atteint par là, et cela non point en tant qu’il est tel ou tel être, mais en tant que, dans cet état, il s’est réellement identifié avec la part de vérité correspondante. On peut d’ailleurs dire que c’est là une infaillibilité qui ne regarde en quelque sorte que l’être lui-même auquel elle appartient, comme faisant partie intégrante de son état intérieur, et qui n’a pas à être reconnue par d’autres, si l’être dont il s’agit n’est pas expressément revêtu d’une certaine fonction particulière, et plus précisément d’une fonction d’enseignement de la doctrine ; ceci évitera, dans la pratique, les erreurs d’application qui sont toujours possibles du fait de la difficulté, que nous indiquions tout à l’heure, de déterminer « du dehors » les limites de cette infaillibilité. Mais il y a d’autre part, dans toute organisation traditionnelle, une autre sorte d’infaillibilité, qui, elle, est attachée exclusivement à la fonction d’enseignement, dans quelque ordre qu’elle s’exerce d’ailleurs, car ceci encore s’applique à la fois aux deux domaines exotérique et ésotérique, chacun deux étant naturellement envisagé dans ses limites propres ; et c’est surtout sous ce rapport qu’on peut voir, d’une façon particulièrement nette, que l’infaillibilité n’appartient aucunement aux individus comme tels, puisque, dans ce cas, elle est entièrement indépendante de ce que peut être en lui-même l’individu qui exerce la fonction dont il s’agit.

 

(1) Il y aurait seulement lieu de faire une réserve en ce que l’expression ou la formulation de la vérité peut être inadéquate, et que même elle l’est forcément toujours dans une certaine mesure ; mais ceci ne touche en rien au principe lui-même.

(2) Ainsi, pour prendre l’exemple le plus simple, un enfant lui-même, s’il a compris et assimilé une vérité mathématique élémentaire, sera infaillible chaque fois qu’il énoncera cette vérité ; mais, par contre, il ne le sera nullement lorsqu’il ne fera que répéter des choses qu’il aura simplement « apprises par cœur », sans se les être assimilées en aucune façon.

 

Il faut ici se reporter à ce que nous avons dit précédemment au sujet de l’efficacité des rites : cette efficacité est essentiellement inhérente aux rites eux-mêmes, en tant qu’ils sont les moyens d’action d’une influence spirituelle ; le rite agit donc indépendamment de ce que vaut, sous quelque rapport que ce soit, l’individu qui l’accomplit, et sans même qu’il soit aucunement nécessaire que celui-ci ait une conscience effective de cette efficacité (1). Il faut seulement, si le rite est de ceux qui sont réservés à une fonction spécialisée, que l’individu ait reçu, de l’organisation traditionnelle dont il relève, le pouvoir de l’accomplir valablement ; nulle autre condition n’est requise, et, si ceci peut exiger, comme nous l’avons vu, certaines qualifications particulières, celles-ci, en tout cas, ne se réfèrent pas à la possession d’un certain degré de connaissance, mais sont seulement celles qui rendent possible à l’influence spirituelle d’agir en quelque sorte à travers l’individu, sans que la constitution particulière de celui-ci y mette obstacle. L’homme devient alors proprement un « porteur » ou un « transmetteur » de l’influence spirituelle ; c’est cela seul qui importe, car, devant cette influence d’ordre essentiellement supra-individuel, et par conséquent tant qu’il accomplit la fonction dont il est investi, son individualité ne compte plus et disparaît même entièrement. Nous avons déjà insisté sur l’importance de ce rôle de « transmetteur », particulièrement en ce qui concerne les rites initiatiques ; c’est encore ce même rôle qui s’exerce à l’égard de la doctrine lorsqu’il s’agit d’une fonction d’enseignement ; et il y a d’ailleurs entre ces deux aspects, et par conséquent entre la nature des fonctions correspondantes, un rapport fort étroit en réalité, qui résulte directement du caractère des doctrines traditionnelles elles-mêmes.

 

En effet, ainsi que nous l’avons déjà expliqué à propos du symbolisme, il n’est pas possible d’établir une distinction absolument nette, et encore moins une séparation, entre ce qui relève des rites et ce qui relève de la doctrine, donc entre l’accomplissement de ceux-là et l’enseignement de celle-ci, qui, même s’ils constituent extérieurement deux fonctions différentes, sont pourtant de même nature au fond. Le rite comporte toujours un enseignement en lui-même, et la doctrine, en raison de son caractère « non-humain » (qui, rappelons-le, se traduit tout particulièrement par la forme proprement symbolique de son expression), porte aussi en elle l’influence spirituelle, de sorte que ce ne sont véritablement là que deux aspects complémentaires d’une seule et même réalité ; et cela, bien que nous l’ayons dit tout d’abord plus spécialement en ce qui concerne le domaine initiatique, peut encore s’étendre, d’une façon tout à fait générale, à tout ce qui est d’ordre traditionnel. En principe, il n’y a aucune distinction à faire à cet égard ; en fait, il peut y en avoir une seulement en ce sens que, dans le domaine initiatique, le but essentiel étant de pure connaissance, une fonction d’enseignement, à un degré quelconque, ne devrait normalement être confiée qu’à celui qui possède une connaissance effective de ce qu’il doit enseigner (d’autant plus que ce qui importe ici est moins l’extériorité de l’enseignement que le résultat d’ordre intérieur qu’il doit contribuer à produire chez ceux qui le reçoivent), tandis que, dans l’ordre exotérique dont le but immédiat est autre, celui qui exerce une telle fonction peut fort bien avoir simplement une connaissance théorique suffisante pour exprimer la doctrine d’une façon intelligible ; mais, en tout cas, là n’est pas l’essentiel, du moins pour ce qui est de l’infaillibilité attachée à la fonction elle-même.

 

(1) Nous rappelons que ceci est vrai pour les rites exotériques, comme la doctrine catholique le reconnaît expressément, aussi bien que pour les rites initiatiques.

 

À ce point de vue, on peut dire ceci : le fait d’être investi régulièrement de certaines fonctions permet, à lui seul et sans autre condition (1), d’accomplir tels ou tels rites ; de la même façon, le fait d’être investi régulièrement d’une fonction d’enseignement entraîne par lui-même la possibilité d’accomplir valablement cette fonction, et, pour cela, il doit nécessairement conférer l’infaillibilité dans les limites où cette fonction s’exercera ; et la raison, au fond, en est la même dans l’un et l’autre cas. Cette raison, c’est, d’une part, que l’influence spirituelle est inhérente aux rites mêmes qui en sont le véhicule, et c’est aussi, d’autre part, que cette même influence spirituelle est également inhérente à la doctrine par là même que celle-ci est essentiellement « non-humaine » ; c’est donc toujours elle, en définitive, qui agit à travers les individus, soit dans l’accomplissement des rites, soit dans l’enseignement de la doctrine, et c’est elle qui fait que ces individus, quoi qu’ils puissent être en eux-mêmes, peuvent exercer effectivement la fonction dont ils sont chargés (2). Dans ces conditions, bien entendu, l’interprète autorisé de la doctrine, en tant qu’il exerce sa fonction comme tel, ne peut jamais parler en son propre nom, mais uniquement au nom de la tradition qu’il représente alors et qu’il « incarne » en quelque sorte, et qui seule est réellement infaillible ; tant qu’il en est ainsi, l’individu n’existe plus, sinon en qualité de simple « support » de la formulation doctrinale, qui ne joue pas en cela un rôle plus actif que le papier sur lequel un livre est imprimé n’en joue par rapport aux idées auxquelles il sert de véhicule. Si par ailleurs il lui arrive de parler en son propre nom, il n’est plus, par là même, dans l’exercice de sa fonction, et il ne fait alors qu’exprimer de simples opinions individuelles, en quoi il n’est plus aucunement infaillible, pas plus que ne le serait un autre individu quelconque ; il ne jouit donc par lui-même d’aucun « privilège », car, dès que son individualité reparaît et s’affirme, il cesse immédiatement d’être le représentant de la tradition pour n’être plus qu’un homme ordinaire, qui, comme tout autre, vaut seulement, sous le rapport doctrinal, dans la mesure de la connaissance qu’il possède réellement en propre, et qui, en tout cas, ne peut prétendre imposer son autorité à qui que ce soit (3). L’infaillibilité dont il s’agit est donc bien attachée uniquement à la fonction et non point à l’individu, puisque, en dehors de l’exercice de cette fonction, ou si l’individu cesse de la remplir pour une raison quelconque, il ne subsiste plus rien en lui de cette infaillibilité ; et nous trouvons ici un exemple de ce que nous disions plus haut, que la fonction, contrairement au degré de connaissance, n’ajoute véritablement rien à ce qu’un être est en lui-même et ne modifie pas réellement son état intérieur.

 

(1) Dès lors que nous disons régulièrement, cela implique en effet nécessairement la possession des qualifications requises.

(2) C’est cette action de l’influence spirituelle, en ce qui concerne l’enseignement doctrinal, que le langage de la théologie catholique désigne comme l’« assistance du Saint-Esprit ».

(3) Tout ceci est strictement conforme à la notion catholique de l’« infaillibilité pontificale » ; ce qui peut sembler étonnant dans celle-ci, et ce qui en tout cas lui est particulier, c’est seulement que l’infaillibilité doctrinale y est regardée comme concentrée tout entière dans une fonction exercée exclusivement par un seul individu, tandis que, dans les autres formes traditionnelles, il est généralement reconnu que tous ceux qui exercent une fonction régulière d’enseignement participent à cette infaillibilité dans une mesure déterminée par l’étendue de leur fonction même.

 

Nous devons encore préciser que l’infaillibilité doctrinale, telle que nous venons de la définir, est nécessairement limitée comme la fonction même à laquelle elle est attachée, et cela de plusieurs façons : tout d’abord, elle ne peut s’appliquer qu’à l’intérieur de la forme traditionnelle dont relève cette fonction, et elle est inexistante à l’égard de tout ce qui appartient à quelque autre forme traditionnelle que ce soit ; en d’autres termes, nul ne peut prétendre juger d’une tradition au nom d’une autre tradition, et une telle prétention serait fausse et illégitime, parce qu’on ne peut parler au nom d’une tradition qu’en ce qui concerne cette tradition elle-même ; cela est en somme évident pour quiconque n’y apporte aucune idée préconçue. Ensuite, si une fonction appartient à un certain ordre déterminé, elle ne peut entraîner l’infaillibilité que pour ce qui se rapporte à cet ordre seul, qui peut, suivant les cas, être renfermé dans des bornes plus ou moins étroites : ainsi, par exemple, sans sortir du domaine exotérique, on peut concevoir une infaillibilité qui, en raison du caractère particulier de la fonction à laquelle elle est attachée, concerne seulement telle ou telle branche de la doctrine, et non la doctrine dans son ensemble ; à plus forte raison, une fonction d’ordre exotérique, quelle qu’elle soit, ne saurait conférer aucune infaillibilité, ni par conséquent aucune autorité, vis-à-vis de l’ordre ésotérique ; et, ici encore, toute prétention contraire, qui impliquerait d’ailleurs un renversement des rapports hiérarchiques normaux, ne pourrait avoir qu’une valeur rigoureusement nulle. Il est indispensable d’observer toujours ces deux distinctions, d’une part entre les différentes formes traditionnelles, et d’autre part entre les différents domaines exotérique et ésotérique (1), pour prévenir tout abus et toute erreur d’application en ce qui concerne l’infaillibilité traditionnelle : au delà des limites légitimes qui conviennent à chaque cas, il n’y a plus d’infaillibilité, parce qu’il ne s’y trouve rien à quoi elle puisse s’appliquer valablement. Si nous avons cru devoir y insister quelque peu, c’est que nous savons que trop de gens ont tendance à méconnaître ces vérités essentielles, soit parce que leur horizon est borné en fait à une seule forme traditionnelle, soit parce que, dans cette forme même, ils ne connaissent que le seul point de vue exotérique ; tout ce qu’on peut leur demander, pour qu’il soit possible de s’entendre avec eux, c’est qu’ils sachent et veuillent bien reconnaître jusqu’où va réellement leur compétence, afin de ne jamais risquer d’empiéter sur le terrain d’autrui, ce qui d’ailleurs serait surtout regrettable pour eux-mêmes, car ils ne feraient en somme par là que donner la preuve d’une incompréhension probablement irrémédiable.

 

(1) On pourrait, en se servant du symbolisme géométrique, dire que, par la première de ces deux distinctions, l’infaillibilité doctrinale est délimitée dans le sens horizontal, puisque les formes traditionnelles comme telles se situent à un même niveau, et que, par la seconde, elle est délimitée dans le sens vertical, puisqu’il s’agit alors de domaines hiérarchiquement superposés.

 

(René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Chap. XLV : De l’infaillibilité traditionnelle).

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